Mansour Bteish ministre de l’économie. «Le problème de base est le déficit commercial»
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Nº 3103 du vendredi 5 juillet 2019

Mansour Bteish ministre de l’économie. «Le problème de base est le déficit commercial»

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    Mansour Bteish ministre de l’économie. «Le problème de base est le déficit commercial»
    Il y a des réponses à la crise dans tous ses aspects, la situation n’est pas catastrophique. Rencontre avec Mansour Bteish, optimiste mais réaliste ministre de l’Economie.   Mansour Bteish a...
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Il y a des réponses à la crise dans tous ses aspects, la situation n’est pas catastrophique. Rencontre avec Mansour Bteish, optimiste mais réaliste ministre de l’Economie.
 

Mansour Bteish a passé une longue carrière dans le secteur bancaire mais il ne semble pas atteint de cette déformation professionnelle qui fait passer les chiffres avant les hommes. Son approche de l’économie est résolument humaine, à l’image de ses convictions politiques, incarnées par le président Michel Aoun. Celui-ci représente, selon lui, un phénomène laïc et national. «Nous ne pouvons pas avoir de rôle au Liban si nous restons renfermés sur nous-mêmes», dit-il lors d’un rencontre à bâtons rompus avec Magazine.   
Les Libanais sont inquiets, ils craignent le pire mais Mansour Bteish est confiant dans la possibilité du gouvernement à surmonter la crise économique et financière. «Beaucoup de travail nous attend parce que nous avons des réformes structurelles à entreprendre sur les plans financier et économique, explique-il. Nous sommes devenus non seulement une économie de rente mais aussi improductive, au niveau de la production de biens et de services. Ce n’est pas vrai que le Liban n’est pas en mesure de produire. Il peut produire des biens et des services à haute valeur ajoutée.»
Le ministre est porteur d’un projet global pour le redressement de l’économie qui part d’un diagnostic selon lequel le problème de base est le déficit commercial, qui s’élève à 16 milliards de dollars par an. «Nous importons de biens pour 20 milliards, voire plus avec la contrebande, et nos exportations n’atteignent pas quatre milliards, dit-il. Ajoutons à ce constat la situation de nos services, qui étaient très rentables. Le tourisme, par exemple, représentait 17,5% du PIB, aujourd’hui cette proportion a dramatiquement chuté. Non seulement on ne voit plus de touristes étrangers au Liban mais les touristes libanais sortent du pays avec leurs dollars pour les dépenser ailleurs. Nous devons donc encourager les touristes étrangers à venir mais aussi développer le tourisme interne. Certes, il y a de nombreuses difficultés qui se dressent devant cette entreprise, comme la circulation qui est un problème de base, qui affecte de 3 à 4% le PIB. Il faut aussi travailler sur les dépenses d’investissement, qui ont été grandement négligées ces dernières années. L’économie du pays souffre de problèmes structurels, c’est pour cela que les conférences Paris et Paris II ont été organisées en 2001 et 2002. Mais ces problèmes structurels ont été ‘cachés’ entre 2007 et 2010, par l’afflux de capitaux en provenance de l’étranger, fuyant la crise financière internationale.»

Pénurie de capitaux
A partir de 2011, les problèmes dissimulés ont refait surface, avec une pénurie de capitaux dans le monde et dans la région, à laquelle s’est greffée la crise syrienne, qui a aggravé la situation économique et sociale dans notre pays. «Le recul des prestations du secteur des services a fait perdre au Liban 3 à 4 milliards de dollars annuellement, précise le ministre. Ce manque à gagner est pour moi une perte de fonds qui aurait pu résorber une partie du déficit de la balance commerciale. Il y a aussi les fonds envoyés par les Libanais qui travaillent dans le Golfe, en Afrique, en Europe et ailleurs, et qui s’élèvent à un peu moins que 8 milliards de dollars par an. Ces flux permettent de résoudre une partie du problème du déficit de la balance des paiements. Cependant, 70 à 75% de ces montants sont en train de reprendre le chemin inverse, de quitter le Liban, pour payer la main-d’œuvre étrangère, qui n’est pas de haute valeur ajoutée. En net, ces capitaux ne sont plus de l’ordre de 8 milliards de dollars mais entre 2,1 et 2,3 milliards.»
Selon M. Bteish, il existe une autre question à soulever, celle des capitaux en provenance de l’étranger, qui représentent quelque 20% des dépôts bancaires, soit 35 milliards de dollars sur 180 milliards. «Des intérêts sont servis sur ces fonds et avec la hausse des taux d’intérêt, les montants que nous payons pour ces capitaux ont presque doublé, déplore-t-il. Il y a enfin les intérêts payés pour la dette externe, qui s’élève à 42 ou 43 milliards de dollars, pour lesquels on a doublé le coût avec la hausse du taux d’intérêt. Imaginez des intérêts moyens de 8% sur 43 milliards de dollars, cela fait 3,5 milliards, puisés dans l’économie libanaise pour être versés aux non-résidents. Je ne suis pas contre l’apport de capitaux étrangers au Liban mais je suis quelque peu sceptique vis-à-vis des coûts des taux d’intérêt élevés. En net aujourd’hui, les comptes courants étrangers du pays sont de 12,5 milliards de dollars. En parallèle, il y avait l’année dernière un déficit fiscal  de 6,5 milliards de dollars. C’est ce qu’on appelle, techniquement, des déficits jumeaux, et ce phénomène fait que la situation est délicate.»
L’autre question très importante est la consommation nationale par rapport à la production nationale. «Notre pays consomme, en ménages (environ un million de familles) 91,9% du PIB, souligne-t-il. Si nous y ajoutons les dépenses du gouvernement, soit 13,1%, nous arrivons à 105% du PIB. Il n’existe aucun autre pays où la consommation est supérieure à la production. Cela signifie que nous avons un déficit de 5% du PIB à combler, c’est pour cela que nous nous démenons pour essayer d’attirer des capitaux de l’étranger.»
Mansour Bteish met le doigt sur la plaie: «Nous sommes une économie qui n’a pas d’épargne. L’épargne, c’est la différence entre la production et la consommation. Si nous produisons 100 et que nous consommons 90, les 10 restants représentent l’épargne qui est réinvestie directement ou indirectement dans l’économie. C’est pour cela que nous devons nous concentrer sur la production et nous sommes un pays capable de produire des biens à valeur ajoutée, pas seulement dans l’industrie, mais aussi dans le cinéma, les secteurs artistiques, le tourisme. Il faut produire, des biens ou des services, et c’est sur cette base qu’il peut y avoir un redressement de la situation.»

Des slogans?
Relancer la production est un objectif louable mais il ressemble plus à un slogan. Le budget contient peu de mesures allant dans ce sens. La taxe de 3% sur les importations qu’il a proposée n’est-elle pas à double tranchant? D’un côté, elle est susceptible de relancer la production locale dans certains secteurs, de l’autre elle pourrait provoquer une montée des prix.
«C’est l’affirmation de la hausse des prix qui est un slogan, se défend le ministre de l’Economie. J’ai proposé un plan en 14 points. L’un d’eux est de taxer provisoirement une vingtaine de produits importés qui font une concurrence déloyale et illégale à la production nationale. Un autre consiste à imposer une taxe de 3% sur les importations à l’exception des médicaments et des équipements destinés aux secteurs productifs de l’économie libanaise. Ça concerne une quinzaine de milliards de dollars d’importations par an, soit 450 millions de dollars de revenus supplémentaires. Mon idée est d’utiliser 35% de ce montant pour subventionner et aider les secteurs productifs libanais pour une durée de trois ans et demi leur permettant de retrouver une dynamique et d’être plus compétitifs, aussi bien sur le marché local qu’à l’étranger. Ces mesures inciteront les Libanais à consommer des produits locaux. D’ailleurs, la classe moyenne et les catégories à revenus limités consomment du ‘made in Lebanon’. La taxe sur les produits importés ne les touche pas. Ceux qui veulent consommer des fromages français ou acheter des cravates griffés devront supporter cette mesure.»      
L’Etat a-t-il les moyens d’honorer ses engagements à court et moyen termes, qui représentent, entre le service de la dette et les salaires du secteur public, quelque 70% du budget? «Notre objectif est justement de réduire les coûts, répond M. Bteish. Par exemple, il y avait 650 généraux dans l’armée. Aujourd’hui, leur nombre est tombé à 350. Certes, cela a été coûteux mais le but du président de la République et du commandant en chef de l’armée est de réduire le nombre de généraux à 150. Il y a aussi des allocations sociales et autres prestations qui sont exagérées. Nous avons mis des plafonds pour réduire les coûts que l’on ne voit pas toujours mais qui sont importants.»

Evasion fiscale
«En parallèle, il faut améliorer les revenus de l’Etat, qui représentent seulement 21,7% du PIB, poursuit le ministre. En France, ils sont à hauteur de 45%. Notre problème est que les recettes de l’Etat ne sont pas assez élevées par rapport à la production nationale et au PIB. Notre modèle fiscal est archaïque et a besoin d’être révisé et modernisé. Il faut aussi que tous les imposables fassent des déclarations correctes. Or la plupart des bilans des entreprises présentés au fisc ne reflètent pas la réalité. Je viens d’un secteur où j’ai bien vu la différence entre les bilans audités et officiels et les bilans non officiels présentés aux banques pour les demandes de crédits. Nous avons demandé à la BDL d’exiger des banques qu’elles n’acceptent que les bilans officiels. Je suis allé plus loin en proposant une mesure en vigueur en France qui est le Fiben, le fichier bancaire des entreprises. Pourquoi faut-il que les entreprises aient deux comptabilités? Que ceux qui génèrent des profits payent! C’est 17% alors qu’en France c’est 38%. La dernière étude établie par la Commission d’études auprès de l’Association des banques, que je présidais, datée du 23 janvier 2019, montre que l’évasion fiscale au Liban est de l’ordre de 1,7 milliards de dollars. Il y a 1,1 milliards d’impôts sur le revenu, dont près d’un milliard d’impôt des sociétés et des entreprises, et 100 à 150 millions de dollars qui constitue un impôt sur le revenu des salariés du secteur privé. Il y a une bonne partie des entreprises libanaises qui ne déclarent pas les vrais salaires de leurs employés. En deuxième position des évasions fiscales viennent les trois catégories des taxes foncières, récurrentes et non récurrentes, et les droits de succession. Je les estime à 200 millions de dollars. Il y a enfin la TVA et les douanes. Concernant la TVA, nous avons réduit l’année dernière le minimum à déclarer de 150 millions à 100 millions de livres. Cette année, j’ai proposé que cela soit ramené à 25 millions de L.L., puis à 50 millions à partir de janvier 2020, pour permettre au ministère des Finances de se préparer. Car j’ai appris que 84 000 personnes physiques et morales sont en dessous de 100 millions de livres, donc ne paient pas la TVA. Malheureusement, lors des discussions au Parlement, le montant a été ramené à 100 millions. C’est dommage, car c’est une réforme qui devait passer. Nous avons donc essayé, dans le budget, de relier les aspects économiques et financiers. Nous avons partiellement réussi. Nous allons insister pour que cette mesure de rabaissement du montant déclaré de la TVA soit adoptée lors du budget de 2020.»
Autre point très important: le montant des prêts subventionnés dans ce pays qui est de 19 milliards de dollars, pour un PIB de 56,5 milliards l’année dernière, et pour un total de crédits à l’économie de près de 55,5 milliards de dollars. «Les crédits représentent donc 100% du PIB, dit-il. Mais 19 milliards sont subventionnés par l’Etat, dont 12 milliards à l’habitat et 7 milliards alloués, soi-disant, aux secteurs productifs. Ces secteurs productifs de l’économie ne parviennent pas à produire 8 milliards de dollars et ils bénéficient de prêts subventionnés de l’ordre de 7 milliards. Personne ne sait à qui sont destinés ces prêts subventionnés et j’ai haussé le ton lors d’une conférence de presse, le 4 avril, et en Conseil des ministres ensuite, et je continuerais à le faire parce que je sais qu’une bonne partie des crédits ne sont pas dépensés pour le but pour lequel ils ont été initialement alloués.»
Autre mesure, la réduction du déficit budgétaire de 11,47% en 2018 à 7,59% cette année. «Cet objectif pourra être atteint si nous assumons tous nos responsabilités et les hommes politiques sont de plus en plus conscients de la gravité de cette situation très délicate mais que nous pouvons surmonter.»

Pas de scénario chypriote
Sommes-nous au bord de l’effondrement? Les Libanais seront-ils surpris un beau matin d’apprendre qu’ils ne peuvent plus retirer leurs dépôts des banques, comme cela s’est produit à Chypre? Mansour Bteish est catégorique: «Ce n’est pas vrai que nous sommes au bord de l’effondrement. La première différence avec Chypre c’est que dans ce pays les crédits étaient supérieurs aux dépôts bancaires, ce qui est loin d’être le cas au Liban, où ils constituent le tiers des dépôts. Il y a quand même 50 milliards de dollars placés à l’étranger via la Banque du Liban ou directement par les banques auprès de leurs correspondants. Donc nous sommes loin d’une situation similaire au scénario chypriote. Certes, la situation est délicate et nous devons tous travailler main dans la main et immédiatement. Il ne faut pas oublier non plus la première mesure qui est l’adoption du plan de l’électricité, qui n’est autre que celui de 2010. Nous avons perdu 9 ans à cause des tiraillements politiques. Si nous résolvons le problème de l’électricité, nous aurons réduit le déficit fiscal au tiers, sur une période de trois ans. Si nous gérons convenablement nos recettes et nos dépenses en tant que gouvernement, nous aurons aussi fait un grand progrès.»
Y a-t-il un phénomène de fuite de capitaux et de tarissement des flux entrants? «Si aujourd’hui, 3 à 4 milliards sur 180 milliards ont quitté le pays, ce n’est vraiment pas une catastrophe, tempère le ministre. Les gens ont confiance dans le pays. 80% des dépôts appartiennent à des résidents et 20% seulement à des non-résidents et, parmi ces derniers, une bonne proportion appartient à des Libanais qui placent leur argent à l’étranger puis qui les replacent ici dans des dépôts fiduciaires… Vous connaissez le jeu. Donc pratiquement, pas plus de 12% des dépôts bancaires appartiennent à des non-résidents.»

Paul Khalifeh
Photos Milad Ayoub

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Éditorial
Le facteur temps est décisif

Les ministres rencontrés ou interviewés par Magazine ces dernières semaines, toutes tendances confondues, soulignent le «sens des responsabilités» des représentants de tous les partis au gouvernement et le «sérieux» avec lequel ils abordent les dossiers économiques, financiers et politiques. Ils jettent un regard plutôt positif sur la qualité des débats en Conseil des ministres, même si certains déplorent le temps parfois excessif passé sur des dossiers qui auraient pu être tranchés plus rapidement.Or le temps est, aujourd’hui, un facteur déterminant dans la dynamique de maîtrise de la crise que le gouvernement se promet d’enclencher. Chaque jour qui passe est un jour de perdu. Chaque jour qui passe éloigne davantage le gouvernement des objectifs qu’il s’est fixés au niveau de la réduction du déficit budgétaire. Chaque jour qui passe voit le service de la dette gonfler et le sauvetage de plus en plus périlleux.Cette constatation n’est pas nouvelle mais on ne la rappellera jamais assez. On ne la martèlera jamais assez. C’est parce qu’ils n’ont pas conscience du facteur temps que les responsables ont mené le pays là où il est aujourd’hui, au bord du gouffre. Le plan de réhabilitation du secteur de l’électricité, adopté en avril dernier, est pratiquement le même que celui qui avait été préparé il y a 9 ans. Les tiraillements et les surenchères politiques avaient empêché sa mise en œuvre. Si ce vaste chantier avait été lancé à l’époque, les milliards de dollars engloutis par l’EDL, qui constituent tous les ans une moyenne de 11% du budget, auraient pu être économisés et le Liban ne serait pas dans la situation délicate qui est la sienne en ce moment. Cet exemple d’incurie des pouvoirs publics peut être multiplié à volonté dans divers secteurs.Le temps n’est plus un luxe que les dirigeants peuvent se payer avec l’argent du contribuable. L’examen du budget par la Commission parlementaire des Finances et du Budget a trop traîné, ce qui est inexplicable, car la composition politique de cette instance est presque similaire à celle du gouvernement, qui a déjà amplement pris son temps pour approuver le projet de loi de Finances au bout de 21 séances marathons. Soit les partis sont atteints de schizophrénie et adoptent une chose en Conseil des ministres puis son contraire en Commission; soit ils sont incapables de tenir leurs troupes et certains députés s’ingénient à défaire ce que leurs camarades ont approuvé au gouvernement; soit les partis tiennent un double langage et, de ce fait, sont moins «responsables» qu’ils n’en donnent l’impression. Cette dernière option nous semble la plus plausible.Pour la démentir, le gouvernement doit montrer son sérieux et sa détermination à aller de l’avant en préparant et en envoyant au Parlement le projet de budget 2020 d’ici la mi-octobre au plus tard, comme le stipule la Constitution. Sinon, le sauvetage relèvera des missions impossibles.     


 Paul Khalifeh
   

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