Magazine Le Mensuel

Nº 2998 du vendredi 24 avril 2015

general

Témoignages. Quand les Arméniens se racontent…

Trois familles arméniennes ont bien voulu nous livrer leurs souvenirs et leurs témoignages pour nous raconter les tragédies vécues par leurs ancêtres. Petits-fils de résistants ou de paisibles citoyens emprisonnés, égorgés ou chassés de leurs terres, fils d’orphelins et de rescapés, ils ont trouvé au Liban refuge, réconfort et avenir.

Les Fazlian
Des artistes fidèles à leurs racines

Chez les Fazlian, on est artiste de père en fils. D’abord Berge, le fameux metteur en scène, l’un des pionniers du théâtre libanais, et sa femme Siro, peintre, actrice et pianiste, puis Harout, le chef de l’Orchestre philharmonique du Liban, et son épouse Nora, pianiste et peintre, et enfin les deux enfants de ce couple, pianistes précoces et virtuoses! Comment vivent-ils leur appartenance arménienne? Que leur inspire la commémoration du génocide? Berge commence par dissiper un malentendu: «On compare souvent la Shoah au génocide arménien, or ce n’est pas du tout la même chose: les Arméniens ont été chassés de leurs terres; les Juifs, eux, étaient disséminés en Europe!». Il regrette que l’Arménie soit toujours amputée de vastes territoires confisqués par la Turquie comme le mont Ararat, Adana ou Diyarbakir – «qui accueillait autrefois un théâtre en plein air où le roi conviait des acteurs grecs pour jouer des pièces arméniennes!» – et déplore que la cause arménienne soit de moins en moins défendue par la jeunesse: «La première génération s’est battue pour sauver sa peau; la deuxième a cherché à rebondir; la troisième et la quatrième considèrent le génocide comme de l’histoire et non comme un sentiment». Le metteur en scène semble amer: «Il faut organiser notre diaspora. Nous sommes trop individualistes. Nous avons des partis, mais nous ne disposons d’aucune entité capable de nous réunir socialement. Seule l’Eglise joue un rôle unificateur…». Son père Hayg n’a pas connu l’exode: il résista à Istanbul même, aux côtés d’autres révolutionnaires et intellectuels arméniens, et fut emprisonné par les Turcs à plusieurs reprises. Sa mère était si courageuse qu’elle l’aidait souvent à se cacher: une photo la
montre, un fusil à la main! Ruiné par les autorités turques qui imposaient des taxes exorbitantes aux minorités pour les obliger à partir, son père ne s’en remit jamais. Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, Berge, enrôlé de force dans l’armée turque, déserta et se retrouva en 1946 au Liban où il fut pris en charge par les pères mkhitaristes à Tabaris (installés par la suite à Hazmié). Féru de théâtre, il adapta en 1949 L’Avare de Molière en arménien – le début d’une longue et belle carrière. «J’avais joué cette pièce en turc à Istanbul, je l’ai montée en arménien au Grand-Théâtre de Beyrouth: tout un symbole!», se souvient-il en souriant. Pour lui, être arménien, c’est être fidèle à ses racines. «Mon sang est arménien, admet-il. Je suis obligé de faire quelque chose pour mon peuple, même si, avec l’âge, on devient moins chauvin, plus internationaliste, surtout quand on a été de gauche comme moi!».
Siro, son épouse, est la descendante d’Arméniens chassés de leurs terres par les Turcs. «Ma grand-mère maternelle a été chassée de Aintab; mon grand-père paternel de Adiyaman. Ils se sont connus dans un orphelinat à Alep et ils se sont mariés très jeunes, à l’âge de 15 ans! Ma mère est née là-bas et quand elle a épousé mon père, elle l’a suivi jusqu’au Liban où il travaillait». Dans ses tableaux, l’Arménie est souvent présente: «Le génocide me hante. Quand je me trouvais au Canada, il m’arrivait de me réveiller en pleine nuit pour peindre des paysages d’Arménie!».

 

Les enfants abandonnés
Chez Harout, l’Arménie est plutôt présente en musique. «Je suis fidèle à ce que je suis. Je suis ce que je suis parce que je suis arménien. Je ne renie pas mes racines parce que je ne me renie pas moi-même. A travers la langue et la musique, je garde le contact avec la culture de mes ancêtres…». Ayant suivi des études de musique en Arménie, dont il a dirigé l’orchestre à plusieurs reprises, il a eu l’occasion de se mêler à ses congénères dans cet Etat né après la chute de l’Union soviétique. «Les Arméniens de là-bas n’ont pas connu le génocide. Ils s’expriment dans un autre dialecte que nous, bien qu’ils utilisent le même alphabet; ils ont leur propre caractère; au physique, ils sont très typés, ce sont de vrais montagnards…».
Quant à son épouse Nora, une charmante femme à l’élégance naturelle, elle est la petite-fille d’un Arménien mort au combat à Zeitoun, en Cilicie. D’après les archives, des 25 000 habitants de Zeitoun, 6 000 à 8 000 furent envoyés dans les régions marécageuses de Karabounar et de Sulëimaniéh, dans le vilayet de Konya; et 15 000 à Deir Ezzor, sur l’Euphrate. Des cortèges sans fin traversèrent Marache, Adana et Alep. Privés de nourriture, de nombreux déportés périrent avant d’arriver à destination. Un témoin oculaire affirme avoir vu «une jeune femme arménienne jeter dans un puits son nouveau-né qu’elle ne pouvait plus nourrir, et une pauvre petite qui avait marché pieds nus plus d’une semaine avec un tablier en lambeaux pour tout vêtement. Elle tremblait de froid et de faim et les os lui sortaient littéralement du corps. Une douzaine d’enfants ont dû être abandonnés sur la route, parce qu’ils ne pouvaient pas marcher». Le récit de Nora confirme ce témoignage: «Mon père qui avait 6 ans s’est retrouvé sur les chemins de l’exil. En route, il a perdu deux frères et une sœur qu’il n’a plus jamais revus! Les exilés ont fui à pied; ils ne dormaient pas pour ne pas être dévorés par les loups ou les vautours… Ma famille s’est retrouvée en Palestine, puis au Liban-Sud, avant de s’installer en 1930 dans le camp de Anjar où mon père a intégré un orphelinat. Il a longtemps gardé le contact avec deux pensionnaires qu’il revoyait de temps en temps. Il conserve toujours les titres de propriété de ses maisons à Zeitoun comme s’il allait y retourner un jour!». Pour elle, «être arménienne, c’est être fidèle à un héritage. Je garde en moi la culture arménienne, j’en ai transmis la langue à mes enfants, même s’ils ne l’écrivent pas. Je réagis en fonction de l’histoire, car je n’ai pas connu le génocide. Je me sens aussi très libanaise. Je fais partie de cette troisième génération qui n’a pas oublié ses racines, tout en s’intégrant dans son pays d’adoption!».

Haroutioun Massoyan
Libanais de cœur, Arménien par l’esprit  

Haroutioun Massoyan est désormais à la retraite, mais il a gardé l’élégance héritée de sa profession: commerçant en vêtements à Dora. C’est aujourd’hui un homme serein, qui vit paisiblement à Zalka, entouré de son épouse, de ses filles et de ses dix petits-enfants. «Je suis libanais de cœur, puisque je suis né au Liban et que j’y ai travaillé toute ma vie, mais je suis arménien par l’esprit, affirme-t-il avec émotion. Chaque fois que je rentre de voyage, je me signe et je remercie Dieu de fouler le sol du Liban». Ses origines sont pourtant arméniennes: son grand-père paternel, dont il porte le prénom, a été décapité en 1909 à Adana, une localité qui comptait une cinquantaine d’églises, cinq monastères et une dizaine d’écoles. A proximité de son domicile, alors qu’il rentrait de son travail de maraîcher, il est arrêté par des Turcs armés qui l’obligent à descendre de son cheval. Brusquement, ils lui coupent la tête d’un coup de sabre et s’en vont en criant: «Ermeni, gavour oldourduc!» («On a tué l’Arménien chrétien!»). Son épouse accourt, affolée: elle perd connaissance en voyant le spectacle. Tout le quartier s’attroupe, atterré par la sauvagerie des assaillants… Le gendre du défunt, Elias Chekerji, un Syriaque, prend bientôt la décision d’évacuer la famille d’Adana où la situation est devenue insupportable. Les exilés empruntent une carriole et se rendent à Alep, puis à Beyrouth. Alors que d’autres rescapés s’installent à Zokak el-Blat, Moussaïtbé, Zarif et Caracol el-druze, ils préfèrent s’installer à Khandak el-Ghamik, près de l’église syriaque. Peu après, Chekerji ouvrira un magasin dans le souk Bazerkan et se mettra à secourir les rescapés arméniens venant de Cilicie. C’est de lui, sans doute, que Haroutioun a hérité la générosité, qui lui a valu une décoration française et le sens du commerce qui l’a poussé à ouvrir l’un des premiers magasins à Dora, non loin de Bourj Hammoud, quartier populaire qui n’a prospéré qu’à partir de 1955. La mère de Haroutioun, Christine Yepremian, a connu un destin tout aussi tragique. Originaire d’Izmit (l’ancienne Nicomédie), elle assiste à l’âge de 6 ans au massacre de ses parents, égorgés en 1915. Désormais orpheline, elle est prise en charge par des missionnaires qui ont la mauvaise idée de séparer les filles des garçons. Elle perd ainsi de vue son frère, emmené vers une destination inconnue. «Elle pleurait souvent en pensant à cette période noire, se souvient son fils. Elle regrettait surtout d’avoir perdu son frère Armenag au moment de l’exode. Elle ne l’a plus jamais revu…». Elle se retrouve chez des missionnaires à «Terchnots Pouyn», à Jbeil, où le père de Haroutioun la «choisit» bientôt pour épouse parmi plusieurs jeunes filles à marier. Quant à la famille de sa femme, Nectar Aghamanoukian, elle a été confrontée à une épreuve similaire. Orphelin après le massacre de sa famille dont tous les biens ont été confisqués, son père Krikor se retrouve à Zahlé à l’âge de 6 ans. C’est là que Nectar est née et qu’elle a grandi…

 

Les destins s’entrecroisent
On le voit: les destins tragiques des Arméniens du Liban s’entrecroisent et se recoupent. Chaque famille, chaque branche de la famille, a été chassée et s’est retrouvée sur les chemins de l’exil, avant de se réfugier au pays du Cèdre. «Il est faux de dire que les Arméniens ne sont pas solidaires, affirme Haroutioun. Le parti Tachnag fait beaucoup pour soutenir les Arméniens, même dans la région du Karabagh, où il aide les agriculteurs arméniens afin qu’ils n’abandonnent pas leurs terres…».
Pour lui, il est difficile de tourner la page tant que la Turquie n’aura pas reconnu ses crimes. Il évalue à un million et demi le nombre des victimes du génocide. «L’Arménie historique, du Taurus au mont Ararat – un royaume de 3 000 ans –, a été détruite!», soupire-t-il. Il énumère avec tristesse les villes ravagées par l’agresseur: Van, Trébizonde, Mardin, Kharpert, Marache, Palu, Adana, Aintab, Izmit, Ourfa, Mouche, Beyazit, Bitlis, Sis, Hadjin, Zeitoun, Malatya, Yozgat, Gürün, Erzurum, Diyarbakir, Cezaria… «Je n’ai pas de haine pour les Turcs, nuance-t-il. Je réclame la justice pour le peuple arménien, c’est tout ce que je demande. On ne peut pas pardonner aux Turcs s’ils ne s’excusent pas. L’Allemagne a reconnu ses crimes après la chute du nazisme et a dédommagé les victimes. Pourquoi pas la Turquie?». D’après lui, il y aurait à peu près 150 000 Arméniens au Liban, catholiques à 20% et orthodoxes à 80%, auxquels il faudrait ajouter 50 000 Arméniens de Syrie, arrivés d’Alep ou de Damas depuis le début de la crise syrienne. Selon les sources, près de 50 000 Arméniens du Liban sont partis, à cause de la guerre, aux Etats-Unis, au Canada, en Europe ou en Australie.
Vingt-sept membres de sa propre famille, dont l’une de ses filles, sont actuellement hors du Liban – mais ce phénomène se vérifie aussi, hélas, auprès de toutes les communautés libanaises…

 Diran Avédian 
«Prévenir de nouveaux génocides» 

C’est depuis le Canada que Diran Avédian a accepté de témoigner. A 64 ans, fils d’un ingénieur-architecte né à Adana en 1901, et d’une mère professeur de piano et de chant née à Constantinople, en 1916, il est aujourd’hui à la tête d’une société de négoce en produits laitiers basée à Montréal. Son père, Haroutioun Avédian, diplômé de l’Ecole des Travaux publics de Paris, a rejoint sa famille émigrée au Liban en 1930. Il laisse derrière lui de nombreux bâtiments à Beyrouth, dont le collège Notre-Dame de Jamhour et la Bibliothèque orientale des Pères jésuites. Il fut aussi l’architecte de l’église arménienne de Bikfaya et d’autres immeubles dans la ville. Il est décédé en 1969.
Diran Avédian n’a pas connu ses grands-parents, mais il conserve des souvenirs transmis par ses parents. Enrôlé de force dans l’armée ottomane durant la Première Guerre mondiale, son grand-père maternel perdit toute sa famille incluant père, mère, femme et enfants, cousins et oncles durant le génocide: «Cette douleur a vivement marqué mon grand-père et sa vision du monde était devenue extrêmement négative à la suite de la disparition totale de sa famille. Il avait dû se remarier et refaire sa vie au Liban». Diran Avédian raconte que «des dizaines de personnes périrent dans des marches forcées à Trébizonde. Viols, enfants abandonnés dans les clairières, l’horreur du génocide, tout simplement parce qu’ils étaient arméniens…». Côté paternel, son grand-père Missak Avédian a eu plus de chance. Ingénieur, il reçoit un ordre de mission par le commandant général de l’armée ottomane en Palestine. Muni d’un sauf-conduit, il transporte toute sa famille jusqu’à Jérusalem. «Là, durant les travaux de construction de routes et ponts en Palestine pour le compte de l’armée ottomane, mon grand-père et mon père, qui était alors son jeune assistant, recrutèrent des déserteurs arméniens et des orphelins pour leur donner une identité arabophone. Ils les engagèrent dans des camps d’ouvriers pour leur garantir un minimum de subsistance. Ceci dura jusqu’en 1918, quand les Anglais envahirent la Palestine et libérèrent les Arméniens de leurs obligations». Amer, Diran regrette que, 100 ans plus tard, la Turquie n’assume toujours pas les faits. «Ce génocide n’est toujours pas reconnu par le gouvernement de la Turquie et, pire, l’enseignement de
l’Histoire en Turquie est truffé de distorsions scandaleuses, en prétendant que les Arméniens massacrèrent la population turque (les victimes deviennent bourreaux…). Avec la reconnaissance de cet acte odieux, les Turcs, mais aussi les Arméniens, profiteront d’un sentiment de sécurité renforcé et d’une possibilité de faire le deuil de nos morts… L’acte du génocide contre les minorités chrétiennes de l’Anatolie (qui constituaient 30% de la population totale de l’empire), est tellement au cœur de la construction de la nouvelle République turque en 1923, qu’accepter le génocide en tant que tel serait détruire le mythe des ‘‘héros’’ de la révolution de la Turquie moderne. Atatürk a fabriqué une historiographie de la Turquie moderne basée sur des prémisses très erronées et mythiques de l’Histoire de la Turquie du début du XXe siècle».
Evoquant la situation tragique des chrétiens d’Orient, il les compare aux Arméniens de 1915 et souhaite une condamnation ferme de la communauté internationale. «Ces viols, ces décapitations, enlèvements d’enfants et conversions forcées sont autant de symptômes qui nous rappellent douloureusement les actes du génocide arménien et pour lesquels nous demandons la plus vive condamnation». Malgré son amertume, Diran tient à souligner: «Mes parents m’ont appris à ne haïr personne. Bien au contraire, j’ai plusieurs proches et amis turcs. Je travaille avec des commerçants turcs. Nous ne leur souhaitons aucun mal, nous nourrissons seulement l’espoir qu’ils puissent reconnaître la vérité de cette tragédie et faire amende honorable». Et de conclure: «Il est de notre devoir de transmettre le droit à la mémoire et la revendication de la justice tant pour le bien-être de la Turquie moderne, pour le respect de nos 1,5 million de martyrs de ce génocide que pour la prévention d’autres génocides».

Marguerite Silve

 

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