Magazine Le Mensuel

Nº 3059 du vendredi 24 juin 2016

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Retour à l’option militaire en Syrie. Le grand jeu reprend

L’Iran et la Russie semblent s’être accordés pour un retour à l’option militaire en Syrie, alors que certaines rumeurs font toujours état de divergences entre les deux alliés de Damas. Alep paraît plus que jamais au cœur des enjeux, alors que l’armée syrienne a dû reculer face à une contre-offensive violente de l’Etat islamique dans la province de Raqqa. Cette escalade s’accompagne de tensions entre Washington et Damas qui ont culminé avec des frictions entre des avions des deux pays non loin de la frontière avec l’Irak.

Le retour à l’option militaire en Syrie semble désormais acté. Depuis la tenue de la rencontre tripartite des trois ministres de la Défense syrien, iranien et russe, à Téhéran le 9 juin dernier, les bombardiers russes ont accru leurs vols et leurs raids dans le ciel de la province d’Alep notamment, tandis qu’un pont maritime était mis en place pour acheminer plusieurs centaines de tonnes d’équipements militaires en Syrie. Le désengagement partiel des troupes russes annoncé par Vladimir Poutine, fin mars, et qui avait surpris tout le monde, n’est visiblement plus d’actualité. La visite du ministre de la Défense russe, Sergueï Choïgou, à Bachar el-Assad, sur demande de Vladimir Poutine, la semaine dernière, en est une autre illustration. Certaines sources avancent que des troupes russes supplémentaires devraient être déployées sur le sol syrien dans les prochains jours.
Depuis la réunion de Téhéran, qualifiée de cruciale, les alliés du régime de Damas paraissent plus que jamais sur la même longueur d’onde et déterminés à lutter contre le terrorisme et à créer les conditions favorables à une solution politique, une option chère aux yeux de Moscou. Lassée par l’inexistence d’avancées concrètes pour les négociations intersyriennes, ainsi que par le constat d’échec de la trêve conclue avec les Etats-Unis le 27 février dernier, la Russie aurait donc décidé de se ranger à l’avis de Téhéran et Damas. La trêve, qui a vacillé au bout de quelques semaines, a été maintes fois rompue et n’a pas conduit à l’objectif initial qui était d’activer le processus de négociation de Genève.
 

Chamakhani prend les rênes
L’une des grandes décisions prises lors de la réunion de Téhéran consiste, d’abord, à accorder un rôle plus important aux Iraniens, sur la scène syrienne. Dans les faits, cela s’est traduit par la nomination de l’amiral iranien Ali Chamakhani à la tête du Comité de coordination des opérations syro-russo-iraniennes, un poste précédemment occupé par un général russe. Chamakhani n’est autre que le premier chef des Gardiens de la Révolution devenu, entre-temps, le conseiller du guide suprême Ali Khamenei pour les questions relevant de la sécurité nationale. Selon une source diplomatique iranienne, son rôle consiste à superviser les approvisionnements militaires, ainsi que les opérations sur le terrain en Syrie.
Si les Russes restaient méfiants envers leurs alliés iraniens – les objectifs finaux des deux puissances étant divergents – il semble que désormais, ils se soient laissé convaincre par les arguments de Téhéran. L’Iran jouera donc un plus grand rôle au niveau militaire, notamment dans la région d’Alep, tandis que la Russie aura davantage les coudées franches pour pousser à une reprise des négociations qui soit à son avantage. Jusqu’à présent, la stratégie russe consistait à effectuer des percées sur le terrain pour relancer le processus de discussions. C’est d’ailleurs pour cela que la trêve souhaitée par Washington avait été mise en place, tout comme le dernier «régime du silence» instauré, l’espace de 48 heures, la semaine dernière à Alep. Mais les multiples violations de la trêve, observées du côté des combattants rebelles, dont certains se sont rassemblés autour du Front al-Nosra, ainsi que la perte successive de Tallet al-Iss, Khan Touman et, la semaine dernière, de Khalsa, ont abouti à une révision de cette stratégie.
Par ailleurs, la Russie n’a pas caché son exaspération concernant l’obstination des Américains à vouloir retirer les combattants du Front al-Nosra – la franchise syrienne d’al-Qaïda – de la liste des organisations terroristes. Le chef d’état-major russe, Valeri Guerassimov, a été très clair sur le sujet. «C’est la patience de la Russie, et non celle des Etats-Unis, qui a atteint ses limites», a-t-il prévenu. «Selon (les Etats-Unis), les tirs de roquette des combattants sur des villages et sur les positions des troupes syriennes doivent être considérés ‘‘des infractions anodines’’ au régime du cessez-le-feu», a déploré le haut gradé. Dans le même temps, il a noté que toute réponse de la part des soldats syriens est qualifiée de «frappes disproportionnées» sur «l’opposition». Guerassimov a aussi révélé que l’état-major russe avait envoyé aux forces américaines, ces trois derniers mois, les coordonnées permettant de localiser les jihadistes de Daech et du Front al-Nosra. Mais a-t-il réprouvé, le Pentagone «n’arrive pas à définir où ils ont des rebelles et où sont les chimères des organisations terroristes internationales». Sans appel, la réponse du général russe est intervenue après les critiques formulées par le chef de la diplomatie américaine, John Kerry. Sur un ton menaçant, il indiquait que la patience des Etats-Unis sur la Syrie était «très limitée», demandant à Moscou de ne pas bombarder le Front al-Nosra, de peur de toucher les rebelles «modérés» gravitant autour.

 

L’incident de Tanaf
Exaspérés par cette politique, les Russes n’ont pas hésité, le 17 juin, à bombarder un secteur normalement hors de leur zone de prédilection, autour de Tanaf, à proximité de la frontière jordanienne. Dans cette localité près de laquelle se rejoignent les frontières de la Jordanie, de l’Irak et de la Syrie, les frappes russes ont touché une petite base rebelle d’entraînement où environ 180 rebelles participent à un programme de formation du Pentagone. L’«incident» a failli provoquer un affrontement dans les airs entre jets américains et Sukhoï russes, qui se sont croisés. Les appareils américains se sont interposés pour empêcher les avions russes de bombarder les positions rebelles. Le face-à-face a duré une demi-heure, puis les Sukhoï russes ont rebroussé chemin. Mais dès le départ des avions américains, ils sont revenus et ont largué leurs bombes sur les cibles. Durant la même journée, une autre attaque, tout à fait planifiée, avait déjà touché la même cible, en guise de message russe aux Américains. En justification, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, avait déclaré à la presse qu’il était difficile pour les avions russes de distinguer les groupes rebelles des jihadistes… Un message clair à l’adresse de Washington d’agir pour une séparation nette des groupes rebelles des combattants jihadistes, faute de quoi, les Russes bombarderaient sans distinction. Cela semble aussi être une réponse au refus américain malgré les demandes répétées de Moscou d’établir une coordination aérienne, ainsi qu’une carte localisant précisément les forces soutenues par la coalition.
La fuite opportune dans la presse d’un «mémo» rédigé par une cinquantaine de diplomates américains, fustigeant la gestion du conflit syrien par l’Administration Obama et appelant à bombarder le régime de Damas, est sans doute à analyser dans ce contexte tendu entre Washington et Moscou. Jugeant le texte «très bon», John Kerry a pris la peine de rencontrer quelques-uns de ses auteurs mardi, en «mode écoute», appréciant leurs points de vue, selon le porte-parole de la diplomatie américaine, John Kirby. Si le leitmotiv de la Maison-Blanche n’a visiblement pas changé, à savoir, qu’il n’y a pas de solution militaire à ce conflit, les options restent sur la table, en cas de non-avancée des négociations. Tel pourrait être le message transmis subrepticement par les Américains. Cela témoigne, une fois de plus, de la guerre froide larvée existant entre les deux puissances mondiales que sont les Etats-Unis et la Russie, et qui s’exprime sur le terrain syrien.

 

Les hésitations de la Russie
Sur le terrain, justement, la réunion tripartite de Téhéran aura pour première conséquence le déploiement de davantage de soldats issus des Gardiens de la Révolution, notamment dans les régions situées au nord d’Alep. Non loin des zones de déploiement des forces spéciales américaines, autour de Manbij et d’al-Bab.
Dans la province de Raqqa, après être parvenue à des avancées substantielles depuis le 3 juin, l’armée régulière syrienne s’est vu infliger un revers sévère et très meurtrier qui l’a poussée, lundi, à se replier vers l’ouest. Les jihadistes de l’Etat islamique sont en effet parvenus à chasser les troupes loyalistes, après une contre-offensive féroce lancée dimanche soir. Avec un bilan très meurtrier dans les rangs de l’armée, qui aurait perdu des dizaines de soldats. Les jihadistes ont notamment eu recours aux attentats suicide et à la voiture piégée pour repousser les forces du régime, alors que celles-ci étaient parvenues à se rapprocher à 7 km de l’aéroport militaire de Tabqa. En outre, Daech a dépêché quelque 300 combattants de Raqqa à Tabqa pour défendre la ville qu’il contrôle depuis 2014. Or, cette ville constitue un point clé pour l’armée syrienne, car sa reprise permettrait de couper par l’ouest la route d’approvisionnement des jihadistes. Malgré une couverture aérienne russe, les militaires du régime éprouvent des difficultés à avancer dans un contexte géographique désertique, truffé de mines et autres engins explosifs, placés par Daech pour stopper leur avancée.
Plus au nord, dans la province d’Alep, l’Etat islamique a aussi mené une contre-offensive visant à desserrer l’étau autour de son fief de Manbij, pris d’assaut par la coalition arabo-kurde des Forces démocratiques syriennes, soutenues par les Américains. L’Etat islamique a ainsi réussi à reprendre deux villages et trois hameaux au sud de la localité.
A Alep, malgré le «régime de silence» décrété pour 48 heures la semaine dernière, les combats n’ont pas cessé pour autant. Des bombardements aux mortiers perpétrés par les rebelles ont ravagé le quartier de Cheikh Maksoud tenu par les YPG kurdes, faisant de nombreux morts et blessés. Par ailleurs, le Front al-Nosra est parvenu à reprendre les villages de Zeïtane, Khalsa et Barna, des villages situés au sud d’Alep, à proximité de l’autoroute qui relie celle-ci à Damas, avec là aussi, un lourd bilan de 86 morts dans les rangs de l’armée et de ses supplétifs.
Iran, Russie et Syrie ayant désormais accordé leurs violons sur une stratégie commune, les développements sur le terrain devraient se traduire par le déclenchement de nouvelles batailles. Les Iraniens, comme les Russes, ont déjà envoyé d’autres troupes, de nouveaux renforts sont encore attendus. Avec en filigrane, un objectif, obtenir des gains sur le terrain pour arriver en position de force aux négociations intersyriennes. Staffan de Mistura, l’émissaire spécial de l’Onu pour la Syrie, a fixé mardi au mois d’août, la date limite pour la reprise des négociations de Genève. Les prochaines semaines, particulièrement après la fin du Ramadan, devraient donc être cruciales.
Toutefois, malgré le renforcement de la coopération militaire tripartite, des milieux proches du Hezbollah et de l’Iran à Beyrouth émettent des doutes sur l’engagement russe à mener la bataille d’Alep jusqu’au bout, de peur d’augmenter les tensions avec les Etats-Unis. C’est à travers le prisme des hésitations russes qu’ils placent l’absence d’une couverture aérienne efficace lors de la bataille de Khalsa, qui a fait des dizaines de morts et de blessés dans les rangs du Hezbollah et des Iraniens, la semaine dernière. «Au bout du compte, les Russes seront convaincus que les Américains les leurrent et reviendront à l’option militaire», affirme une source proche du Hezbollah à Beyrouth.

 

Jenny Saleh

 

Lourdes pertes pour le Hezbollah au sud d’Alep
Les combats en cours la semaine dernière au sud d’Alep ont fait de lourdes pertes dans les rangs du Hezbollah. «Nos moudjahidin tombés en martyrs récemment dans les zones rurales d’Alep ont été tués lors de combats directs avec les groupes terroristes takfiristes (…)», a ainsi publié dans un communiqué le parti chiite. Si la Résistance fait état d’une vingtaine de morts dans ses rangs, d’autres sources avancent un chiffre un peu plus élevé, comme le quotidien koweïtien al-Raï qui parle de 31 morts et 70 blessés, en l’espace de quelques jours seulement. Selon diverses sources, les combattants du Hezbollah auraient été victimes d’un «guet-apens» lors des combats à Khalsa et n’auraient pas pu bénéficier d’une couverture aérienne de la part de l’aviation russe. Des combattants du Hezbollah auraient été faits prisonniers, ce que le Hezbollah n’a pas confirmé, et qu’il s’agirait de la «plus grosse perte dans une seule bataille» depuis la bataille de Qousseir en 2013.

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