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Nº 2965 du vendredi 5 septembre 2014

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Dialogue Riyad-Téhéran. L’Irak d’abord, le Liban peut attendre…

Simple prise de contact ou examen en profondeur des dossiers conflictuels? La visite du vice-ministre des Affaires étrangères iranien, Hussein Amir Abdollahian, en Arabie a suscité une vague d’interrogations et d’espoir chez les Libanais, convaincus que tout dialogue entre ces deux puissances régionales ne peut qu’avoir des répercussions positives sur eux. Leurs attentes risquent d’être déçues.

Depuis que le président de la Chambre, Nabih Berry, a proclamé un jour que la clé de la détente au Liban commence par la reprise du dialogue entre l’Iran et l’Arabie saoudite, les Libanais ont les yeux fixés sur ces deux pays. Toute déclaration des responsables iraniens et saoudiens est scrutée, analysée et interprétée, pour déceler le moindre rapprochement entre eux. Ce qui était attendu est brusquement arrivé avec l’annonce de la visite à Riyad de Hussein Amir Abdollahian, vice-ministre des Affaires étrangères iranien, chargé des questions arabes. Aussitôt, les milieux politiques libanais du 14 et du 8 mars ont guetté les résultats de cette visite et les déclarations saoudiennes et iraniennes pour tenter de deviner si un déblocage politique pourrait être envisagé au Liban.
Les déclarations officielles n’ont pas permis de savoir grand-chose, car elles se sont limitées à de vagues propos protocolaires. Les dirigeants libanais, toutes tendances confondues, ont alors commencé à suivre les déplacements de Hussein Amir Abdollahian. Ils ont appris que ce dernier s’est rendu en Turquie et en Syrie, aussitôt après son voyage de moins de 48 heures en Arabie. De là à imaginer des développements spectaculaires sur le dossier syrien, il n’y avait qu’un pas… qu’il est toutefois trop tôt de franchir.
Des sources diplomatiques arabes révèlent que le dossier syrien n’a pas été évoqué par les deux parties, même si le diplomate iranien a eu des entretiens prolongés avec son homologue saoudien, le prince Saoud el-Fayçal.

 

Pertes et profits
Les mêmes sources précisent que les entretiens saoudo-iraniens sont restés centrés sur des généralités et sur le dossier irakien. Les deux parties ont accompli une grande avancée en se mettant d’accord sur la gravité de la menace que représente l’Etat islamique (EI, ou Daech) pour la région. Mais les Iraniens et les Saoudiens ne sont pas encore d’accord sur le moyen de l’affronter ni sur le partage des bénéfices une fois ce phénomène vaincu.
Toujours selon les mêmes sources diplomatiques, les Saoudiens sont désormais convaincus de l’urgence de frapper l’EI et d’arrêter son expansion. Mais en même temps, ils pensent que ce phénomène s’étant développé au sein de la communauté sunnite, en le frappant c’est elle qui sera la plus affectée. Il faut donc lui donner plus de droits qu’auparavant. Les Saoudiens pensent de cette façon à la communauté sunnite en Irak, qui est une importante minorité, et à celle de Syrie, qui est une grande majorité. Toute décision de frapper l’EI devrait donc passer aux yeux des Saoudiens par le renforcement du pouvoir des communautés sunnites en Irak, en Syrie et, bien entendu, au Liban.
Les Iraniens ne partagent pas ce point de vue et espèrent sortir vainqueurs de la confrontation avec l’EI, qui devrait aboutir à un partage des zones d’influence dans la région. Ils chercheraient donc à y accroître leur influence, pensant que s’ils parviennent à un accord avec l’Occident sur leur dossier nucléaire, il leur sera plus facile de marquer des points en devenant le partenaire privilégié des Etats-Unis.
En dépit de cette approche profondément opposée, les sources diplomatiques arabes précisent que le dialogue entre le diplomate iranien et le prince saoudien était sérieux et fructueux. La partie iranienne aurait même été surprise par l’attitude positive des Saoudiens et par leur disposition à faciliter la formation d’un nouveau gouvernement en Irak, à condition toutefois que les droits des sunnites soient préservés.
Il faut préciser, à cet égard, que la visite de Hussein Amir Abdollahian est intervenue après ce qui a été considéré comme le lâchage par l’Iran du Premier ministre irakien Nouri el-Maliki, devenu la bête noire des Saoudiens. Ceux-ci ont donc considéré ce lâchage, ainsi que l’acceptation par l’Iran de la désignation de Haïdar Abadi à la place de Maliki, comme une grande concession sur laquelle il faut se baser pour amorcer un rapprochement avec la République islamique. C’est d’ailleurs pourquoi la visite de Hussein Amir Abdollahian à Riyad est soudain devenue possible.

 

Le califat, une menace
Il faut ajouter que les déclarations des Saoudiens à l’issue de cette visite ont été très positives à l’égard de l’Iran, certains médias saoudiens ayant même annoncé une visite prochaine du ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, à Riyad. Celle-ci serait suivie de la visite du prince Saoud el-Fayçal à Téhéran. Mais les Iraniens ont été plus réservés. Dans une conférence de presse, le président iranien Hassan Rohani a réitéré ses ouvertures sur le royaume wahhabite, sans toutefois entrer dans les détails. Alors que son ministre des Affaires étrangères affirmait que la session ordinaire de l’Assemblée générale des Nations unies, qui se tient ce mois-ci à New York, pourrait être l’occasion d’organiser des entretiens bilatéraux entre lui et son homologue saoudien. Après cela, des visites à Riyad et à Téhéran pourraient être envisagées. Mais pas avant…
Toujours de source diplomatique arabe, on conclut que l’enthousiasme exprimé par l’Arabie saoudite est plus nuancé chez les Iraniens. Dans ce contexte, il faut rappeler que, lors de son élection à la présidence de la République islamique d’Iran en juin 2013, le cheikh Hassan Rohani avait multiplié les ouvertures en direction de l’Arabie saoudite. Mais les dirigeants saoudiens n’avaient pas alors saisi cette perche, misant encore sur des frappes américaines en Syrie, contre le régime de Bachar el-Assad, et sur un renversement des rapports de force dans la région. Les dirigeants saoudiens s’étaient ainsi contentés de déclarer que les dirigeants régionaux seraient les bienvenus s’ils souhaitent faire le pèlerinage de La Mecque à l’occasion de la fête d’al-Adha. Ce qui n’était pas suffisant pour le président iranien, qui espérait obtenir une invitation officielle.
Les observateurs estiment qu’il a fallu l’occupation par l’EI d’une partie importante de l’Irak et la naissance du califat islamique en Syrie et en Irak pour pousser les Iraniens et les Saoudiens à renouer le dialogue. Même s’ils ne le reconnaissent pas ouvertement, la République islamique et le royaume wahhabite se sentent menacés par la proclamation de ce califat. L’Iran a perdu, à cause des opérations militaires de l’EI en Irak et en Syrie, le lien géographique avec le régime syrien et le Hezbollah au Liban. Un coup assez grave pour ce pays, qui a déployé d’immenses efforts, depuis des années, pour construire un axe dit de la résistance, qui part de Téhéran et se termine à Gaza, en passant par le Liban.
De son côté, l’Arabie saoudite se sent menacée de l’intérieur par l’EI et sa doctrine takfiriste, qui trouve des oreilles favorables dans certains milieux religieux wahhabites. Au point que le roi Abdallah a dû lancer ouvertement sa campagne en faveur de ce qu’il appelle «la modération», et contre les courants takfiristes. La presse saoudienne rapporte ainsi l’arrestation d’une dizaine d’ulémas saoudiens soupçonnés de répandre la pensée takfiriste dans les mosquées, alors que la surveillance autour des lieux de culte est renforcée et que l’identité de ceux qui s’y rendent régulièrement est scrupuleusement vérifiée. Surtout après l’attaque contre un bâtiment de la sécurité dans le sud du pays, à la frontière avec le Yémen.
En définitive, il est clair qu’aussi bien l’Arabie saoudite que l’Iran doivent désormais faire face à une même menace qui met en danger leur sécurité interne et leurs intérêts stratégiques. C’est là le point de départ du dialogue renoué avec la visite du vice-ministre iranien des Affaires étrangères à Riyad. Mais il faut encore du temps pour que les deux pays parviennent à des ententes concrètes sur les dossiers qui les divisent, notamment ceux de l’Irak, de la Syrie et du Yémen. Quant au Liban, selon tous les échos recueillis, il n’est pas prioritaire. Les deux pays ont donc enjoint à leurs alliés libanais de préserver la cohésion du gouvernement de Tammam Salam et de maintenir autant que possible la stabilité interne. Avant de connaître l’issue du dialogue entre l’Occident et l’Iran sur le dossier nucléaire (qui devrait se faire en novembre) et la clarification de la situation en Irak, les Libanais doivent faire preuve de patience…

Prorogation ou vide institutionnel?
Le temps presse et la décision au sujet du sort du Parlement actuel devient de plus en plus pressante. Si le Courant du futur a clairement exprimé son approbation d’une prorogation du mandat du Parlement, le 8 mars et ses alliés sont encore indécis. Un courant au sein du Bloc du Changement et de la Réforme prône le refus d’une telle décision. Selon la logique de ce courant, il vaudrait mieux arriver à une vacance du Parlement, après celle de la présidence, car cela pourrait pousser la communauté internationale à réagir et à accélérer une entente sur le dossier libanais. Mais pour que cette idée se concrétise, il faudrait que le Bloc du Changement et de la Réforme convainque ses alliés chiites de ne pas assurer le quorum des deux tiers nécessaire à tout amendement constitutionnel. Il y a encore du pain sur la planche.

Joëlle Seif

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