Magazine Le Mensuel

Nº 3024 du vendredi 23 octobre 2015

Salon du livre

Boukra 3al mechmouch de Zeina Fayad. Beyrouth, comme on la redoute

Récit illustré ou roman graphique, Boukra 3al mechmouch, publié par Antoine éditeur, est le résultat d’un travail à quatre mains, le texte signé Zeina Fayad et les illustrations Hoda Adra. Magazine a rencontré l’auteure, Zeina Fayad.

Beyrouth, 2030. Il ne reste qu’une seule vieille maison traditionnelle qui tient encore. Toutes les autres ont été détruites. Cela ne relève pas simplement de l’imaginaire rédactionnel et graphique de Zeina Fayad et de Hoda Adra, cela est plus vrai qu’on ne voudrait le croire, qu’on n’aimerait le croire. C’est demain, c’est aujourd’hui. La sonnette d’alarme est tirée, de la manière la plus fantaisiste qui soit, avec des locataires de tour qui montent d’étage en étage à la suite d’une promotion, des habitants sous terre en recherche de pureté, un nuage verdâtre qui se dégage de la terre, des tuyauteries qui relient les parties supérieure et inférieure de la ville… tout un univers pétillé de bizarreries étranges, loufoques, cocasses et surprenantes, parfois de manière légèrement effrayante.
C’est avec cette idée en tête, celle de la dernière vieille maison traditionnelle, que Zeina Fayad s’est lancée dans l’aventure de l’écriture. Une envie d’écriture, un besoin d’écriture, que de tout temps, elle a porté, sans avoir jusqu’à présent eu le courage et la force de poursuivre jusqu’au bout pour parvenir à un produit publiable, l’écriture pour soi relevant évidemment d’un tout autre processus, d’un mode d’être dans la vie. Mais voilà, il faut bien commencer quelque part, il faut bien calmer l’angoisse par l’explosion des mots.
 

Le sourire est piqué
Des mots mais aussi des dessins, puisque l’idée de départ s’est imposée en même temps de manière écrite et graphique. De brouillons en essais, Zeina Fayad reçoit l’encouragement de ceux qui lisent des extraits de son texte à poursuivre l’aventure. Et c’est la rencontre avec Hoda Adra qui propose d’effectuer les illustrations, Zeina ne songeant pas à le faire elle-même, malgré son amour pour la B.D. et le dessin. Le travail commence: des discussions, des retrouvailles par intermittence lors de leurs voyages respectifs, l’une habitant le Canada, l’autre le Liban, un «storyboard» naît, la collaboration se met réellement en place, évolue, le texte nourrit le dessin et le dessin nourrit le texte. Elles travaillent même ensemble, l’une assise à côté de l’autre; une illustration entraînant une modification du texte et vice versa. «Une expérience ludique, des heures de plaisir et de travail en même temps», se rappelle Zeina.
L’éditeur Antoine se joint au projet, le produit est achevé au bout de deux ans. Un premier lancement au Canada où habite l’illustratrice, dans une ambiance amicale et joviale, le livre n’ayant pas de distributeur. «Nous avons eu des échos assez positifs. Il y a pas mal de Libanais de la diaspora qui se sont identifiés au contenu. Mais je pense, précise Zeina, que tout le monde, même les Canadiens, voit là-dedans une petite fable écologique qui lui parle».
Une fable qui tombe tellement à pic dans le contexte actuel du pays qui croule sous ses déchets, même si l’idée remonte évidemment à plus loin, jusqu’à puiser ses racines dans le vécu, dans l’intime de Zeina Fayad: «J’ai vu disparaître la maison de mon grand-père où nous jouions quand nous étions petits. C’était dans une petite impasse, il y avait des arbres, des chiens, des chats. Et maintenant toute l’impasse a été rachetée pour construire une immense tour immonde par rapport à ce qu’on avait avant, nos jolies petites maisons. C’est un problème qu’on rencontre partout, tout un pan de notre passé, de notre histoire, de notre culture qui disparaît complètement».
Même si en se positionnant en 2030, les auteures prennent une distance par rapport au présent. Elles laissent entendre que cela «va arriver et plus vite qu’on le croit», mais elles maintiennent une ligne de fantaisie en référence au titre Boukra 3al mechmouch, cet adage libanais qui veut dire «Quand les poules auront des dents!».
Boukra 3al mechmouch est un livre quelque peu hybride, entre un récit illustré ou un roman graphique, court, à l’écriture directe et limpide, au style simple et accessible à tous, tout autant aux adultes qu’aux enfants. Un premier livre qui sonne comme une libération pour Fayad qui envisage déjà de publier la suite, déjà à trois quarts prête. «Une première aventure et, tout de suite, plein d’idées», dit-elle dans un sourire. Un sourire qui retrouvera son écho dans celui du lecteur partant à la découverte de l’étrange univers bigarré de Boukra 3al mechmouch.

 

Nayla Rached

Zeina Fayad signera son livre le samedi 24 octobre à 17h, au stand de la Librairie Antoine, au Salon du livre francophone de Beyrouth.
 

Related

Benoît Peeters. «La B.D. reste un médium pertinent»

admin@mews

Boris Cyrulnik. «Ivres paradis, bonheurs héroïques»

admin@mews

22e Salon du livre francophone de Beyrouth. Pour que triomphent les «libres livres»

admin@mews

Laisser un commentaire