Magazine Le Mensuel

Nº 3060 du vendredi 1er juillet 2016

à la Une

Le Brexit. Des conséquences géopolitiques incalculables

Jusque-là inimaginable, la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne a été votée à une courte majorité par les Britanniques. Hormis les conséquences financières et économiques déjà visibles, quelles seront les conséquences géopolitiques du Brexit? Magazine s’est penché sur la question.
 

Les Britanniques auront finalement opté pour le cauchemar des pro-Européens: le Brexit. En se prononçant, jeudi 23 juin, lors du deuxième référendum de leur histoire (le premier à ce sujet s’étant tenu en 1975) portant sur un maintien du Royaume-Uni dans l’UE, les sujets de Sa Majesté auront jeté un gros pavé dans la mare. Un cataclysme pour le Vieux Continent qui pourrait avoir des conséquences multiples à l’échelle mondiale.
Pour les Britanniques, le Brexit est, d’ores et déjà, synonyme de crise politique, avec la démission annoncée de David Cameron, leur Premier ministre, mais aussi d’une grande partie des ministres travaillistes. La gifle est énorme pour Cameron qui avait fait campagne pour le maintien du pays dans l’Union européenne. Mais pour les partisans du Brexit, l’instabilité générée par une sortie de l’UE ne sera que passagère. Les liens économiques entre l’île et le continent ne devraient pas cesser de sitôt mais, selon eux, une approche pragmatique permettra, en revanche, aux Britanniques de négocier la poursuite de nombreux accords commerciaux avec les Etats membres. Les pro-Brexit soutiennent même l’idée que la Grande-Bretagne aura tout à gagner à ne conserver que des relations économiques strictes avec l’Europe, tout en réactivant le réseau unique que constitue le Commonwealth, qui représente tout de même un marché prometteur de plus d’un milliard d’individus.
S’il est encore trop tôt pour quantifier les conséquences de la sortie prochaine du Royaume-Uni de l’Union européenne, il est certain qu’il y aura un avant et un après. Le Brexit porte déjà un coup dur à l’institution européenne, après plus de 50 ans d’intégration continue. Une sorte de premier coup de canif dans le contrat. L’impact symbolique s’entrevoit déjà en faisant sauter un tabou de la construction européenne. Rappelons qu’il aura fallu l’instauration du Traité de Lisbonne pour que l’Union européenne autorise tout Etat membre à se retirer s’il le souhaite. Ce qui n’était pas le cas auparavant. L’article 50 qui y est relatif avait été rédigé à l’époque par le député européen français Alain Lamassoure, pour mettre les eurosceptiques dos au mur. L’avenir dira si le Brexit aura ouvert la boîte de Pandore ou pas.

 

L’unité du royaume menacée?
Ce qui est certain, c’est que ce retournement britannique et le processus de sortie de l’Union européenne qui va suivre, a priori pour une durée de deux ans, seront scrutés à la loupe par les différents mouvements nationalistes et indépendantistes qui montent en Europe. En Autriche, en France ou même en Espagne, les anti-Européens gagnent du galon… et des voix. L’Ecosse, qui s’est prononcée pour le maintien dans l’UE, devrait en profiter pour redemander avec force son indépendance du Royaume-Uni. L’Irlande elle même, via le Sinn Fein, a appelé dès la nouvelle du Brexit connue, à un référendum sur une Irlande unifiée, l’Irlande du Nord étant anti-Brexit.
En France aussi, dès l’annonce du résultat du référendum britannique, la patronne du Front national, Marine Le Pen, a saisi l’occasion pour demander la tenue d’un scrutin identique dans l’Hexagone et le reste de l’UE, saluant une «victoire de la liberté». Aux Pays-Bas également, le député d’extrême droite Geert Wilders a réclamé la tenue d’un référendum sur un «Nexit», qui signerait la sortie des Néerlandais de l’UE, alors que le pays figure tout de même parmi les six membres fondateurs originels.
L’idéal posé par la construction européenne à ses débuts, qui consistait à édifier un espace de paix, de croissance, de répartition de la richesse et de libertés élargies, semble bel et bien révolu. Depuis plusieurs années déjà, le divorce entre les peuples européens, et une construction censée leur apporter de grands profits, semble en passe d’être consommé. La prospérité n’est pas au rendez-vous, l’Europe n’enrichit plus et ne protège pas plus, comme en témoignent les vagues de réfugiés qui ont déferlé sur le Vieux Continent ces dernières années ou les récents attentats terroristes.
Certains experts évoquent déjà une marche vers une «déconstruction» européenne. La sortie du Royaume-Uni pourrait donner des armes à ceux qui prônent une Europe à la carte, notamment à l’Est, et qui pourraient n’en conserver qu’un marché commun économique, sans subir toutes les contraintes de l’intégration imposées par Bruxelles. Cela signifierait, on s’en doute, que l’Union européenne telle qu’on la connaît aurait encore moins de poids diplomatique et politique qu’elle n’en a jusqu’à présent. La vision européenne sur les dossiers internationaux, déjà souvent inaudible, perdrait là, ses derniers atouts. Il reste à savoir si la France et l’Allemagne seront capables de lui donner une nouvelle visibilité. L’Union européenne ne sortira pas indemne de cette crise de confiance.

 

Le triumvirat européen
Lundi soir, François Hollande, Angela Merkel et Matteo Renzi ont tenté d’unir leurs voix pour maintenir l’unité d’une Europe affaiblie, depuis Berlin. Une unité a minima pour gagner du temps face à la crise, face à la Grande-Bretagne, mais aussi vis-à-vis des 24 autres Etats membres. «Nous avons une responsabilité pour les 27 pays membres. Nous devons essayer de les conduire sur une nouvelle voie», a ainsi affirmé la chancelière Angela Merkel. «La responsabilité, c’est de ne pas perdre de temps», a complété François Hollande. «Rien ne serait pire que l’incertitude», a-t-il estimé. Pour l’Italien Renzi, «Il faut apaiser la famille (européenne). Il faut élaborer une stratégie». La tâche s’annonce ardue. Les leaders devront réussir là où ils ont failli jusqu’à présent, en surmontant leurs divergences. Y parviendront-ils? Pas si sûr. Le Brexit a provoqué une avalanche de déclarations et de gesticulations politiques. Pour Vivien Pertusot, responsable du bureau de l’Ifri à Bruxelles, qui s’exprimait sur le site politique-etrangere.com, «le risque est de vouloir se précipiter vers une solution qui semble toute prête: intégrer davantage dans certains domaines, quitte à le faire dans un petit groupe». Pour l’heure, le nouveau triumvirat européen – même si Merkel a assuré le contraire – est d’afficher une unité face à Londres pour lui imposer une mise en œuvre rapide pour la sortie de l’UE. Un processus que David Cameron ne semblait pas pressé d’engager. Merkel, Hollande et Renzi auront le défi d’imposer, à défaut d’une nouvelle vision, leurs priorités de travail: sécurité, croissance, jeunesse, harmonisation fiscale et sociale dans la zone euro.
La victoire du Brexit a bien évidemment des conséquences pour les autres acteurs internationaux.

 

Les Russes satisfaits?
En premier lieu pour Moscou. Selon Le Figaro, «tout en se défendant d’une quelconque ingérence dans la politique britannique, Vladimir Poutine a laissé dire, lundi, que la situation à Londres était ‘‘incompréhensible et imprévisible’’». Alexeï Pouchkov, président du Comité des affaires étrangères de la Douma, a enfoncé le clou, en affirmant que «Cameron paie pour les aventures au Proche-Orient: l’occupation conjointe de l’Irak avec les Etats-Unis, les tentatives de renverser Assad et la fameuse victoire en Libye». Les Russes se réjouiraient donc du Brexit qui signifierait concrètement pour eux l’affaiblissement de la composante antirusse au Conseil européen. Dès lundi, d’ailleurs, le parti pro-Poutine, Russie Unie, a appelé l’Union européenne à lever d’une manière «inconditionnelle les sanctions» prises après l’annexion de la Crimée. Par ailleurs, pour le Kremlin, l’affaiblissement de l’Union européenne, du Royaume-Uni, agirait de fait sur celui de «leur présumé mentor, les Etats-Unis», selon les politologues interrogés par Le Figaro. «Les idées selon lesquelles la souveraineté est plus importante que l’intégration, et le passé n’est pas pire que le futur, ces idées qu’on croyait typiquement russes ont triomphé de fait dans un pays européen développé», décrypte l’analyste de Carnegie, Alexandre Baounov, pour le quotidien français. Il interprète ainsi l’état d’esprit du Kremlin: «Quand notre Union soviétique s’est écroulée, vous vous êtes réjouis. Maintenant, c’est à votre tour de vous écrouler et nous ne pleurons pas sur votre sort».
Aux Etats-Unis, l’annonce du choix britannique s’est immiscée dans la campagne pour la Maison-Blanche. Vendredi, alors qu’il se trouvait en Ecosse, le Républicain Donald Trump a jugé que le Brexit était une «excellente chose».
Pour Barack Obama, qui avait milité contre le Brexit et mouillé sa chemise pour David Cameron, il s’agit aussi d’un camouflet. Mais le président américain se veut rassurant. «Une chose qui ne changera pas, c’est la relation spéciale entre nos deux pays. Elle continuera. L’UE continuera d’être notre indispensable partenaire. L’Otan restera un pilier de la sécurité mondiale, ainsi que nos valeurs communes, y compris notre attachement à la démocratie, au pluralisme et à l’égalité des chances pour tous», a déclaré le président américain vendredi. Toutefois, en coulisse, tout le monde ne partage pas cet optimisme à toute épreuve. Le domaine dans lequel l’inquiétude règne le plus est celui de la sécurité nationale. Les Etats-Unis redoutent de perdre un allié de poids dans la lutte contre le terrorisme. Les Américains se posent aussi cette question: Poutine va-t-il profiter de la discorde pour avancer ses pions en Ukraine et dans les pays baltes? A suivre.

Jenny Saleh
 

Le Brexit, inéluctable?
Alors que des rumeurs faisaient état de la possible tenue d’un deuxième référendum sur le Brexit, le ministre britannique des Affaires européennes, David Lidington, a exclu cette possibilité, arguant qu’«en démocratie, il faut respecter les consultations».
Sur les réseaux sociaux, des pétitions avaient vu le jour, réclamant la tenue d’un autre référendum. L’une d’entre elles a recueilli plus de 3,7 millions de signatures…
Toutefois, certains diplomates de l’institution européenne estiment que la sortie de la Grande-Bretagne de l’Europe pourrait ne jamais voir le jour. En effet, si le fameux article 50 du Traité de Lisbonne, signé en 2007, impose à l’Etat membre de signifier au Conseil européen son intention de quitter l’Union, le processus peut prendre jusqu’à deux ans, avant qu’il soit effectif. David Cameron, qui avait pourtant assuré qu’il enclencherait la procédure aussitôt les résultats connus, a fait savoir le 24 juin, en donnant sa démission, qu’il laisserait à son successeur le soin d’invoquer l’article 50, évoquant le mois d’octobre. Le camp pro-Brexit, malgré sa victoire, est resté, depuis, dans le silence le plus complet. Ce qui a fait dire à un diplomate européen, cité par Reuters sous couvert d’anonymat, que le Royaume-Uni pourrait ne «jamais» déclencher sa sortie de l’Union européenne malgré la victoire du Brexit au référendum. «Nous voulons que Londres déclenche l’article 50 maintenant pour qu’il y ait de la clarté. Comme nous ne pouvons pas les y forcer, je m’attends à ce qu’ils prennent leur temps», a déclaré le diplomate. «Et je n’exclurais pas, c’est mon sentiment personnel, qu’ils puissent ne jamais le faire», a-t-il ajouté.

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