Magazine Le Mensuel

Nº 2982 du vendredi 2 janvier 2015

Culture

Comme au cinéma: Maroun Baghdadi

En 2013, Nadi lekol el-nas a lancé un coffret contenant six documentaires réalisés par Maroun Baghdadi. Un an plus tard, fin 2014, un autre coffret est désormais disponible sur le marché, proposant cette fois ses films de fiction. L’aboutissement d’un projet qui aura pris plus de huit ans de travail et d’effort, comme l’a expliqué Naja el-Achkar, membre fondateur du club. Parce qu’il fallait trouver les films, les restaurer, s’occuper des droits d’auteur, se faufiler dans les coulisses, rencontrer, interviewer les personnes qui ont travaillé avec le cinéaste libanais… Plus de cinquante personnes se sont attelées à ce travail gigantesque pour rendre enfin ses droits à Maroun Baghdadi, l’un des pionniers du cinéma libanais, dont les œuvres sont très peu connues au Liban. C’est d’ailleurs ce qui a motivé Naja el-Achkar, dès 2005, quand Nadi lekol el-nas avait sorti le coffret Borhan Alaouié, avant de s’attaquer à certains films de Christian Ghazi qui avaient échappé à la destruction. «Personne n’a été aussi injustement occulté que Maroun Baghdadi, précise Achkar, pour qui ce projet revêt une importance particulière. Personne au Liban ne connaît ses films depuis plus de vingt ans. Personne ne sait non plus à quel point il aimait le Liban, à sa manière». Injustice réparée grâce aux efforts de Nadi lekol el-nas en étroite collaboration avec Souraya Baghdadi, la femme du cinéaste libanais. Ses films sont désormais à portée de main, pour le public.
Petites guerres, Guerre sur la guerre, Liban, pays du miel et de l’encens, Hors la vie, ces quatre fictions sont enfin sur support DVD dans un coffret proposant également un 5e DVD, intitulé Ayyam Maroun Baghdadi. Ce dernier, qui a été projeté lors de la soirée de lancement du coffret, le 19 décembre, donne à voir un documentaire, Maroun Baghdadi, cinéaste aux frontières du réel, retraçant le parcours du cinéaste, de ses débuts jusqu’à sa mort accidentelle, en passant par sa victoire au Festival de Cannes en 1991, quand il a remporté pour le film Hors la vie, le prix du jury ex æquo avec Lars Von Trier pour Europa, entrecoupé par des entrevues, des images d’archives, des rencontres… Le DVD contient également une entrevue avec Didier Decoin, scénariste notamment de Hors la vie et de Liban, pays du miel et de l’encens. Autant de mots, autant d’images, et résonne encore cette amère constatation de Baghdadi sur le rapport conflictuel et problématique des Arabes avec l’image, cette image qu’ils veulent, à tout prix, donner d’eux-mêmes à l’étranger, quelle que soit la liberté d’expression à censurer… Tellement de chemin reste encore à faire, en puisant, encore et encore, de ceux qui ont pavé la voie…

www.nadilekolnas.org

Tout en musique
Les Njoum de Youmna Saba

Njoum, tel est le titre du dernier album de la chanteuse et oudiste libanaise Youmna Saba. Un album et six pistes aux titres évocateurs, Gheym, Madd w Jazr, Khyout, Sadeeq, Leyl et Nafas. Le disque est inséré dans le lecteur de CD et voilà que la vie se tisse d’étoiles. C’est comme un titillement de cordes suspendues dans l’écho du vide, comme un appel aux premiers accords du oud, des cordes qui invitent d’autres, pour s’accrocher aux fils de la vie, ténues assurément. La vie et la nuit. On pourrait facilement se laisser aller à des divagations enrobées d’effluves poétiques, tellement les sensations se font plus profondes à chaque nouvelle écoute. Un brin de tristesse, de mélancolie, de larmes suspendues à un sourire qui peine à fondre, à se constituer. Qui existe, malgré tout.
Pourtant, la première écoute n’est pas facile, en raison peut-être du traitement des guitares ou des longues nappes de silence qui semblent se glisser au cœur des premiers sons. Mais, rapidement, l’ambiance éthérée qui distingue l’album s’installe. Emmêlant le pur chant traditionnel arabe et la modernité des arrangements, Youmna Saba, qui cosigne l’arrangement avec Fadi Tabbal, emmène l’auditeur dans les profondeurs de sa voix. «Des cordes entre toi et moi ont creusé mon chemin, et m’ont menée loin, et m’ont menée jusqu’à toi…». Quand la musique se fait plaisir dans la solitude, avec une tasse de café, un verre de vin, avec la vie, la nuit et les étoiles qui brillent même durant le jour, là où les notes et les mots s’imbriquent. Une sensation de bien-être vous envahit.

Entre les mots
Ritta Baddoura: La langue autrement

Révélée notamment par son recueil de poésie Ritta parmi les bombes publié par Dar al-Saki, Ritta Baddoura, poète, journaliste et critique, vient de publier deux nouveaux recueils, Arisko Palace et Parler étrangement.
Dans ces deux livres écrits plus ou moins en même temps, Ritta Baddoura a essayé, comme elle le dit, de se libérer de ce que peut être l’attente de quelqu’un qui lit, l’attente de l’autre. «J’ai eu un long moment où je n’écrivais pas et, bizarrement, le sujet qui m’a fait écrire a été celui de la langue, de la langue autre, qui est notamment le français pour moi puisque je suis libanaise, mais pas que, parce que la poésie pour moi est aussi un autre langage».
Le déclic a eu lieu en quelque sorte lors d’une résidence d’écriture dans le Varne, dans l’intention précisément que cela serve d’inspiration pour l’écriture d’un livre. «Il y a eu comme une rencontre entre mon histoire et celle du lieu où différentes choses m’ont interpellée autant que les personnes que j’ai rencontrées, dont beaucoup d’enfants d’immigrés. Et, ajoute Ritta Baddoura, ça m’a fait un coup, comme une histoire parallèle, une sorte d’histoire intemporelle qui traverse les âges et que je trouve là dans ce lieu». L’écriture a donc commencé dans le Varne pour se poursuivre sur un an environ après la fin de la résidence.
Parler étrangement est publié aux éditions l’Arbre à paroles, dans la collection «if», qui s’intéresse aux textes hybrides, comme l’explique Baddoura, qui ne sont ni vraiment purement poétiques, ni du roman, ni de la fiction. «C’est important pour moi parce que c’est le signe que quelque chose pour moi, dans la structure, dans le rythme, commençait à se libérer… je ne saurais dire quoi exactement, mon écriture était moins libre. J’ai l’impression qu’ici il y a un truc qui coule, qu’il y a une histoire qui commence, du début à la fin. Et j’aime bien qu’il y ait une histoire dans un recueil de poésie».
En effet, Parler étrangement, peut-être moins qu’Arisko Palace (éditions Plaine Page), «qui est encore plus cohérent du début à la fin, avec trois personnages principaux qui évoluent», déroule entre les interstices des mots et des phrases, l’histoire d’une langue, l’histoire des langues, «autant la langue comme organe de parole dans la bouche avec la salive et toute sa densité, que la langue en tant qu’imaginaire et sonorité», que le français et le libanais. «La langue qui m’a fait croire qu’il fallait très tôt mourir était parlée par tout le monde» – «L’autre langue de la langue, on croyait qu’elle nous aiderait à tromper la mort qu’en l’apprenant si bien et la prononçant vite du moins naturellement sans erreurs, on serait un peu les autres» − «Mettre cet après-midi dans un poème pour le tenir au chaud dans l’appartement où les mots sont tombés» − «La langue où je suis morte est collée sous la peau de l’autre langue». Et le lecteur se plaît à essayer de percevoir une langue de l’autre, à se glisser dans les infimes détails de chaque texte, de cette langue autre que le texte énonce, à sa manière, rassemblés tous par cette question relevant plus de l’identité que d’un quelconque vocabulaire, d’une identité qui se cherche toujours dans le cosmopolitisme, la diversité, la pluralité de ses constituantes.
«Dans mon livre, explique Baddoura, je parle autant aux gens de mon accent, d’ici, qu’à ceux d’un autre accent, les gens de là-bas… Pour moi, de là où je viens, de ma famille, de mon histoire, parler, écrire en français, c’est une manière de continuer à pouvoir parler en libanais autrement, une sorte de travestissement».

Sur les planches
Zoukak revient: He who saw everything

Il y a un an environ, en février 2013, la compagnie de théâtre Zoukak présentait sa dernière création Janna Janna Janna, Heavens, ouvrant la porte de l’Histoire qui croise les histoires personnelles. Tout en poursuivant la programmation de Sidewalks, la compagnie préparait une nouvelle performance qui sera présentée du 5 au 8 janvier au théâtre Monnot.
He who saw everything se présente comme une investigation théâtrale sur la mort et les nouvelles quêtes d’immortalité dans nos sociétés contemporaines. Basée sur l’épopée de Gilgamesh et inspirée des œuvres d’Antonin Artaud, Howard Barker, Mahmoud Darwiche, Marguerite Duras… ainsi que d’éléments autobiographiques, la performance est née d’un besoin de se pencher sur les paradigmes actuels qui sont en train de redéfinir notre relation à la vie et les nouvelles visions du corps. Au moment où la mort est devenue un outil médiatique entre les mains de factions au combat, la mort non héroïque, non épique, a-t-elle été démystifiée?
Dans le même cadre de travail autour de la mort et de l’immortalité, Zoukak présentera aussi une courte performance de vingt minutes, Death comes through the eyes, traitant de notre responsabilité face à l’actuelle représentation de la mort à travers les médias, également mise en scène par Omar Abi Azar et Maya Zbib.
He who saw everything sera présenté du
5 au 8 janvier, au théâtre Monnot, à 20h30, précédé, les mêmes jours, à 19h30, de Death comes through the eyes.
Billets en vente à la librairie Antoine –
30 000 L.L., 20 000 L.L. (étudiants) pour He who saw everything, et 10 000 L.L. pour Death comes through the eyes.

 

La salle Montaigne renouvelle son cinéma
Nouvelle année, nouvelles perspectives. La salle Montaigne à l’Institut français du Liban (IFL) refait peau neuve. Avec un nouveau matériel de projection entièrement numérisé, identique à celui des salles commerciales, autant au niveau de la diffusion numérique que du système son, l’IFL lance une saison cinéma dès le 6 janvier, au rythme de trois séances par semaine. Chaque mardi, place aux «Grands classiques», pour un tour du patrimoine du cinéma français, des grands réalisateurs et acteurs français, ainsi que des rétrospectives ou cycles de films incontournables; les mercredis, c’est «Nouveaux cinémas», les nouvelles générations ou les nouveautés en avant-première; et chaque vendredi «Ciné-goûters», à destination du jeune public et d’un public familial. Et la saison commence avec un «cycle Bardot» les mardis, un focus sur Christophe Honoré les mercredis et une sélection de fictions et d’animations pour les plus jeunes.
www.institutfrancais-liban.com

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