Magazine Le Mensuel

Nº 2952 du vendredi 6 juin 2014

LES GENS

Ghassan Saliba. Révolutionnaire de tempérament

Dans sa voix, la puissance de la montagne qui l’a vu naître. Dans son attitude, le calme tranquille de la mer qui l’a vu grandir et qui cache dans ses profondeurs une agitation qui trouve un écho dans son tempérament de révolutionnaire. Pour lui, l’art doit être mis au service d’une cause. Acteur et chanteur talentueux, le charme de sa voix lui a valu le surnom de «Julio des Arabes». Portrait de Ghassan Saliba.

Sa relation avec la nature remonte à son enfance, à l’époque où celle-ci était son terrain de jeu ou sa cour de recréation. C’est à Majdel Akoura que Ghassan Saliba est né et a vécu jusqu’à l’âge de huit ans. «Mon amour pour la nature et mon inquiétude pour elle sont nés de cette époque. La nature, les ruisseaux, les arbres et les oiseaux ont constitué les terrains de jeux de mon enfance. La verdure du Liban est ce qu’il a de plus précieux et c’est ce qui fait son importance et sa différence avec les autres pays de la région. On ne se lasse pas du Liban à cause de sa variété et de sa diversité». Plus tard, c’est à Halate, village situé au bord de la mer qu’il grandit. «J’ai découvert alors une nature différente de celle que je connaissais. J’ai une relation très spéciale avec la mer, les rochers, les mouettes». A l’école, il réalise qu’il est doté d’une belle voix, en chantant dans les spectacles et les fêtes de fin d’année. Tout jeune, il découvre la beauté de la chanson libanaise à travers les voix de Wadih el-Safi et de Feyrouz. «Leurs chansons ont développé en moi mon attachement à la chanson libanaise traditionnelle».
Il a quatorze ans lorsqu’il fait sa première apparition publique dans un concours pour l’élection de la plus belle voix. «Marcel Khalifé était encore à ses débuts et chef d’orchestre. J’ai remporté le premier prix». Mais c’est avec Studio el-Fan, en 1974, que les choses prennent un tour sérieux. Il remporte le premier prix dans la catégorie de la chanson libanaise. Une série de représentations suivent et sont organisées un peu partout au Liban et à l’étranger. Il chante également dans plusieurs festivals. «C’était une occasion de rencontrer les gens et d’établir des contacts directs avec eux».

Des talents d’acteur
Outre sa voix magnifique, c’est dans la pièce des Frères Rahbani Petra que le public découvre ses talents d’acteur. Il joue également dans la pièce de Roméo Lahoud Hkayat Amal et dans la pièce Solde de Marwan Najjar, mais c’est surtout avec les Rahbani qu’il se produit sur scène et montre toute l’ampleur de son talent. Son interprétation magistrale du rôle du révolutionnaire Seif el-bahr dans la pièce de Mansour Rahbani Sayf 840 en 1988 représente un tournant dans sa carrière. Avec les Rahbani, il joue dans plusieurs pièces dont al-Wassiya, Hannibal, Abou el-Tayyeb al-Moutanabbi, Moulouk el-Tawaëf, Wa kama fil yaoum al thaless, Gebran wal Nabi et bien d’autres. «Les Rahbani représentent une plus-value pour l’art. Il y a le théâtre en général et le théâtre des Rahbani qui occupe une part à lui seul. Ils ont abordé des thèmes qui ont fait réagir les publics. Ce ne sont pas seulement les décors, les tableaux, les costumes, mais des sujets qui intéressent chaque personne tels que les affaires nationales et sociales, la répression, le despotisme, la tyrannie, la relation du gouverneur avec le peuple, la liberté. Ce sont des sujets chers à toute personne». Pour Ghassan Saliba, les Rahbani ont bouleversé les normes de la chanson. «Ils ont réussi à créer une chanson d’une durée de trois minutes qui transmet un message clair en un court laps de temps, à travers la musique et les paroles. C’était un phénomène à une époque où la chanson durait des heures. Ils sont devenus un exemple pour tous ceux qui composent des chansons. Ils ont le mérite d’avoir rendu la chanson libanaise internationale. La langue n’est pas un handicap. La musique touche les gens partout au monde».

La télévision aussi
Ghassan Saliba est un homme engagé qui estime qu’un artiste doit vivre la douleur des gens, celle de son pays et de son environnement. «Il doit contribuer à changer les choses vers le meilleur». Il a chanté pour l’environnement, pour l’autisme, à une époque où ce phénomène était très peu connu. «J’ai réussi à travers cette chanson à sensibiliser les gens à l’autisme».
Après une longue et brillante carrière dans la chanson et sur les planches, Ghassan Saliba est apparu pour la première fois dans une série télévisée, dans le feuilleton Wa Achrakat el-Chams qui a remporté un vif succès. Dans ce feuilleton, il incarne aussi le rôle du révolutionnaire qui se bat pour son pays. «C’est Mona Tayeh, la scénariste, qui m’a contacté pour me proposer ce rôle que j’ai beaucoup aimé. C’est un rôle que j’ai voulu jouer. J’ai continué à montrer aux gens le personnage du héros, révolutionnaire et résistant». Cette expérience de la télévision lui a fait prendre conscience des problèmes et des difficultés auxquels font face les acteurs qui jouent dans des séries télévisées. «Les tournages prennent énormément de temps, c’est fatigant et mal payé. Mais un travail de cette envergure mérite des sacrifices». Le reverrons-nous bientôt sur les écrans? «La réaction du public a été très positive et ils m’ont aimé. Après ce succès, le choix du prochain feuilleton sera plus difficile». Il vient de sortir une nouvelle chanson B’id el-charr qui remporte un grand succès et pour laquelle il est sur le point de tourner un vidéoclip. Il a présenté au sultanat d’Oman un récital intitulé Leila rahbaniyya avec Hiba Tawagi, Ronza, Fadia, Simon Obeid et Nader Khoury.
Marié à Terry Jahjah, ils ont deux garçons: Wissam, acteur et metteur en scène, qui vit aux Etats-Unis, et Ziad, scénariste. «Je les ai toujours suivis de très près lorsqu’ils étaient enfants. Ils ont assisté à toutes mes représentations et me donnent souvent leur avis». Ghassan Saliba lit beaucoup. Ses lectures sont variées. Elles portent sur l’économie, la politique, la poésie et sur bien d’autres sujets. Il est passionné par la nature et aime y faire de la marche. «Je suis contre la chasse. Dieu a créé toutes ces créatures pour qu’on vive avec elles pas pour qu’on les tue». Pour lui, le principal est de croire en soi. «La confiance en soi fait des miracles. Il faut avoir foi en soi-même, garder ses principes et réaliser les buts que l’on se fixe. Il faut toujours faire ce que l’on aime, ne pas changer tous les jours de métier. Ne pas avoir peur et avancer». Ghassan Saliba est un homme authentique. Dans la vie réelle, il ressemble à ses rôles qu’il interprète si magistralement. «Je suis toujours égal à moi-même. Ma relation avec la nature m’a appris à rester vrai».

Joëlle Seif
Photos Milad Ayoub-DR

Lutter contre la décadence
Face à la décadence de la chanson à laquelle on assiste actuellement, Ghassan Saliba impose un style et des œuvres de haut niveau. «Je préfère utiliser le terme de chaos ou d’anarchie pour parler de cette décadence. Il ne suffit pas d’en parler et de la stigmatiser, il faut l’affronter. Je fais face à la situation en présentant des choses intéressantes, des œuvres de valeur, d’un certain niveau. Il faut continuer sur cette voie pour changer les choses. Aujourd’hui, ceux qui font des chansons ne connaissent pas le patrimoine libanais. La chanson libanaise se distingue des autres. Il faut être sincère et rester soi-même. Il ne faut pas imiter les autres. Ce qu’on écoute actuellement sur les ondes, ce n’est pas nous. C’est une intrusion dans notre culture». Selon Ghassan Saliba, cette anarchie à laquelle nous assistons est le fruit de la décadence politique. «Chaque personne qui a de l’argent se dit pourquoi pas moi et estime pouvoir atteindre les gens à travers une chanson ou un clip quelle que soit leur qualité». La situation politique se reflète sur les différents secteurs de la vie. «Lorsque les gens essaient de survivre et cherchent comment gagner leur vie, ils ne s’intéressent plus aux secteurs culturels et artistiques. Quand la situation politique s’améliorera, tout suivra. L’Etat est totalement absent. L’image du Liban a toujours été répandue à travers son art et sa culture. Les pays développés dépensent des sommes énormes pour offrir une belle image culturelle».    

Sensibiliser à travers la chanson
Dans la vie réelle, Ghassan Saliba ressemble beaucoup aux personnages qu’il incarne, en particulier, Seif el-bahr, le personnage révolutionnaire qu’il interprète dans la pièce Sayf 840 représente une véritable consécration pour lui. «Seif el-bahr est un homme du peuple qui s’est beaucoup sacrifié pour son pays. Il a planté une graine qui a poussé. Ses hommes ont continué son œuvre. Je lui ressemble dans son intérêt pour la politique et son inquiétude pour son pays. Je ne peux pas ne pas être aux côtés des opprimés et je suis contre toute forme de féodalisme, qu’il soit  politique ou artistique. Ce n’est pas le privilège des seuls hommes politiques de s’inquiéter du pays, même les artistes doivent œuvrer dans l’intérêt de leur pays. Un artiste ne doit pas seulement chanter et amuser les gens. Il doit aussi leur parler de sujets qui les intéressent et les pousser au changement, chanter des thèmes sociaux et patriotiques».

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