Les Alawites, de Abdallah Naaman. Quel avenir dans le puzzle levantin?
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Nº 3102 du vendredi 7 juin 2019

Les Alawites, de Abdallah Naaman. Quel avenir dans le puzzle levantin?

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    Les Alawites, de Abdallah Naaman. Quel avenir dans le puzzle levantin?
    Difficile de raconter ou d’écrire l’histoire mouvementée d’une  «communauté mystérieuse de doctrine ésotérique». Abdallah Naaman s’est tout de même aventuré sur ce «chemin obscur et énigmatique» avec Les Alawites (Editions...
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Difficile de raconter ou d’écrire l’histoire mouvementée d’une  «communauté mystérieuse de doctrine ésotérique». Abdallah Naaman s’est tout de même aventuré sur ce «chemin obscur et énigmatique» avec Les Alawites (Editions Erick Bonnier).                                                       
 

Il lui a fallu procéder à des recherches bibliographiques complexes en plusieurs langues (arabe, français, anglais et allemand) et faire appel à son expérience de diplomate en poste à Paris pendant plus de quarante ans. Et malgré cette exigence d’exactitude et de vérité, la publication ne fut pas de tout repos … et lui a valu bon nombre de critiques et de réserves.

Désir de revanche? Abdallah Naaman évoque bien sûr «l’intérêt qui a remis cette communauté au devant de la scène avec une grande acuité», et ce sont les événements tragiques que connaît la Syrie depuis 2011.                                       
A ce sujet, que répond-il à certains observateurs qui voient dans le comportement actuel des Alawites, qui ont pris le pouvoir dans ce pays depuis une cinquantaine d’années, «la revanche d’une minorité frustrée, méprisée et refoulée contre la communauté majoritaire qui l’a opprimée pendant des centaines d’années». Abdallah Naaman affirme être résolument d’accord avec cette opinion qui constitue, selon lui, le «squelette» de son ouvrage.
Mais que pense-t-il de la théorie  d’autres chercheurs pour lesquels le régime alawite a raté l’«occasion historique» de s’ouvrir aux autres composantes du tissu social syrien, de composer avec la majorité sunnite et de faire «œuvre d’intégration»? Les dirigeants n’ont-ils pas commis «l’erreur» de s’enfoncer un peu plus dans la doctrine communautaire ésotérique et de «privilégier la carte de survie en renforçant la solidarité de corps»?
Sans répondre directement, l’essayiste cherche une explication: «L’élite alawite a-t-elle estimé que l’ouverture n’était pas payante ou a-t-elle voulu se venger de l’oppression de la majorité sunnite?» «Personnellement, je considère que toute communauté religieuse ne trouvera son salut que dans l’ouverture aux autres et notamment à la communauté majoritaire… mais des siècles d’oppression et de marginalisation ne sauraient être occultés ou rayés de la mémoire collective des petites communautés minoritaires».
Faut-il interpréter ce propos comme une justification de la répression très dure et des agissements violents du régime en place contre ses contestataires? Naaman récuse cette interprétation. Dans son ouvrage, il a essayé «tout simplement de  comprendre  les causes de cet autoritarisme et la réaction inappropriée du régime en place. Un régime qui n’a pas su, comme il le faisait autrefois, trouver des solutions modérées et sages. En particulier au début du soulèvement populaire, quand il était encore pacifiste, et avant qu’il ne déborde des deux côtés et ne prenne une tournure régionale et une dimension internationale.»

Recomposition et redistribution
L’essayiste ne cache pas sa crainte que «les nouvelles grandes puissances nous préparent un nouveau Sykes-Picot, sous d’autres noms, avec une nouvelle redistribution des zones d’influence en fonction d’intérêts géopolitiques mais surtout économiques et une nouvelle recomposition du puzzle levantin»… «La configuration géographique des pays, créée par l’Occident au début du siècle dernier, risque d’être complètement désarticulée; de nouvelles entités pourraient remplacer celles existantes et les petites communautés risqueraient d’être sacrifiées comme nous l’a déjà montré l’histoire du Levant».
On a reproché à Abdallah Naaman ses propos assez durs concernant l’attitude des Occidentaux vis-à-vis des événements en Syrie. Propos qui vont au-delà de simples critiques puisqu’il les accuse de comploter et de semer le chaos dans ce pays. Naaman s’est en particulier déchaîné contre la France: il a qualifié le président Nicolas Sarkozy de «burlesque», le ministre Laurent Fabius de «mouche du coche» et le «présumé» philosophe Bernard-Henri Lévy d’«affabulateur». Que répond-il à ses détracteurs?
L’ancien diplomate, qui a accompli toute sa carrière en France,  commence par se justifier: «Qui aime bien châtie bien… de là vient l’exigence»… «J’ai passé 42 ans à surveiller la politique française au Proche-Orient. Malheureusement, elle s’inspire de moins en moins de la politique gaulliste de jadis et j’ai appris beaucoup de choses sur cette politique. On ne se gêne plus, dans certains milieux politiques et médiatiques parisiens, pour voir les événements du Proche-Orient selon le prisme américano-atlantiste. A-t-on jamais vu un gouvernement écarter un ambassadeur accrédité d’un gouvernement légal en place et le remplacer par un soi-disant ambassadeur de l’opposition (syrienne) qui n’a pas de représentation légale ni un local diplomatique pour exercer des fonctions fictives?»
Autre motif d’interrogation: sa vision d’Israël et de l’Arabie saoudite qui dans son livre en prennent aussi pour leur compte. Pourquoi mettre les deux pays au même rang, allant jusqu’à qualifier d’alliés «le régime israélien fondamentaliste et sioniste et son allié saoudien ultra-islamique et rétrograde»? Naaman se contente de répondre que «par certains aspects de leur politique ces deux régimes sont bien des alliés objectifs».
Mais pourquoi passer sous silence le rôle interventionniste de l’Iran? Il rétorque: «Je n’ai pas cherché à occulter ce rôle; un homme laïc comme moi ne pourra jamais soutenir ou applaudir des Etats religieux rétrogrades».
La stratégie du régime alawite consistant à rassembler autour de lui les minorités peut-elle tenir longtemps et une alliance des minorités au niveau régional peut-elle être durable et viable? L’essayiste répond: «Tactiquement et provisoirement elle peut être bénéfique mais difficile d’être durable et institutionnelle.»
Et si l’on regarde l’avenir, quel futur entrevoit-il pour cette communauté? Partage-t-il l’opinion de Michel Seurat, chercheur français enlevé et mort au Liban qui, il y a 35 ans, pensait que l’idée d’un Etat alawite cessait d’être une simple hypothèse d’école? Ou partage-t-il l’avis de l’ambassadeur français spécialiste du monde arabe, Yves Aubin de la Messuzière, pour lequel les scénarios de partition ou de cantonisation font partie des fantasmes de géopoliticiens occidentaux?
Naaman répond: «Statistiquement, la moitié des membres de la communauté alawite ne vit pas dans les régions alawites. Je suis sceptique quant à l’avenir, et les expériences dans la région ne sont pas concluantes. C’est un projet de guerre permanente; aussi il est impossible à toute minorité de se maintenir au pouvoir ad vitam aeternam et les Alawites devront composer tôt ou tard avec la majorité sunnite du pays, en dépit d’une stratégie d’autonomie que certains d’entre eux considèrent toujours implicite ou sous-jacente.»

Restructuration politique
«Toute solution devra passer par la voie d’une restructuration politique du pays», conclut Naaman, «et par des efforts assidus pour établir une vraie démocratie». L’ancien diplomate suggère une «rotation à la tête de l’Etat entre les communautés» en signalant que la Syrie a connu dans son histoire contemporaine des présidents «non seulement de confession sunnite ou alawite, mais aussi tcherkesse, ismaélite, druze et même un président par intérim de confession syriaque orthodoxe qui a présidé l’espace d’un jour».  
Il est assez incroyable de penser que le questionnement lancé il y a plus d’un siècle par Henri Lammens, reste d’actualité. Ce jésuite, orientaliste et arabisant de renom, se demandait ce qu’il adviendrait de ce peuple le jour, plus ou moins prochain, où la Syrie serait pleinement ouverte aux influences européennes. Question à laquelle il répondait «Nous ne le savons pas»!                                                                                                                       
Il suffit de remplacer «influences européennes»,  par «influences extérieures multiples», pour comprendre qu’avec le temps, la question est toujours plus compliquée et incertaine. Quant à la réponse, claire et évidente pour cet avenir «obscur et énigmatique», on risque de l’attendre encore longtemps.

Béchara Bon (à Paris)


 

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Éditorial
L’inacceptable dictaturedes agences de notation

Le gouvernement avait à peine approuvé le projet de budget 2019 que l’agence de notation internationale Standard & Poor’s (S&P) se fendait d’un commentaire négatif, expédié sous forme de mail. Signé par Zahabia Salim Gupta, analyste chargée du Liban à S&P, le communiqué estime que l’objectif de réduction de déficit public annoncé par le gouvernement libanais pourrait ne pas suffire à redonner confiance aux investisseurs. «Nous estimons que le déficit atteindra environ 10% du PIB en 2019 (…) En l’absence de mesures substantielles pour augmenter les recettes de l’État et réduire ses dépenses, nous tablons sur une augmentation du ratio dette/PIB, qui atteindra un seuil de 160% en 2022», a notamment affirmé Zahabia Salim Gupta.Ce jugement précipité – de l’avis des plus éminents experts économiques libanais – qui donne un mauvais signal à la communauté des affaires, aux investisseurs et aux citoyens libanais, suscite de nombreuses interrogations de par son timing et ses objectifs réels. Pour quelqu’un qui brandit l’argument de la «confiance», Mme Gupta n’a pas l’air très soucieuse d’aider à la rétablir. Sauf si son véritable but est justement de procéder à un travail de sape de ce qu’il reste de confiance dans l’économie libanaise et dans sa capacité à se redresser.En lisant ces lignes, certains nous accuseront de voir des complots partout. Libre à eux de se complaire dans leur naïveté et de continuer à prendre pour parole d’Evangile ce qui est émis par ces sacro-saintes institutions internationales. Libre à eux, aussi, de ne pas douter des compétences de ces experts et de refuser de leur attribuer des intentions douteuses.Pour notre part, nous gardons en mémoire les graves dysfonctionnements des agences de notations qui se sont lourdement trompées à plusieurs reprises ou qui ont failli au rôle de régulateur qui leur a été conféré, sans qu’elles ne le méritent réellement.L’incapacité des grandes agences à anticiper la crise des subprimes aux Etats-Unis, en 2007-2008, a soulevé de nombreuses interrogations non seulement quant à leurs réelles compétences et à leur efficacité mais aussi au sujet de leur code d’éthique et de leur échelle de valeur. Ceux-ci semblent essentiellement guidés par la profitabilité.Concernant Standard & Poor’s, nous rappelons à ceux qui s’émerveillent devant ses jugements, que cette agence, comme toutes les autres d’ailleurs, collectionnent les prestations douteuses. L’agence a été publiquement sanctionnée en juin 2014 par l’Autorité européenne de surveillance des agences de notation pour avoir «par erreur» annoncé une dégradation de la note de la France en 2011.En 2015, la Securities and Exchange Commission (SEC) aux Etats-Unis a décidé de bannir pour un an Standard & Poor’s de l’un des marchés d’émission de dette les plus lucratifs, celui de l’immobilier commercial. Cette sanction, assortie d’une amende de 60 millions de dollars, a été prise car S&P a émis des notes trop complaisantes sur des obligations intégrant des prêts hypothécaires subprimes ayant alimenté la crise financière.Même le Sénat américain avait révélé dans un rapport que Moody’s et Standard & Poor’s avaient eu des comportements éthiques discutables et condamnables.La liste des couacs est longue mais nous en resterons là. Nous préférons accorder la primauté aux experts libanais, reconnus dans le monde entier pour leurs compétences, plutôt qu’à des «analystes» aux sombres desseins. Ce sont les Libanais que nous écouterons. Qui a dit que nul n’est prophète en son pays?  


 Paul Khalifeh
   

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