L’armée frappe fort. Le projet d’émirat avorté
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Nº 2973 du vendredi 31 octobre 2014

L’armée frappe fort. Le projet d’émirat avorté

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Cherchant à s’assurer un accès à la mer, les groupes terroristes lorgnent depuis longtemps le nord du Liban. Ils ont donc mis en place une cellule dirigée depuis Assoun par Ahmad Mikati qui devait piloter la prise de contrôle d’un territoire entre Tripoli, Minié et Dennié. Sur le terrain, le cheikh salafiste Khaled Hoblos coordonnait les opérations avec 200 combattants jihadistes menés par Chadi Maoulawi et Oussama Mansour. Le projet a été avorté après trois jours de combats acharnés contre l’Armée libanaise. La bataille est gagnée, mais la guerre continue.

Le 11 octobre, une vidéo fait le buzz sur les réseaux sociaux. On y voit le soldat Abdel-Kader Akoumi, originaire de Fnaydek dans le Akkar, annoncer sa défection des rangs de l’Armée libanaise et prêter allégeance à l’Etat islamique. L’armée expliquera qu’il avait disparu depuis le mois de juillet. Les services de renseignements décident alors de placer le téléphone du déserteur sur écoute. Aucune activité n’est signalée jusqu’aux alentours du 20 octobre. Ce jour-là, l’appareil n’émettra de signal que pendant quelques secondes, mais suffisamment pour le localiser dans une maison isolée du village de Assoun, en contrebas de Sir el-Dennié. Une unité des services de renseignements se rend sur place. Elle apprend par son propriétaire que la maison a été louée par plusieurs personnes qui ont prétendu vouloir organiser des parties de chasse. Trois locataires sont identifiés. Akoumi est présent, en compagnie de Mohammad el-Otor, originaire de Minié, accusé d’avoir attaqué l’Armée libanaise à Tripoli à coups de grenades et, surtout, d’Ahmad Salim Mikati, l’un des hommes les plus recherchés du pays.
L’opération de capture est fixée au jeudi 23 octobre. L’assaut de l’armée fera trois morts, dont Akoumi et Otor, mais permettra d’arrêter Ahmad Mikati. L’interrogatoire peut commencer et il est édifiant. Les enquêteurs découvrent que Mikati prévoyait de prendre le contrôle des localités de Bakhoun, Assoun, Sir el-Dennié et Bkaasfarine, dans le but de les intégrer à un émirat islamique. Il envisageait également d’orchestrer des attaques à Tripoli afin de connecter la région du Qalamoun syrien au littoral libanais. La mise en œuvre de ce projet, qu’il planifiait en coordination avec Chadi Maoulawi et Oussama Mansour, affiliés au Front al-Nosra, devait commencer dans un mois. Mais les découvertes ne s’arrêtent pas là. Sur le téléphone de Mikati, les enquêteurs découvrent des échanges de messages avec le député du Courant du futur Khaled Daher, ce que ce dernier a formellement démenti.
Ces aveux viennent surtout confirmer une information des services de renseignements de l’armée obtenue à Tripoli. Au début du mois d’octobre, les responsables des milices de quartier, qui ont fait régner la terreur dans la ville, se seraient rencontrés pour coordonner leur redéploiement, en préparation d’un affrontement global avec les soldats de l’Armée libanaise postés dans la ville. L’ordre viendrait d’Abou Malek el-Tall en personne, l’émir d’al-Nosra qui contrôle aujourd’hui les montagnes du Qalamoun et les collines de Ersal. Le plan se déroulait comme prévu jusqu’à l’arrestation d’Ahmad Mikati, qui a précipité les événements. Des rumeurs faisant état de la mort de Mikati dans les locaux du ministère de la Défense ont sans doute poussé les terroristes à agir avant la date prévue. Sentant le souffle de l’armée se rapprocher, les combattants mobilisés à Tripoli et autour de Minié ont décidé de passer à l’action dès le lendemain.
Vendredi 24 octobre à midi, depuis la tribune de la mosquée de Taqwa à Tripoli, le cheikh Khaled Hoblos lance un appel à une «révolution sunnite». Plusieurs dizaines de jeunes de Bab el-Tebbané et de Zahrié − partisans de Chadi Maoulawi, Oussama Mansour, Ahmad Kasha et Abdullah Jaghbir, alias Abou Hajer − répondent à l’appel. Au même moment, une patrouille de l’armée passait par là. Elle est alors attaquée par ces jeunes en colère, qui fuient ensuite vers les vieux souks de la ville. Le signal est donné. La grande bataille vient de commencer.
Pendant trois jours, les affrontements de Tripoli opposeront l’armée à deux groupes bien distincts. Dans le quartier de Zahrié, derrière la grande mosquée, une cinquantaine de combattants islamistes agissent sous le commandement du cheikh Hoblos, très proche du Front al-Nosra, qui se rêve en Ahmad Assir du Liban-Nord. Autour du quartier de Bab el-Tebbané, une centaine de jihadistes, dirigés par Maoulawi, Mansour et surtout Omar Mikati, le fils d’Ahmad Mikati, ont investi les rues, auxquels il faut ajouter une autre centaine de Syriens, combattants et réfugiés, qui ont prêté allégeance à Tall. Dans le but d’interdire aux Syriens de rejoindre les rangs des groupes armés, l’armée a dû boucler plusieurs entrées de la ville du Nord.
Inspiré par Daech, le combat des islamistes est mené par des membres du Front al-Nosra. A Tripoli, les deux organisations sont réunies sous la même bannière, celle de la lutte contre l’armée, accusée de faire le jeu du Hezbollah et pour l’affirmation du sunnisme populaire. Le bilan de ces trois jours d’intenses combats est extrêmement lourd. Douze soldats et officiers de l’Armée libanaise sont tués. Pour mesurer le niveau de préparation et de détermination des extrémistes, les militaires ont trouvé une dizaine de caches d’armes, comme celle de la salle de prière d’al-Anwar, qui contenait 29 lance-roquettes RPG, 20 mitrailleuses, 50 kalachnikovs, des bombes et des charges, ainsi que de grandes quantités de munitions.
Mais lundi, les combats s’arrêtent soudain. Est-ce le résultat d’une énième négociation secrète? Non, répond le commandement de l’armée qui accuse ceux qui propagent cette idée de déformer la réalité. La troupe a multiplié cette semaine les raids dans les faubourgs de Tripoli où ont eu lieu les combats les plus acharnés. Dans la ville, des sources sécuritaires expliquent que la plupart des combattants ont fui vers les régions du Nord, vers Minié et Bhanine, où se sont pourtant préparés une grande partie des combattants. Le sort des meneurs Hoblos et Maoulawi est aujourd’hui incertain. Ils se trouvent probablement dans ces régions où la couverture sécuritaire a longtemps été inexistante.
D’autres pointent du doigt les accointances de dignitaires politiques qui auraient facilité la fuite de certains des islamistes qui ont pris les armes.
Sur le plan politique pourtant, Saad Hariri a été clair. L’ancien Premier ministre a suivi l’évolution de la situation sécuritaire à Tripoli et a contacté à cette fin le Premier ministre, Tammam Salam, le ministre de la Justice, Achraf Rifi, et le mufti de Tripoli et du Nord, le cheikh Malek el-Chaar, avec lesquels il a discuté des derniers développements et des efforts déployés afin de maîtriser la situation et empêcher son aggravation, soulignant son plein soutien au gouvernement, à l’armée et aux forces de sécurité dans leur effort pour rétablir la sécurité et la stabilité dans le chef-lieu du Nord.
Au téléphone avec le commandant en chef de l’armée, le général Jean Kahwagi, Hariri a réitéré son soutien à l’Armée libanaise dans sa lutte contre le terrorisme et la préservation de la sécurité et la stabilité dans toutes les régions libanaises. Le premier assaut a été repoussé, mais la fuite de ses inspirateurs fait craindre la possibilité d’une nouvelle attaque.

Julien Abi Ramia

Mikati père et fils: une famille d’islamistes
Avant son arrestation, Ahmad Salim Mikati, alias Abi Bakr ou Aboul Hoda, âgé de 46 ans, a déjà un long pedigree derrière lui. Le 31 décembre 1999, il fait partie des fondamentalistes de Dennié, affiliés à al-Qaïda, avant de trouver refuge dans le camp de Aïn el-Heloué. En 2003, il fomente l’attaque contre le restaurant McDonalds de Dora. Il est arrêté en 2004 pour avoir préparé des attaques contre des ambassades occidentales. Il restera cinq ans en prison avant de revenir à Tripoli où il monte une milice en 2010, impliquée dans les combats qui ont opposé Bab el-Tebbané à Jabal Mohsen. L’entreprise islamiste est familiale. Son fils Omar, alias Abou Houreira, combat actuellement dans le rang de Daech à Ersal, pour le compte duquel il a recruté plusieurs Libanais. Son neveu Bilal Omar Mikati, alias Abou Omar Mikati, est accusé, lui, d’avoir décapité le soldat Ali Sayyed, otage à Ersal.


Khaled Hoblos, le clone d’Ahmad el-Assir
L’imam de la mosquée Haroun de Minié a rencontré Ahmad el-Assir en décembre 2012 lors d’une visite du prédicateur de Saïda dans le Akkar. Assir lui a ouvert son carnet d’adresses. De nombreux dignitaires salafistes du Golfe lui ont rendu visite. Hoblos ne cache plus ses accointances avec le Front al-Nosra. Avec le début de la guerre en Syrie, il a enrôlé des Libanais et des réfugiés syriens dans ses rangs. A Tripoli, il a remplacé dans les cœurs des extrémistes jihadistes de la ville Salem Rafeï, qui se trouve aujourd’hui en Turquie. Sa célébrité, acquise grâce à ses prêches enflammés contre le Hezbollah et l’armée, lui a valu ces dernières semaines de s’exprimer à la tribune de la mosquée Taqwa de Tripoli où il développait un discours sur «la révolution de la lutte contre l’injustice et la restitution des droits».


Khadigé Hmayyed, la femme kamikaze
La semaine dernière, cette femme de 24 ans, originaire de Ersal, menaçait de se faire exploser dans l’une des husseiniyat de la banlieue sud de Beyrouth, à l’occasion de la célébration d’Achoura. Elle menaçait expressément les fidèles chiites, hommes et femmes, de se rendre dans tous les lieux de rassemblement de religieux pour tenter de faire le plus grand nombre de victimes. Les services de sécurité, en état d’alerte surveillant les allées et venues des voitures autour des lieux de culte chiites à Dahié, ont finalement réussi à intercepter mardi la jeune kamikaze au volant de sa voiture.    

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Éditorial
Check-list libanaise

La séance parlementaire de l’élection d’un nouveau chef de l’Etat, mercredi, s’est achevée comme les treize autres qui l’ont précédée, sans quorum et, bien entendu, sans président. Cet exercice mérite d’être inscrit au folklore national, surtout que la majorité des députés, et avec eux une bonne partie de la population, sont désormais convaincus que l’élection d’un président de la République est tributaire non pas de la volonté des représentants du peuple, mais d’un deal entre l’Arabie saoudite et l’Iran. Or, un éventuel accord entre ces deux pays ne semble pas à portée de main, à en croire l’ambassadeur à Beyrouth d’un grand pays de la région. Le diplomate constate que le dialogue entre Téhéran et Riyad est actuellement interrompu et bute sur un nœud inextricable d’intérêts divergents concernant une multitude de dossiers allant du Yémen à l’Irak, en passant par Bahreïn et la Syrie. Dans un tel contexte, il serait malencontreux que les Libanais lient le sort de la présidentielle à un hypothétique accord entre l’Arabie saoudite et l’Iran. Cela ne signifie pas pour autant que le Liban est condamné à rester sans président jusqu’à ce que ces deux pays parviennent à dégager des dénominateurs communs. L’ambassadeur pense, en effet, que les Libanais peuvent retirer la question de la présidentielle de la check-list irano-saoudienne et s’entendre entre eux sur un candidat consensuel, accepté aussi bien par les acteurs locaux que leurs alliés régionaux. La «relibanisation» de la présidentielle est d’autant plus envisageable que Riyad et Téhéran, comme l’ensemble de la communauté internationale, continuent de déployer au-dessus du Liban un parapluie protecteur, pour empêcher la réédition au Pays du Cèdre des scénarios syrien, irakien, libyen ou yéménite. Le diplomate attribue la résilience dont fait preuve le Liban face à la tempête dévastatrice qui balaie la région à cette volonté internationale de le préserver, laquelle assure à l’Armée libanaise une couverture efficace et indispensable pour combattre avec fermeté la menace terroriste. Cela n’absout pas la classe politique libanaise de ses responsabilités, car ce fameux parapluie international a besoin de bras locaux pour être porté et maintenu en place. En dépit de cette protection internationale, des incidents similaires à ceux de Ersal et de Tripoli pourraient se reproduire dans les mois à venir. L’ambassadeur n’exclut pas, non plus, toute forme de «problèmes sécuritaires», comme des attentats ou des assassinats, mais la situation, bien que grave et délicate, devrait rester sous contrôle. Le diplomate est moins optimiste pour ce qui est des développements régionaux. En Syrie, dit-il, il n’y a aucune perspective de solution politique, surtout que l’organisation d’une conférence de Genève III n’est pas à l’ordre du jour dans les mois à venir. La Turquie continue d’œuvrer à un renversement du président Bachar el-Assad, qu’elle considère comme le principal obstacle au règlement de la crise dans son pays. Toutefois, la faiblesse de ladite «opposition modérée» et la montée en puissance des groupes jihadistes, comme l’Etat islamique, compliquent le tableau. La guerre devrait donc se poursuivre, avec autant de violence, et rien ne semble pouvoir stopper le processus de désintégration des Etats-nations, commencé en 2011. En Irak aussi la guerre sera longue, ce qui risque de raviver les antagonismes entre les principaux acteurs régionaux. Dans un tel contexte, les Libanais et leurs dirigeants sont appelés à faire preuve d’un sens aigu de la responsabilité. Il est temps qu’ils établissent leur propre check-list, destinée à aider leur pays à traverser cette étape trouble avec le moins de dégâts possibles.


 Paul Khalifeh
   
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