Magazine Le Mensuel

Nº 3037 du vendredi 22 janvier 2016

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Bennesbeh labokra chou? Et l’image est restituée

«Cela fait plus de trente-cinq ans que vous l’écoutez»: avec cette accroche publicitaire, la start-up M Media lance la sortie en salles de la célèbre pièce de Ziad Rahbani, Bennesbeh labokra chou? Passer des planches à l’écran, après un gigantesque travail de restauration, un défi relevé.

On les connaît par cœur les pièces de Ziad Rahbani. De tout temps, il y avait cette espèce de souhait qu’on échangeait, le soupir aux lèvres: et s’il avait lui-même une copie de ses pièces? Ce serait le bonheur! Ça y est, le souhait s’est réalisé. Bennesbeh labokra chou? passe des planches au cinéma, grâce à l’initiative de la start-up M Media, la plateforme digitale médiatique au sein de la maison de production Mercury.
Un travail de longue haleine, de très longue haleine. C’est au milieu des années 90, au cours d’une collaboration avec Ziad Rahbani sur un projet que celui-ci mentionne avoir chez lui des séquences enregistrées de ses pièces, une nécessité alors vu qu’il dirigeait et jouait en même temps, ne pouvant que de cette manière juger son propre jeu. Après cette révélation, il a fallu passer dix-sept ans à essayer de le convaincre de leur confier le matériel. En 2012, il accepte finalement. Les bribes d’enregistrement de deux de ses pièces, Bennesbeh labokra chou? et Film amereekee tawil sont envoyées à Los Angeles pour une correction visuelle qui a duré six mois, puis deux ans à Hambourg pour la restauration sonore, avant de revenir à Beyrouth pour le montage final. Un travail titanesque vu le résultat final.

 

Des planches à l’écran
Dès le début, les spectateurs sont prévenus, sous forme d’excuses anticipées, les invitant à passer outre les problèmes techniques, l’image floue, les changements soudains de costumes, le son distordu par moments… Ces défaillances qui ont persisté au-delà du travail de restauration. Une soudaine inquiétude aussitôt effacée par l’exaltation de voir – enfin! – ce qu’on écoute et réécoute depuis tant d’années. Fixant l’écran, le spectateur se retrouve face aux rideaux rouges tirés, au moment où on entend la célèbre musique de la pièce et les premiers mots prononcés par Zakaria et Souraya. Les sourires se font plus larges, plus profonds, les yeux encore plus lumineux, le souffle coupé. On connaît le discours et voilà l’image.
Lever de rideaux; intérieur tamisé d’un bar de la région huppée de Hamra. Tout se passe derrière le bar, devant le bar, entre les tabourets, les tables et les chaises, l’embrasure donnant sur la cuisine, le téléphone, les employés, les employeurs et les clients… Il ne s’agit pas là de revenir sur la pièce en elle-même, l’histoire et les personnages que tous, ou presque tous, connaissent tellement bien. Zakaria, Souraya, Rida, Ramez, Nagib, Mr Antoine, Madame Laura, Estez Oussama, Khawaja Adnan… chacun ayant un caractère propre qui se développe et éclate au fil de la pièce entre satire, ironie et dérision. Certaines séquences, hilarantes dans notre imaginaire, le deviennent encore plus de visu. D’autres tonnent, poignantes, dramatiques, humaines, tellement humaines que la gorge ne peut que se nouer. Plus que d’actualité, le thème principal de la pièce, la pauvreté, est, hélas, de plus en plus percutant. Dans ce monde où les riches sont de plus en plus riches, les pauvres de plus en plus pauvres, et la classe moyenne une espèce en voie de disparition, cette phrase de Zakaria résonne encore plus troublante: «El-fo2er bifazze3 Nagib!» (La pauvreté est terrifiante Nagib).

 

Quand l’imaginaire exulte
On les avait imaginées ces scènes, guidés par la voix, le timbre, les intonations, les rires enregistrés de la salle. Sur l’écran, on les comprend, on réalise d’un coup l’ampleur du travail effectué par Ziad Rahbani et son équipe, pour qu’un simple geste de la main ait une signification scénique. Une magnifique leçon de théâtre pour tout dramaturge, metteur en scène en herbe, amateur ou professionnel. Quand le chaos est maîtrisé sur scène, tout geste, qu’il soit improvisé ou non, relève d’une étude du caractère, que Zakaria s’empresse de sauter par l’embrasure donnant sur la cuisine parce qu’on lui a promis une solution économique, que Christine danse à l’occidental, se trémoussant sur son tabouret ou gesticulant de son corps et de ses membres, que le face-à-face Zakaria/Nagib se déroule dans la sobriété la plus totale pour accentuer le tragique du discours, et que dire de la magnifique dernière scène: la vie qui se poursuit telle quelle dans le bar où rien n’a changé, alors que, pour Souraya, tout a changé. Le rideau tombe sur ses épaules affaissées…

 

Bienvenue dans le monde digital
Dans Bennesbeh labokra chou?, il y a aussi les merveilleuses compositions musicales de Ziad Rahbani, ainsi que trois des chansons phares de son répertoire. Isma3 ya Rida, 3a Hadir el-bosta et 3aychi wa7da balak. Trois chansons qu’on exulte en entendant, qu’on fredonne au détour de situations quotidiennes, qu’on sait être nées au cœur de cette pièce. Mais comment, dans quel contexte et de quelle manière? On a enfin l’occasion de le voir ce contexte, de voir cette laitue que Joseph Sakr, alias Ramez, tient entre ses mains, presque contemplatif, les dialogues entre les personnages se faisant borborygmes sur scène avant que retentissent les célèbres couplets de la chanson. Un arrêt sur images, sur les paroles, sur la voix de Joseph Sakr, ses déplacements sur scène, la laitue toujours entre les mains, symbole d’une vie de plus en plus inabordable. Si, en revanche, 3aychi wa7da balak, en raison de défaillances techniques et de séquences manquantes, ne restitue pas toute l’émotion contenue dans ce souvenir collectif nous incitant à un retour vers un imaginaire personnel, 3a Hadir el-bosta est un vrai moment d’anthologie!
Alors oui, sûrement qu’il y a des défaillances techniques. Logique, quand on pense que les enregistrements en 8 mm filmés par Layal Rahbani datent de 1978 et n’étaient destinés qu’à un usage privé et momentané. Oui, il ne faut pas se leurrer; durant les quelques premières minutes de projection, le spectateur pourrait même se demander s’il va tenir jusqu’au bout face à une image floue, non cadrée… Mais cette gêne s’estompe très rapidement. Parce que le travail technique effectué par M Media est d’une telle qualité que l’essence de la pièce reste intacte, à tel point que les changements de costume ne sont plus qu’un simple détail qui ne mérite même pas d’être relevé, et au-delà de la frustration qu’il peut ressentir à certains moments, le spectateur se laisse emporter, conscient d’assister à un moment exceptionnel, un voyage dans le temps, empreint de nostalgie, certes, mais de cette nostalgie qui pousse à aller de l’avant, non à regretter et à se lamenter sur une ère révolue. Une nostalgie positive complétée par le générique de fin où se succèdent des images d’époque de Hamra, créant instantanément chez le spectateur l’envie de s’y rendre à l’instant même pour se réapproprier la ville.
Profiter de la sortie en salles de Bennesbeh labokra chou?, qui n’est d’ailleurs qu’une étape dans le processus, pour se lancer dans des diatribes ou critiques de la pièce, du parcours artistique de Ziad Rahbani, ou pour pointer du doigt l’objectif commercial de cette sortie cinéma… c’est, d’une certaine manière, déplacer l’événement. Parce que l’événement est, avant tout, la création de la plateforme digitale médiatique M Media, actuellement lancée dans sa version Beta. Il suffit de jeter un coup d’œil sur le site www.mmedia.me pour se rendre compte de l’ampleur et de l’importance de cette initiative. Un simple coup d’œil qui se rallonge d’heure en heure, dans la promesse de belles soirées ou journées sur la Toile, à surfer entre les longs et courts métrages, les documentaires, les pièces, les séries, à découvrir les productions, locales dans une première étape, offertes finalement au public, forcément introuvables ailleurs. Le Liban entre de plain-pied dans l’ère du digital! Affaire à suivre!

Nayla Rached

Sortie dès le 21 janvier dans les plus grandes salles du pays.

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