Camille Abousleiman. «Le chemin vers le sauvetage est très étroit»
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Nº 3103 du vendredi 5 juillet 2019

Camille Abousleiman. «Le chemin vers le sauvetage est très étroit»

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    Camille Abousleiman. «Le chemin vers le sauvetage est très étroit»
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Camille Abousleiman est parfaitement conscient de la gravité de la situation économique et financière et des difficultés qui empêchent ou retardent les réformes nécessaires. Malgré cela, «il y a une lueur d’espoir». «Il faut régler les problèmes en profondeur et ça va être difficile.»

En ces moments difficiles, beaucoup de Libanais ne rêvent que de partir vers des cieux plus cléments. D’autres, comme Camille Abousleiman, font le chemin inverse, sur des routes peu encombrées. Qu’est-ce qui pousse un homme installé dans la City, dont les compétences dans son domaine sont internationalement reconnues, à venir mettre ses mains dans le cambouis libanais? L’ambition? L’envie du changement? La curiosité? Ou tout simplement le sens des responsabilités?  
«J’ai reçu une proposition à laquelle je ne m’attendais pas de la part des Forces libanaises (FL), raconte le ministre du Travail. Ma première réaction a été négative. Puis plusieurs facteurs m’ont convaincu de la prendre en considération, le premier étant que cette proposition émanait d’un parti dont les options stratégiques convergent avec les miennes. Je n’aurais pas accepté de travailler avec une formation dont les idées ne correspondent pas à ma vision. J’ai toujours été un fervent partisan des principes du 14-mars et j’appréciais la façon avec laquelle les FL ont géré la chose publique depuis qu’elles sont au pouvoir.»
D’autres facteurs ont poussé M. Abousleiman à accepter l’offre des FL comme «l’historique de (son) père», mais surtout le fait de saisir l’occasion de servir son pays. «C’est vrai que j’aime ce que je fais, je le fais bien et cela génère beaucoup d’argent, explique cet avocat, expert financier aux nombreuses distinctions. Mais à un certain moment, on se dit que si on a l’opportunité de servir son pays dans des moments difficiles, il ne faut pas hésiter. Beaucoup de Libanaises et de Libanais ont réussi dans leurs domaines respectifs à l’étranger. J’espère que cela les incitera à revenir au pays, qui a besoin de leurs talents et de leurs capacités.»  
S’il est encore trop tôt pour dresser un bilan de l’action gouvernementale, les cinq mois passés au gouvernement dégagent chez lui une impression partagée, plutôt positive. «Je suis agréablement surpris par ce que j’ai trouvé au ministère du Travail et quelque peu déçu par la façon dont le Conseil des ministres est géré. Je m’attendais à l’inverse, dit-il. Je trouve que les discussions au gouvernement sont longues et désorganisées. Le débat sur le budget n’avait pas besoin de 21 sessions».

Plus de courage et de fermeté
Selon lui, les ministres sont conscients des difficultés financières que traverse le pays mais il déplore le «manque de courage pour prendre des décisions difficiles». «Chaque fois qu’il y a une mesure douloureuse à prendre, ils cherchent des excuses pour l’éviter, déclare-t-il. Or, par définition, toute décision visant à réduire les dépenses et à augmenter les recettes est difficile. Ils sont bons dans la rhétorique mais lorsqu’il y a un prix politique ou populaire à payer, ou donner un crédit à quelqu’un d’autre, ils se rétractent. J’aurais souhaité voir un peu plus de courage et de fermeté. Mais dans l’ensemble, les prestations ne sont pas mauvaises, c’est juste qu’elles peuvent être meilleures.»
Au ministère du Travail, Camille Abousleiman a lancé de vastes chantiers et d’autres sont en perspective. «Ma priorité est l’organisation de la main-d’œuvre étrangère, explique-t-il. J’ai découvert que dans le sillage du problème des déplacés syriens, les employeurs et les employés n’appliquaient pas la loi. J’ai pensé qu’il fallait prendre un grand problème, en l’occurrence celui de la présence des déplacés, et essayer de le diviser en partie gérable. Mon plan est à la fois ferme quant à l’application de la loi et du code du Travail, mais aussi humain, dans le sens qu’il ne faut pas traiter les employés comme des criminels mais comme des personnes qui cherchent du travail. Il faut en finir avec l’argument facile selon lequel les Libanais ne veulent pas travailler.»
Selon lui, la règlementation de l’emploi des étrangers va permettre de dégager de nouvelles opportunités pour la main-d’œuvre libanaise. «Par exemple, on entendait dire que les Libanais ne souhaitent pas travailler dans le secteur de la restauration, soutient-il. J’ai évoqué la question avec le syndicat des employés du secteur de la restauration et nous avons reçu, à ce jour, 20 000 demandes d’emploi.»
L’autre priorité est la réforme du système de la kafala et l’amélioration des conditions de travail des domestiques au Liban. «Nous sommes en pleines discussions à ce sujet, je recueille les avis des ONG et de l’Organisation mondiale du Travail (OMT) pour essayer de changer ce système qui ne donne pas une image reluisante du Liban. C’est une sorte d’esclavage moderne. Il faut prendre en compte l’aspect sécuritaire et protéger l’employeur mais la protection principale va aux domestiques qui sont loin de chez elles et n’ont pas de capacités de négociations car on leur fait signer des contrats dans une langue qu’elles ne comprennent pas.» Autres projets, l’informatisation et la digitalisation des formalités au ministère du Travail et la modernisation du Code du Travail qui date de 1946, qui contient toujours des clauses discriminatoires, surtout envers les femmes.» «Enfin, je compte m’attaquer au dossier de la sécurité sociale, bien que cette institution ne dépende pas entièrement de mon ministère qui en a la tutelle, conclut M. Abousleiman. Il faudrait augmenter les effectifs de la CNSS qui sont insuffisants, ce qui prolonge l’attente des gens. Nous voulons aussi récupérer l’argent que l’Etat doit à la sécurité sociale, qui puise dans la Caisse des indemnités pour financer la branche santé déficitaire, ce qui est totalement illégal. Il faut également changer le conseil d’administration. Le but ultime est de réformer tout le système mais en attendant, je souhaiterais appliquer les mesures que je viens d’énumérer. Je suis également en train d’étudier un projet de retraites pour les Libanais mais il est coûteux et l’Etat n’a pas les moyens de le mettre en œuvre à ce stade. Rien n’empêche de le préparer quitte à ce qu’il soit appliqué lorsque les moyens seront disponibles.»           

Il faut aller vite
Bien que concentré sur les dossiers relatifs à son ministère, M. Abousleiman souhaite aussi contribuer aux grandes décisions nationales. Il précise à ce sujet: «Vu mon expérience en tant que représentant de sept pays en plus du Liban pour les émissions de titres souverains et ma connaissance dans les dettes souveraines et les questions financières, je vais essayer d’aider au maximum pour résoudre le problème fiscal, financier et économique grave que traverse le pays. Je m’exprime souvent à ce sujet en Conseil des ministres et j’estime qu’il y a un manque de rigueur. L’approche devrait être plus technique et moins politique. Le Liban est certes confronté à un grave problème mais il existe un chemin qui peut nous mener vers le sauvetage. Il est très étroit et il faut que l’on aille vite. Je pense que nous prenons beaucoup de retard. C’est ma première priorité, celle qui chapeaute toutes les autres. Mon second objectif est d’essayer de changer l’approche par rapport au secteur public, comme les télécoms, le port… Nous étions un des pays phares du Moyen-Orient quand nous avons commencé avec les télécoms il y 25 ans. Aujourd’hui, nous sommes à la traîne et nous faisons partie des trois pays du monde où le secteur et les prix sont contrôlés à 100% par l’Etat, avec la Corée du nord et Cuba. Il faut combattre l’approche sclérosée qui s’est développée et avec les années, nous avons pris beaucoup de retard. Ce sont des domaines où j’ai une expérience que je souhaite mettre au service de mon pays.»
La lutte contre la corruption revêt également une grande importance aux yeux de cet avocat défenseur de la transparence. Mais pour l’instant «nous n’en sommes qu’aux slogans». «Les soupçons de corruption touchent les personnalités les plus hauts placées, dit-il. La lutte contre ce fléau nécessite un plan détaillé, avec des juges indépendants et crédibles, pas des politiciens brandissant des slogans.»
Enfin, il y a les nominations administratives, qui doivent répondre, selon lui, aux critères de la compétence, pas du partage du gâteau, qui constitue une forme avancée de corruption, «parce que la personne nommée par un zaïm se sent redevable et perd son indépendance». «De plus, il n’y a aucune raison d’interdire à tous les Libanais et Libanaises le droit et l’ambition d’accéder aux postes de premier plan, ajoute-t-il. Il existe dans les secteurs privé et public de grandes compétences à qui il faut avoir recours. En tant que Forces libanaises, nous n’avons pas de candidats. Nous souhaitons que la compétence et l’égalité des chances soient les normes retenues dans les nominations.»

Des solutions difficiles
Camille Abousleiman est parfaitement conscient de la gravité de la situation économique et financière et des difficultés qui empêchent ou retardent les réformes nécessaires. Malgré cela, «il y a une lueur d’espoir». «Il existe des capacités extraordinaires dans ce pays mais elles sont mal utilisées et de mauvaises habitudes se sont développées, déplore-t-il. Les gens pensent que les choses seront comme avant. Toutefois, avec la taille de la dette, il n’y a pas de solution magique. Il faut régler les problèmes en profondeur et ça va être difficile. Il n’y aura pas de solution de l’extérieur car l’effet de contagion de la crise libanaise est très faible. Les gens pensent que la (communauté internationale) ne permettra pas que le Liban fasse défaut car cela aura un impact sur la question des déplacés… Je n'adhère pas à cette théorie. Il faut que l’on fasse les choses nous-mêmes et rapidement. Je vais me battre pour cela et je pense que c’est possible mais le temps joue contre nous. Nous avons une dette de 90 milliards de dollars, ce qui est énorme par rapport à la taille de l’économie nationale. Il faut inverser la tendance.»   
Aux difficultés économiques s’ajoutent des périls géopolitiques qui constituent des dangers existentiels pour le Liban. «Il y a un parti (le Hezbollah, ndlr) qui représente une large frange de la population, qui possède son propre agenda extérieur aux ordres d’un pays étranger, souligne-t-il. Ses priorités ne correspondent pas à celles du reste du pays et cela est extrêmement grave. Ce parti dit que s’il y a une guerre entre l’Iran et les Etats-Unis, dans laquelle nous n’avons rien à faire, le Liban doit y prendre part. Quand je vois ce même parti attaquer les pays arabes dont dépendent plus de 400 000 familles libanaises, c’est assez incroyable.»
Malgré le regard sévère qu’il porte sur le Hezbollah, Camille Abousleiman se rend tous les jours à son bureau, à Moucharrafiyé, dans la banlieue sud de Beyrouth. Aucune région ne doit être fermée aux autres Libanais et un ministre se doit de donner l’exemple à ses subordonnés en venant tous les jours à son bureau.  
En dépit des divergences stratégiques avec le parti chiite, un esprit de «camaraderie avec tout le monde» est apparu en Conseil des ministres. «Mon approche est de gérer dossier par dossier, indépendamment de la partie qui en a la charge, dit-il. Souvent, il y a des convergences avec le CPL ou le Hezbollah. Je juge les affaires au cas par cas. Les différences stratégiques n’empêchent pas une approche scientifique et rigoureuse des dossiers.»

La Russie dans la région
Autre danger existentiel, la présence des déplacés syriens qui génère des difficultés économiques, sociales, démographiques «énormes». «Mais au moins, sur ce dossier-là, il y a une unanimité nationale, se réjouit-il. Je suis optimiste sur la volonté de tous les Libanais de voir les déplacés rentrer chez eux mais je reste pessimiste quant aux intentions du régime syrien de les accueillir. Dans ce contexte, j’appelle les partis qui ont de bonnes relations avec Damas à utiliser leur influence pour accélérer le règlement de ce problème.»  
Le ministre des FL affirme soutenir les efforts du président Michel Aoun pour accélérer le retour des déplacés avant la solution politique en Syrie. En revanche, il refuse que la présence des déplacés soit utilisée pour normaliser les relations avec le «régime syrien».
Pour le ministre du Travail, la Russie est devenue un acteur important, comme elle l’a montré en Syrie, où elle a inversé les rapports de force alors que le régime était au bord de l’effondrement. «Elle a réussi à un prix financier et humain relativement faible. La Russie a remporté une bataille stratégique», conclut-il.

 

«Pas un sou de l’État»
La loi en vigueur complique énormément toute action en justice contre des responsables soupçonnés d’enrichissement illicite. Si le procureur ne lance pas une procédure judiciaire, le plaignant doit débourser 200 millions de livres pour actionner la justice. «De par mon comportement, j’essaie de changer les normes, explique Camille Abousleiman. J’ai nommé un cabinet d’audit international pour vérifier toutes mes rentrées pendant la période de mon mandat pour s’assurer que chaque sou gagné est bien mérité. Si un jour quelqu’un veut déposer une plainte contre moi, tous mes comptes sont vérifiés et audités.»
M. Abousleiman reverse l’intégralité de son salaire de ministre à ses conseillers et paye de sa poche ses voyages et les séjours dans les hôtels, même lorsqu’il représente l’Etat libanais. «Je ne touche pas un sou de l’Etat libanais», dit-il. 

Paul Khalifeh
Photos Milad Ayoub

 

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Éditorial
Le facteur temps est décisif

Les ministres rencontrés ou interviewés par Magazine ces dernières semaines, toutes tendances confondues, soulignent le «sens des responsabilités» des représentants de tous les partis au gouvernement et le «sérieux» avec lequel ils abordent les dossiers économiques, financiers et politiques. Ils jettent un regard plutôt positif sur la qualité des débats en Conseil des ministres, même si certains déplorent le temps parfois excessif passé sur des dossiers qui auraient pu être tranchés plus rapidement.Or le temps est, aujourd’hui, un facteur déterminant dans la dynamique de maîtrise de la crise que le gouvernement se promet d’enclencher. Chaque jour qui passe est un jour de perdu. Chaque jour qui passe éloigne davantage le gouvernement des objectifs qu’il s’est fixés au niveau de la réduction du déficit budgétaire. Chaque jour qui passe voit le service de la dette gonfler et le sauvetage de plus en plus périlleux.Cette constatation n’est pas nouvelle mais on ne la rappellera jamais assez. On ne la martèlera jamais assez. C’est parce qu’ils n’ont pas conscience du facteur temps que les responsables ont mené le pays là où il est aujourd’hui, au bord du gouffre. Le plan de réhabilitation du secteur de l’électricité, adopté en avril dernier, est pratiquement le même que celui qui avait été préparé il y a 9 ans. Les tiraillements et les surenchères politiques avaient empêché sa mise en œuvre. Si ce vaste chantier avait été lancé à l’époque, les milliards de dollars engloutis par l’EDL, qui constituent tous les ans une moyenne de 11% du budget, auraient pu être économisés et le Liban ne serait pas dans la situation délicate qui est la sienne en ce moment. Cet exemple d’incurie des pouvoirs publics peut être multiplié à volonté dans divers secteurs.Le temps n’est plus un luxe que les dirigeants peuvent se payer avec l’argent du contribuable. L’examen du budget par la Commission parlementaire des Finances et du Budget a trop traîné, ce qui est inexplicable, car la composition politique de cette instance est presque similaire à celle du gouvernement, qui a déjà amplement pris son temps pour approuver le projet de loi de Finances au bout de 21 séances marathons. Soit les partis sont atteints de schizophrénie et adoptent une chose en Conseil des ministres puis son contraire en Commission; soit ils sont incapables de tenir leurs troupes et certains députés s’ingénient à défaire ce que leurs camarades ont approuvé au gouvernement; soit les partis tiennent un double langage et, de ce fait, sont moins «responsables» qu’ils n’en donnent l’impression. Cette dernière option nous semble la plus plausible.Pour la démentir, le gouvernement doit montrer son sérieux et sa détermination à aller de l’avant en préparant et en envoyant au Parlement le projet de budget 2020 d’ici la mi-octobre au plus tard, comme le stipule la Constitution. Sinon, le sauvetage relèvera des missions impossibles.     


 Paul Khalifeh
   

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