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Nº 3069 du vendredi 2 septembre 2016

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Impasse politique totale. Le piège se referme sur les Libanais et leurs institutions

Y aura-t-il ou non une prochaine réunion du gouvernement, c’est désormais la grande question qui occupe les milieux politiques… et qui donne un indice de la faillite politique actuelle. Car il ne s’agit plus de régler ou non tel ou tel autre dossier, mais simplement de tenir ou non une réunion, qui n’aura pratiquement d’autre résultat que le mérite d’avoir eu lieu.

L’impasse politique est donc totale, rendue encore plus aiguë par la menace du CPL et de son chef Gebran Bassil de prendre de nouvelles mesures de protestation. Après les propos très durs qu’il a tenus en traitant ceux qui combattent son parti et à travers lui les chrétiens, de «maudits», Bassil étudie les options pour empêcher la tenue d’un Conseil des ministres qui adopterait une nouvelle prorogation du mandat du commandant en chef de l’armée. Ce dernier devrait passer à la retraite le 23 septembre après deux années de plus à la tête de l’armée. Le Conseil des ministres doit donc prendre une décision à ce sujet dans les plus brefs délais, surtout que le Premier ministre, Tammam Salam, devrait se rendre en Amérique latine, puis à New York après la fête de l’Adha, vers la mi-septembre. C’est pourquoi, tous les regards sont tournés vers la réunion probable du 8 septembre. Tammam Salam veut maintenir ce rendez-vous, tout en promettant de ne pas prendre de décision importante et le CPL continue d’exiger le report de cette réunion pour laisser un peu de temps aux négociations parallèles.
 

Protester pour exister
En réalité, plus personne ne se soucie de trouver de vraies solutions aux dossiers en suspens et les enjeux se limitent aujourd’hui à sauver la face de chaque partie. Même s’il mène une bataille contre le maintien à la tête de l’armée du commandant en chef actuel, non pour des raisons personnelles mais par respect du fonctionnement des institutions (C’est du moins ce qu’il dit), le CPL sait parfaitement que la décision de procéder à un nouveau report de son passage à la retraite a été prise depuis longtemps déjà. Sous prétexte de ne pas laisser vacante la tête de l’armée au moment où la troupe se bat contre Daech et reçoit pour cela les félicitations des généraux américains, il est clair que le maintien du général Jean Kahwagi en fonction est acquis. Non pas seulement en raison de ses compétences et de sa sagesse dans la gestion des questions militaires face à une telle division de la classe politique, mais aussi pour le garder dans la course présidentielle face au général Michel Aoun. Le CPL sait aussi qu’il n’a, à aucun moment, été véritablement question de trouver un remplaçant au général Kahwagi, ni cette fois, ni l’an dernier, lorsque le favori pour ce poste était le général Chamel Roukoz, ancien chef des commandos, qui avait fait ses preuves dans la lutte contre les terroristes de Nahr el-Bared, à Ersal en passant par Abra. A cette époque, déjà, il était clair que Roukoz faisait les frais de la volonté du Courant du futur et du 14 mars en général de ne pas faire le moindre cadeau au général Aoun et à son parti.
Le même scénario se répète aujourd’hui et bien que le CPL ait pris soin de ne pas refaire la même erreur qu’en 2015 en ne donnant pas le nom de son candidat favori, le résultat est le même, le Courant du futur et ses alliés trouvent tous les prétextes pour éviter de faire la moindre concession qui pourrait être interprétée comme une victoire pour Aoun et ses partisans.
Il y a quelques mois, le général Aoun avait laissé entendre devant ses visiteurs qu’il ne comptait pas faire de vagues au sujet du maintien du général Kahwagi en fonction, en se basant sur le fait que l’élection présidentielle devait se tenir avant l’automne et, par conséquent, le nouveau président, (qui devrait être lui-même) s’empresserait de nommer un nouveau commandant en chef, profitant de la «période de grâce» suivant son élection et la formation d’un nouveau gouvernement.
Toutefois, les développements régionaux n’ont pas été aussi rapides que prévu et il est désormais clair que l’élection présidentielle se fait attendre. Elle n’a pas eu lieu en août comme il l’avait prévu et elle n’aura probablement pas lieu le 8 septembre, ni peut-être même avant la fin de l’année. Par conséquent, il n’a plus d’autre choix que de faire entendre ses protestations au sujet du nouveau report du passage à la retraite du commandant en chef actuel. Si ses adversaires veulent l’avoir à l’usure, Aoun considère qu’il doit protester pour exister. C’est donc dans ce contexte qu’il faut placer la soudaine escalade verbale du CPL et de son chef, le ministre des Affaires étrangères, contre le maintien du commandant en chef de l’armée et contre l’ignorance des revendications chrétiennes.
Selon les observateurs, Bassil a haussé le ton et utilisé des termes violents pour cacher le fait que ses options sont limitées. Le CPL a actuellement deux ministres au gouvernement: Gebran Bassil et Elias Bou Saab. Le ministre du Tachnag, Arthur Nazarian, et celui de Frangié sont certes membres du Bloc du Changement et de la Réforme, mais ils ne sont pas obligés d’exécuter les décisions du CPL, sachant qu’ils assistent de moins en moins aux réunions du bloc parlementaire. En d’autres termes, si Bassil et Bou Saab boycottent les réunions du gouvernement, celles-ci peuvent continuer à se tenir, surtout à la suite du désordre provoqué par la rébellion de deux ministres sur trois Kataëb contre la décision du chef de leur parti de présenter leur démission. Le gouvernement de Tammam Salam avait, en effet, décidé que si deux composantes politiques boycottent les séances, la réunion ne devrait pas se tenir. Mais peut-on considérer que les Kataëb ne sont plus représentés au sein du gouvernement, en dépit de la présence des ministres Ramzi Jreige et Sejaan Azzi? La réponse à cette question a été tranchée et il est désormais clair que le boycott des ministres aounistes et du ministre Alain Hakim ne pourra pas empêcher la tenue des réunions du gouvernement. De plus, l’absence du ministre Michel Pharaon, qui a une position hésitante, ne changera pas cette donne. Seul le boycott des ministres du Hezbollah pourrait avoir un impact direct sur le cours des réunions, mais jusqu’à présent, le Hezbollah ne veut pas se joindre au CPL dans sa bataille contre le maintien en place du général Kahwagi.
C’est dire que le boycott des ministres aounistes ne changera rien à la situation gouvernementale. Et même s’ils vont jusqu’à présenter leur démission au Premier ministre, cela ne fera qu’affaiblir encore plus un gouvernement déjà incapable de prendre des décisions importantes, sans le faire chuter. Face à la vacance présidentielle, il n’y a en effet pas d’autorité compétente pour accepter cette démission si elle a lieu. Il ne reste plus au CPL que deux choix: boycotter la réunion du dialogue du 5 septembre et porter un coup aux tentatives du président de la Chambre de produire un accord politique global et organiser des manifestations populaires pour faire pression sur le gouvernement.
En conclusion, le pays est plus que jamais paralysé et sans intervention externe, aucun déblocage n’est en vue… Le piège se referme sur les Libanais et leurs institutions.

 

Joëlle Seif

Un coup d’épée dans l’eau
Dans le cas du boycott de la réunion du dialogue, prévue le 5 septembre, si le CPL est seul, la décision n’arrêtera pas la réunion, sachant que les Kataëb et les Marada n’ont pas déclaré leur intention de suivre son exemple. Il s’agira, dans ce cas, d’un coup d’épée dans l’eau qui permettra au CPL de hausser encore plus le ton… sans réussir à se faire entendre. D’ailleurs, nul ne se fait trop d’illusions sur l’issue de ce dialogue interne, en l’absence d’un push extérieur. Le CPL sauvera ainsi la face, mais ne réussira pas à imposer ses choix au gouvernement et aux partenaires du dialogue. Il ne lui restera plus que le recours à la rue, qui, dans le contexte actuel, n’est pas seulement risqué, mais de plus la rue aouniste risque de ne pas répondre massivement à l’appel du CPL, après le malaise interne qui a suivi les élections municipales.

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