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Nº 3071 du vendredi 4 novembre 2016

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L’ingénierie de Salamé. Une arme à double tranchant

Le montage financier de Riad Salamé a permis d’attirer au Liban 10 milliards de dollars. Mais cette ingénierie pourrait avoir, à moyen terme, des conséquences négatives, surtout si les blocages politiques se poursuivent.

«Que l’on ait compris ou pas l’ingénierie du gouverneur de la Banque du Liban (BDL), Riad Salamé, que l’on soit pour ou contre cette option,  en tout cas, les banquiers ne cracheraient pas dans la soupe». C’est du moins ce qu’un banquier émérite a confié à Magazine, avouant, sans ambages, que les établissements de crédits ont fait de l’argent. La dernière ingénierie de la Banque centrale serait un coup de maître dicté par la prudence et la prévoyance dans une conjoncture floue et flottante.
Cependant, tous les acteurs du monde de la finance ne sont pas de cet avis. Les experts d’une certaine école, qui ont toujours dénoncé l’économie de rente en faveur d’une économie de production, condamnent «le tandem BDL-banques commerciales», pour être devenues deux entités inséparables, dont les devenirs s’entremêlent. En deux mots, ils accusent la Banque centrale d’être un pourvoyeur de fonds de l’autre partie et de la soutenir aux dépens de l’économie nationale. Pour cette école, le rôle de la BDL se limite, sur base des textes, à la gestion de la stabilité monétaire et au contrôle de l’inflation. Des rôles classiques qui, dans les circonstances actuelles, se sont étendus de facto à celui de catalyseur de la croissance économique. Dans les esprits de la clientèle bancaire, l’équation se pose en d’autres termes et avec d’autres paramètres: une peur relative pour leurs dépôts bancaires. Mais comme le dit l’adage libanais, «l’homme est l’ennemi de ce qu’il ne comprend pas». Tout un chacun se pose aujourd’hui la question de savoir s’il aurait été possible de faire autre chose que ce qui a été fait.

Moody’s inquiète
L’agence de notation américaine Moody’s s’est inquiétée des conséquences des dernières opérations d’ingénierie financières menées par la BDL sur les avoirs en devises détenus par les banques libanaises et leur exposition au risque souverain. Dans les faits, les avoirs en devises des banques commerciales locales ont baissé de 1,9 milliard de dollars, entre mai et août, et de 1,1 milliard sur le seul mois d’août. Résultat, les passifs en devises des banques ont augmenté à 18 milliards en août, contre 15 milliards début 2016. L’accélération de cette tendance a démarré en 2011, lorsque les banques avaient une position nette en actifs en devises. Les 1,9 milliard d’actifs en devises rapatriés (entre mai et août) ont été investis dans l’achat d’eurobonds à long terme émis par le gouvernement libanais et des certificats de dépôts de la BDL. Certes, les inquiétudes sont légitimes.

Le sort de l’état
Néanmoins, plusieurs évidences sont à prendre en compte. L’ingénierie de la BDL a renforcé la stabilité de la valeur de la livre face au dollar, à moyen terme, et cette stabilité pourrait s’inscrire sur une plus longue durée, si la détérioration de la situation politique dans le pays est endiguée et que le chaos au niveau de la gestion des affaires publiques est stoppé. Quant au secteur bancaire, son sort est lié intimement à celui de l’Etat, dans le sens où le premier demeure fort et résilient, tant que les composantes de l’Etat se maintiennent et opèrent dans un cadre minimal normatif. A défaut de ce scénario, c’est-à-dire en cas d’effondrement financier de l’Etat, il ne resterait plus au Liban ni banques, ni entreprises, ni points de vente, ni même une salle de cinéma. Ceci ne voile pas la vue d’un secteur bancaire fonctionnant dans un environnement difficile, malgré la bienveillance de la Banque centrale. La profitabilité des banques est, pour le moment, suffisante pour que le secteur soit en conformité avec les normes internationales de la finance. Toutefois, celle-ci a entamé une régression graduelle en rythme annuel pour de multiples raisons, notamment la baisse de la structure des taux d’intérêt, le ralentissement de l’activité économique et le recul des transferts de fonds de l’étranger. Au cours des six dernières années, la moyenne de croissance des profits des banques a reculé, soit une moyenne de réduction du ratio du revenu rapporté aux actifs d’un tiers. Aussi est-il important de souligner que la régression de la croissance des dépôts en devises étrangères des banques commerciales constitue non seulement un défi aux banques elles-mêmes mais une obsession pour l’Etat. C’est que les dépôts bancaires en devises sont la seule source de financement de l’endettement public en devises, et celui d’une partie du déficit budgétaire annuel.

Une concurrence interbancaire
Moody’s n’a pas lieu de s’inquiéter outre mesure des liquidités abondantes sur le marché bancaire, soit près de 13 000 milliards de livres, et, par conséquent, de la qualité des crédits qui seraient octroyés à l’avenir. La BDL continue d’appliquer un encadrement conservateur et vigilant sur l’emprunt des ménages et des entreprises. L’agence n’a pas relevé le conflit d’intérêts qu’a suscité l’ingénierie de la BDL entre les banques. Des voix se sont élevées parmi le top des banques Alpha dénonçant les pratiques de certains établissements de crédits, qui ont profité de la situation pour créer des produits visant à attirer les gros clients des autres banques. L’une des grandes banques de la place de Beyrouth a proposé aux déposants de 50 millions de dollars d’encaisser des intérêts «up front» (payés d’avance) de 20%, déboursés en livres, et 5% encaissés en dollars à l’échéance d’un an. Sachant que le dépôt doit être bloqué pour un délai minimal de douze mois. La banque a fait ainsi d’une pierre deux coups. Elle a tenté de reconstituer ses dépôts en dollars et gagné de nouveaux gros clients, tout en maintenant une bonne marge de profitabilité. A travers la mise en œuvre de l’ingénierie de la BDL, les banques commerciales ont encaissé près de 32% d’intérêt sur leurs bons du trésor escomptés à un taux zéro avant leur terme supposé être de huit ans.

Liliane Mokbel

 

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