Crise. Les scénarios du pire et du meilleur
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Nº 3104 du vendredi 2 août 2019

Crise. Les scénarios du pire et du meilleur

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    Crise. Les scénarios du pire et du meilleur
    Les Libanais sont ballotés entre les pessimistes qui prévoient un scénario économique apocalyptique et les optimistes qui promettent une ère de prospérité inédite. Sur quoi se basent ces oracles? Effondrement, faillite,...
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Les Libanais sont ballotés entre les pessimistes qui prévoient un scénario économique apocalyptique et les optimistes qui promettent une ère de prospérité inédite. Sur quoi se basent ces oracles?


Effondrement, faillite, banqueroute, catastrophe! Les mots les plus extrêmes sont utilisés par certains experts et hommes politiques, quoique discrètement à ce stade, pour décrire la situation qui attend, selon eux, le Liban dans les mois à venir. Ces fanatiques du pessimisme sont convaincus, dur comme fer, que le Liban court à sa perte, et que le sauvetage est impossible.
Le pire des scénarios auquel le pays pourrait être confronté serait provoqué par la fonte des réserves en devises fortes de la Banque du Liban (BDL). Celles-ci s’élèvent aujourd’hui à 33,5 milliards de dollars (auxquels il faut ajouter 3,5 milliards de dollars d’eurobonds détenus par la banque centrale), sans compter la valeur des onze millions d’once d’or que le Liban possède.
Les craintes des pessimistes, dont certains préfèrent être décrits comme des «réalistes», ne sont pas infondées. Les réserves de la BDL ont fondu de 7 milliards de dollars en un an. Cette hémorragie des devises est le résultat du déficit de la balance des paiements, qui a atteint cette année des sommets inégalés depuis l’indépendance du pays, comme le souligne l’ancien ministre des Télécommunications, Charbel Nahas. Pour les cinq premiers mois de 2019, la balance des paiements a enregistré un déficit cumulatif de 5,186 milliards de dollars. A ce rythme, le déficit atteindrait à la fin de l’année quelque 13 milliards de dollars. Cela signifie que le Liban doit trouver 13 milliards de dollars pour payer ses importations, les intérêts de sa dette en devises et ses autres obligations internationales.

Effondrement de la livre
La fonte des réserves de la BDL est due à plusieurs facteurs: l’augmentation chronique du déficit budgétaire; le tarissement des flux de capitaux entrants, provenant notamment des Libanais non-résidents – qui sont passés de 15 milliards de dollars en 2014 à 7,2 milliards en 2018 –; la récession économique (0% de croissance les six premiers mois de l’année selon le gouverneur de la BDL, Riad Salamé).
Cette conjoncture économique défavorable provoque une sortie de capitaux, qui s’élèverait entre 6 et 8 milliards de dollars en un an.
Pour essayer de reconstituer ses réserves en devises, la BDL imagine des outils financiers. Ces ingénieries financières permettent de gagner du temps mais elles sont coûteuses et ont comme résultat premier une augmentation de la dette qui a atteint, cette année, selon l’Association des banques du Liban, 85,17 milliards de dollars, soit 150% du PIB, comme le souligne l’agence de notation Fitch.
Si la fonte des réserves se poursuit, la BDL se verrait dans l’incapacité de soutenir la livre libanaise. Cela s’est déjà produit en 1992, lorsque la banque centrale, dirigée à l’époque par Michel el-Khoury, avait annoncé, dans un communiqué laconique, qu’elle n’interviendrait plus sur le marché des changes pour soutenir le cours de la monnaie nationale, provoquant son effondrement face au dollar. Au plus fort de la crise, le billet vert s’échangeait contre 3 000 livres libanaises. Cette crise s’était conclue par la démission du Premier ministre de l’époque, Omar Karamé, et l’arrivée au pouvoir de Rafic Hariri, après une parenthèse de quelques mois gérée par Rachid Solh.  
Réaction en chaîne. Un tel scénario déclencherait une réaction en chaîne qui aurait de graves répercussions financières, économiques et sociales.
La dépréciation de la valeur de la monnaie nationale provoquera une inflation, donc une hausse vertigineuse des prix, qui conduira à un affaiblissement du pouvoir d’achat des Libanais. Il en résultera une baisse de la consommation et un recul de l’activité dans les secteurs productifs.
L’équation est simple: quand les gens achètent moins, les usines produisent moins et, par conséquent, vendent moins. La contraction du chiffre d’affaires poussera les entreprises à réduire leurs dépenses en adoptant une série de mesures, dont les licenciements. Le pays connaîtra alors une forte hausse du chômage. C’est à ce stade que l’aspect social de la crise se fera le plus sentir.
Cette situation aura un impact sur la dette publique, dont 60%, contractée en livres libanaises, est détenue par les banques avec les capitaux des déposants. Ceux-ci seront les grands perdants en cas d’effondrement de la monnaie nationale car ils verront la valeur de leur patrimoine fondre.
Les banques, dont la dollarisation des dépôts a atteint, en 2019, 71% (contre 69% en 2018), pourraient prendre des mesures pour empêcher les retraits massifs ou la fuite des capitaux vers l’étranger. Un contrôle plus strict pourrait être instauré sur les transferts et les retraits, des limitations qui auront des répercussions négatives sur l’ensemble de l’activité économique.
Sur un plan macro-économique, on assistera à une contraction du PIB en raison de l’effet conjugué de la baisse de la consommation, des investissements et des dépenses gouvernementales. La taille de l’économie rétrécira, ce qui est synonyme de moins de richesses à répartir, donc de plus de pauvreté.
L’Etat aura de grandes difficultés à honorer ses engagements internationaux en devises fortes et les agences de notation dégraderont le pays qui aura du mal à emprunter des capitaux sur le marché mondial. Par conséquent, l’Etat
ne pourra plus financer le déficit budgétaire en empruntant comme il le fait depuis des décennies. Il fera tourner à fond la planche à billet et cette création monétaire fera exploser l’inflation. Le Liban s’enfermera alors dans un cercle vicieux et n’aura plus les moyens de sortir de la crise. Il risque d’y perdre sa souveraineté financière et économique.

Réduction du déficit
Tous les experts ne partagent pas cette vision apocalyptique du lendemain. Loin de là. Les optimistes – qui se disent aussi réalistes –, font état d’une convergence de vue, qui frôle l’unanimité, entre les dirigeants libanais, quant au diagnostic économique et financier et des mesures à adopter pour une sortie de crise. Les divergences existent au niveau de certains outils et méthodes mais pas sur les grandes orientations.
Le plan de sortie de crise se base sur une réduction du déficit budgétaire de 4% du PIB en 2019, passant de 11,4% à 7,59%, à travers une politique d’austérité qui a conduit à la réduction des dépenses publiques. A ceux qui, au Liban et à l’étranger – dont certaines agences de notation internationales – doutent de la capacité des autorités à respecter les chiffres de la loi de finances, ces experts indiquent que le déficit budgétaire enregistré les quatre premiers mois de l’année a baissé de 28% par rapport à la même période de l’année dernière. Le déficit des quatre premiers mois s’élevait à 7,1% du PIB, soit moins que les 7,59% prévus dans le budget 2019.   
Le gouvernement va mettre les bouchées doubles pour préparer le projet de budget 2020 dans le même esprit de réduction des dépenses de l’Etat et de l’introduction de réformes permettant d’améliorer la perception des recettes.
Dans le même temps, le plan de réhabilitation du secteur de l’électricité, autre pierre angulaire du redressement économique, se déroule conformément au calendrier établi. Cela permettra de réduire progressivement le déficit de l’EDL, qui s’élève aujourd’hui à 1,7 milliards de dollars, avant d’atteindre un excédent, en 2023.

CEDRE, une opportunité
La mise en œuvre des résolutions de CEDRE contribuera à relancer la croissance. Cette conférence a octroyé au Liban 11,5 milliards de dollars sur 10 ans, dont 1,5 milliards de dons et 10 milliards de prêts à 1,5%. Ces taux préférentiels réduiront le coût de l’endettement et le service de la dette, qui grèvent le budget.
Le lancement des vastes projets d’infrastructure prévus par CEDRE relancera la dynamique de création d’emplois et permettra à l’industrie et à l’agriculture libanaise d’être plus compétitives, et, par conséquent, de mieux écouler leurs productions. D’ailleurs, les exportations libanaises ont augmenté de 10% les cinq premiers mois de l’année par rapport à la même période l’année dernière.
Selon les estimations, chaque milliard de dollars investi dans le cadre de CEDRE générera 1% de croissance du PIB. L’augmentation de la taille de l’économie déclencherait une dynamique vertueuse passant par la création d’emplois (donc recul du chômage), l’amélioration du climat des affaires (augmentation des investissements), un atterrissage en douceur des finances publiques et une hausse des flux de capitaux entrants, qui permettront de réduire le déficit de la balance des paiements.
Autre signe positif, l’augmentation importante du nombre de touristes cet été. Déjà, 100 000 Européens et 50 000 Saoudiens sont venus au Liban à la mi-juillet et ce nombre est appelé à s’améliorer dans les semaines qui viennent, avec l’arrivée prévue de 150 000 Saoudiens et d’autres ressortissants du Golfe ainsi que des dizaines de milliers de Libanais de la diaspora. Chaque touriste dépense en moyenne 2 000 dollars au Liban, selon les experts. Cet apport en devises permettra aussi de réduire le déficit de la balance des paiements.
Autre facteur positif, le forage du premier puits de gaz en décembre. Les résultats concernant la taille et la qualité des réserves qui y seront découvertes seront connus en février 2020. Dans les mois qui viennent, le Liban peut prendre deux directions diamétralement opposées. Chacun des scénarios comporte des éléments plausibles et ceux qui les défendent apportent des arguments convaincants. La suite des événements dépendra en grande partie du sérieux des dirigeants à respecter les engagements pris dans la loi de finances et de leur volonté à poursuivre les réformes. Sinon, les Libanais sauront à quoi s’en tenir.

Paul Khalifeh

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La stratégie invisible de Donald Trump

Au-delà du discours populiste, des dérives racistes et des propos inconséquents, le plus inquiétant dans la personnalité de Donald Trump c’est qu’il donne l’impression de faire cavalier seul, dans le sens où certaines des décisions qu’il prend ne semblent pas s’inscrire dans le cadre d’une stratégie mûrement réfléchie, minutieusement élaborée, et convenablement mise en œuvre par les différents départements du processus du «decision-making» aux Etats-Unis. Une stratégie prévoyant les conséquences sur les équilibres mondiaux et prenant en compte les intérêts de ses alliés.Le président américain a ainsi marqué une pause dans sa guerre commerciale contre la Chine après avoir pris des sanctions à l’emporte-pièce, sans en mesurer l’impact sur l’économie américaine. La tentative de mettre à genoux le Chinois Huawei s’est heurtée aux réticences d’un grand nombre d’entreprises américaines, qui ont fait pression sur l’Administration. Sur un plan plus général, Pékin a riposté par des mesures ciblées contre la taxation par Donald Trump de produits chinois d’une valeur de plusieurs centaines de milliards de dollars. Les mesures de rétorsion chinoises ont mis à mal le secteur agricole aux Etats-Unis, pour qui l’Empire du milieu constituait un important marché. Le président Trump s’est donc tiré une balle dans le pied puisque les agriculteurs constituent une pierre angulaire de sa base électorale. C’est principalement pour répondre à leur demande que le locataire de la Maison-Blanche a décrété une trêve avec Pékin.Par ailleurs, les mesures contre Huawei ont poussé le géant chinois à accélérer ses programmes d’autonomisation pour ne plus dépendre exclusivement des logiciels et autres produits fabriqués par les entreprises américaines. Bien que les Etats-Unis aient reculé, Huawei poursuivra sur la voie de l’autonomisation car rien ne garantit que demain, ou un autre jour, Donald Trump ou un autre président, ne décideront pas de revenir à l’option des sanctions.Plus proche du Liban, la confrontation entre les Etats-Unis et l’Iran donne lieu aux mêmes observations. Par vanité ou par ignorance, Donald Trump croyait, à tort, que Téhéran lèverait le drapeau blanc au bout de quelques mois de sanctions, couplées de menaces. Les sanctions sont toujours là mais les menaces, elles, perdent du volume. Au tout début, Trump menaçait la République islamique des pires gémonies si elle osait s’en prendre «aux ressortissants US, aux intérêts américains et aux alliés des Etats-Unis». Puis les «alliés» ont disparu de son discours, suivis des «intérêts», vu qu’il n’a pas riposté à la destruction du drone-espion Triton, qui vaut 220 millions de dollars, par un missile iranien qui a coûté lui quelques dizaines de milliers de dollars.Dans le bras de fer irano-américain, le monde assiste presque en temps réel, aux scènes de ménage entre Donald Trump et certains de ses conseillers, comme John Bolton, un va-t’en-guerre patenté qui cherche à entraîner son patron dans un conflit militaire que ce dernier ne souhaite pas en pleine campagne électorale.Dans ce paysage lamentable et pitoyable, les alliés des Etats-Unis sont les dindons de la farce. Ils constatent, avec effroi, que leur protecteur n’est pas si pressé de les protéger. C’est probablement pour cette raison que les Emirats arabes unis ont commencé les manœuvres pour un atterrissage en douceur en se désengageant de la guerre du Yémen.  


 Paul Khalifeh
   

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