Double attentat à Tripoli. Le Liban, nouveau champ de bataille
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Nº 2912 du vendredi 30 août 2013

Double attentat à Tripoli. Le Liban, nouveau champ de bataille

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Le double attentat de Tripoli, qui répond à celui de Roueiss, est le dernier acte en date du plan de déstabilisation visant à enflammer le conflit entre les communautés chiite et sunnite. Incapables de le contrecarrer, les autorités politiques et les responsables sécuritaires assurent le strict minimum, jusqu’au jour où cela ne suffira plus. Le Liban est déjà un champ de bataille.


Les bruits de bottes venus de l’Occident viennent légitimer le sentiment de la population libanaise qu’une opération de grande ampleur est en préparation dans la région. La spirale des attentats et les discours incendiaires avaient déjà cristallisé dans les esprits le spectre d’une confrontation communautaire. Jusqu’à présent, l’idée du «plus jamais ça», l’équilibre confessionnel et les médiations politiques ont préservé le pays d’une explosion généralisée. Mais quel poids ces soupapes de sécurité finiront-elles par avoir face à une escalade programmée? Car le loup est dans la bergerie. Deux ans et demi, après le début de la guerre civile en Syrie, le Liban a été happé et son destin immédiat est désormais intimement lié à celui de sa grande voisine. Les autorités politiques, aussi impuissantes qu’irresponsables, se contentent du moins-disant. En miroir, rendons grâce aux services de sécurité qui, malgré le fait qu’elles agissent après coup, réussissent au moins, grâce à leurs investigations, à mettre à l’opinion publique des noms et des visages sur la nébuleuse terroriste qui agit dans le pays


Mamlouk-Samaha2?
Après avoir mis au jour le réseau de voitures piégées d’Omar el-Atrache, quelques heures après l’attentat de Roueiss, les services de renseignements ont peut-être mis la main sur certains des acteurs de l’attentat de Tripoli, sur la base des déclarations d’un informateur. Il y a plus de quatre semaines, un dénommé Moustafa Houry, qui a écrit pour différents journaux libanais, se rend au bureau de l’ancien directeur général des Forces de sécurité intérieure (FSI), le général Achraf Rifi. Il a des informations de la plus haute importance à lui transmettre. Houry explique à Rifi qu’un attentat contre lui et le chef du Rassemblement des ulémas musulmans, le cheikh Salem Raféï, était en cours de préparation. Prudent, l’ex-chef de la police le renvoie vers le bureau des services de renseignements des FSI pour évaluer la crédibilité de ses informations.
Selon Houry, les instigateurs de cet attentat en préparation sont le cheikh Ahmad el-Gharib, un homme de 40 ans, originaire de Dennié, chargé au sein du mouvement Tawhid islamique de Hachem Minkara de traiter avec les autorités syriennes et le chef de la sécurité dans l’appareil du régime de Bachar el-Assad, le général Ali Mamlouk, déjà soupçonné dans une affaire similaire, celle de Michel Samaha. L’ancien ministre arrêté, Mamlouk, aurait donc contacté un nouvel homme de main au Liban pour sa sombre besogne. Comment Houry a-t-il eu vent de ces informations? Tout simplement, selon lui, parce que Gharib, qu’il connaît personnellement, lui aurait demandé de l’assister. Pour obtenir des preuves tangibles, les FSI ont donc chargé Houry, équipé de micros enregistreurs, de piéger Gharib et le faire parler. Or, les deux hommes ne se sont plus jamais parlé et le double attentat a fini par être perpétré sans Houry.
Quelques heures après, le cheikh Gharib est interpellé chez lui, à Minié. Caché dans son domicile, la police retrouve des armes, des explosifs et des cartes de Tripoli. La vie de cet homme s’est construite en Syrie, où il passe la plus grande partie de son temps. C’est là qu’il étudie l’islam et qu’il devient un fervent soutien de Bachar el-Assad.

Fitna planifiée
Au cours de son interrogatoire, Gharib aurait livré une version des faits décousue, il accuse Houry de mensonge qui serait motivé par ses problèmes financiers…Pour les enquêteurs, deux certitudes: Gharib savait que les attentats allaient avoir lieu et selon les images de caméras de surveillance sur la rue Maarad, attenante à la mosquée al-Salam, où se situe également la résidence d’Achraf Rifi, un homme ressemblant fortement à Gharib est présent avant et après l’attentat. Les bandes vidéo étudiées ont également permis de définir le mode opératoire des exécutants. Quelques minutes avant l’explosion, une moto avec deux personnes à son bord, portant des casques, s’arrête à la hauteur du domicile de Rifi. Son service d’ordre demande alors à la moto de ne pas rester là. Au même moment, une voiture se gare de l’autre côté de la rue, à quelques mètres de la mosquée. Le conducteur sort du véhicule, marche en direction du rond-point du Brunch Café où l’attend une deuxième moto qu’il enfourche et sort des écrans. Les inspecteurs ont en leur possession d’autres indices concourant à cette version, principalement grâce à l’étude de ses appels téléphoniques passés depuis ses portables syrien et libanais.
A la mosquée Taqwa, la cible aurait donc été le cheikh Salem Raféï, qui s’est imposé comme l’un des leaders spirituels de la capitale du Nord. Au moment de l’explosion, le cheikh était dans la mosquée, en plein sermon. Le point focal de l’enquête sur cette scène de crime-ci, ce sont les témoignages de plusieurs riverains qui ont aperçu un homme suspect qui circulait autour de la mosquée. Un portrait-robot a été diffusé par les autorités.
Quels objectifs les commanditaires poursuivent-ils? Sans doute s’agit-il d’un attentat protéiforme, destiné à livrer plusieurs messages. C’est Tripoli, berceau de la communauté sunnite et base-arrière de la rébellion syrienne, qui a été visée. Pour Rifi et Raféï, qui s’en sortent avec des blessures légères, il s’agit d’un avertissement sans frais.  

La politique de l’extincteur
La réaction des deux hommes ne s’est pas fait attendre. Quelques jours après l’attentat de Roueiss, c’est le Hezbollah que les figures salafistes et politiques de la ville ont immédiatement accusé. La piste la plus évidente à leurs yeux, compte tenu du traumatisme qu’a causé l’attaque de la banlieue sud. Salem Raféï a livré une autre version. «C’est le régime d’Assad qui est derrière tous ces attentats à la voiture piégée, même celle de Roueiss». Cette déclaration est intervenue après la médiation express des dignitaires politiques centristes de Tripoli, du Premier ministre démissionnaire Najib Mikati au ministre Fayçal Karamé (voir page 23). Hors de question de laisser les discours anti-Hezbollah à un moment où la tension communautaire est à son comble. Mais la déclaration de Raféï appelle à une autre réflexion. L’idée d’une cinquième colonne, d’un belligérant agissant dans l’ombre pour provoquer la confrontation, a fait son chemin.
Dans les milieux politiques, on explique qu’il n’est dans l’intérêt d’aucun des camps libanais de prendre la responsabilité d’allumer le brasier. A partir de ce constat, deux nébuleuses sont à élever au rang de suspects potentiels. Le premier adversaire du régime syrien sur le champ de bataille est la nébuleuse terroriste qui a fini par supplanter l’opposition armée. Al-Qaïda ne s’est-il pas empressé d’accuser le Hezbollah, dans un communiqué diffusé sur Internet? D’autres observateurs estiment, à l’inverse que, pour détourner l’attention de la communauté internationale, le régime syrien serait prêt à allumer un contre-feu de ce type.
S’il fallait exclure la responsabilité d’une partie libanaise, l’attentat de Tripoli a, en réalité, cristallisé les lignes de front. Désormais, les deux camps sont clairement identifiés, et c’est l’une des raisons qui explique sans doute l’ouverture de l’Occident à une frappe ciblée. Téhéran, Damas, le Hezbollah face à l’alliance atlantique et ses alliés du Golfe. Dans cette disposition, le Liban, qui n’est plus géré par une autorité propre à lui et qui intègre en son sein toutes ces oppositions, va servir de sas de décompression. Le théâtre des opérations est en place et le public libanais est sommé d’assister à cette pièce funeste, totalement impuissant.

Julien Abi Ramia
 

De l’urgence d’un gouvernement
Comme l’illustrent les déclarations rassurantes façon méthode Coué du ministre de l’Intérieur Marwan Charbel, la seule marge de manœuvre qui reste aux politiques se résume en deux mots, «vœux pieux». Dans l’impossibilité d’influer sur le cours des événements, les leaders du pays se confondent en souhaits et en espérances. Théâtre de ces bonnes volontés, le dossier gouvernemental qui, semble-t-il, serait en passe d’évoluer dans ces prochaines heures. Convaincus il y a encore quelques jours des bienfaits d’une équipe neutre qui obtiendrait le soutien de l’ensemble des partis politiques, le Premier ministre désigné, Tammam Salam, et le président Michel Sleiman, qui se sont rencontrés ces dernières heures, se sont mis d’accord sur l’obligation de former un gouvernement d’union nationale. L’idée étant, bien entendu, de ressouder les liens de la nation sur le champ politique.
En fin de semaine dernière, le chef de l’Etat a réitéré son appel au dialogue et à la formation d’un gouvernement agissant pour le bien du pays.
 
A bâtons rompus avec Achraf Rifi  

L’ancien directeur général des Forces de sécurité intérieure, Achraf Rifi, originaire de Tripoli, répond aux questions de Magazine.

Craignez-vous d’autres explosions terroristes à Tripoli?
Les raisons de ces deux explosions existent toujours et le criminel court toujours, donc toutes les éventualités sont ouvertes. Le pays est à découvert. Si Tripoli n’est pas de nouveau sur la liste des terroristes, d’autres régions le sont.

Après les explosions à Tripoli, vous avez insisté sur le plan Mamlouk-Samaha. Pourquoi? Qui poursuit l’exécution de ce plan depuis l’arrestation de Samaha?
Le criminel qui s’en est pris à Dahié n’est pas le même que le coupable des explosions de Tripoli. Ce qui est certain c’est que le projet Samaha-Mamlouk 2 se poursuit avec d’autres outils et en dehors de la banlieue sud. Mais la Dahié est solidaire. Le peuple est libanais et rien d’autre.

Nous avons remarqué que la douleur et les souffrances de Tripoli ont unifié les Libanais…
Il est vrai que la satisfaction apparue dans certaines régions au lendemain des explosions de la Dahié a disparu après celles de Tripoli. Ce qui s’est passé dans la banlieue sud est un crime contre l’humanité et contre la nation. Ce fut un jour noir dans l’histoire du Liban exactement comme ce fut le cas pour les crimes commis à Tripoli. Ce sont des indices qui confirment que ce sont les Libanais qui paient le prix du sang et de la vie.

Pensez-vous que le retrait du Hezbollah de Syrie arrêterait la série des explosions au Liban?
Deux conditions peuvent arrêter cette série meurtrière au Liban: le retrait militaire du Hezbollah de Syrie. S’il veut soutenir le peuple syrien sur le plan humanitaire, c’est son affaire. Personne ne peut s’y opposer. Les Libanais doivent aussi se solidariser. C’est seulement ainsi que le climat explosif disparaîtra et que le Liban sera immunisé contre les explosions.

L’intérêt se porte sur la formation d’un gouvernement de salut et la fin de la peur d’une mort ambulante sur les routes…
La solution pourrait être un gouvernement au sein duquel seraient représentés tous les Libanais et qui serait approuvé par les politiciens. Peut-être suite à une rencontre irano-saoudienne ou à un dialogue interlibanais. Quelle que soit l’initiative, elle pourrait désamorcer les explosions au Liban.

Jusqu’à quel point ce qui se dit à propos d’une auto-sécurité à Tripoli à l’instar de la banlieue sud est vrai?
L’auto-sécurité est refusée par une très grande majorité. Tripoli fait partie de l’Etat et du Liban et restera sous son autorité en dépit des voix qui se sont élevées réclamant l’auto-sécurité. Les Tripolitains ont dénoncé ces propos et tiennent à demeurer soumis à la sécurité des institutions de l’Etat.

Quelles sont les garanties d’empêcher le retour à l’insécurité à Tripoli, notamment sur l’axe Bab el-Tebbané et Jabal Mohsen ouvert à toutes les éventualités?
A mon avis, les choses ne se dégraderont pas à Tripoli. Toutefois, personne ne peut garantir la situation si l’entente des politiciens ne se fait pas.

Vous semblez faire allusion à une guerre communautaire…
Le climat est au communautarisme et l’explosion est possible à tout moment… Les Libanais gardent une prise de conscience qui peut empêcher une telle explosion. Nous appelons d’urgence à accélérer l’entente politique et la solidarité des Libanais car le climat actuel favorise la fitna. C’est pourquoi je dis et répète: faites attention.

Propos recueillis par Joumana Nasr

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Éditorial
Mauvais remake

Si certains se réjouissent des intentions guerrières de l’Occident en Syrie, d’autres, au contraire, en sont consternés. Ce n’est pas qu’ils soient fans du régime syrien ou inquiets de l’avenir de Bachar el-Assad. De toute façon, Washington et ses alliés ont fixé les contours de la frappe avant même qu’elle ne se produise: elle sera «brève et limitée», elle n’aura pas pour objectif de renverser le président syrien mais seulement de le «punir» d’avoir utilisé des armes chimiques. Tout le monde y trouvera son compte. Cette tristesse, mêlée à une profonde déception, vient du fait que l’Occident affiche, une fois de plus, une hypocrisie sans borne, foulant du pied ce qui lui reste comme principes humains, qu’il a lui-même érigés en valeurs universelles. D’ailleurs, l’opinion publique dans les pays occidentaux ne semble pas dupe, puisqu’une majorité affirme être opposée à une nouvelle guerre au Moyen-Orient. Encore une fois, ce n’est pas que les gens ont de la sympathie pour le régime syrien, mais c’est que les arguments, un peu trop hâtivement avancés pour justifier une nouvelle aventure guerrière aux conséquences inconnues, ne sont pas assez convaincants. Les centaines de victimes de la présumée attaque chimique de la Ghouta sont-elles les morts de trop, ceux qui ont donné un coup de fouet à la conscience des grands de ce monde? Les 100000 morts, tombés depuis le début du conflit, n’étaient-ils pas suffisants pour réveiller cette conscience? 100500 semble être le chiffre magique, celui qu’il ne faut pas atteindre ou dépasser, au risque de se voir puni par la très respectable communauté internationale. L’autre prétexte, celui de la «ligne rouge» qu’il ne fallait pas franchir, frôle le ridicule. L’utilisation des armes chimiques est donc prohibée et celui qui oserait violer cet interdit en payera le prix. On peut comprendre, par conséquent, que ce n’est pas l’acte en soi de tuer, d’exterminer, d’annihiler, d’écraser, de découper en morceaux, qui est répréhensible, mais l’outil utilisé pour le commettre. Les avions et les tanks du régime ou les machettes des takfiristes ne semblent pas constituer une transgression de la fameuse ligne rouge. Du moment que les gaz toxiques ne sont pas utilisés, les massacres peuvent continuer en toute tranquillité… et impunité. Poursuivons la réflexion. Cette affaire nous pousse à nous demander si ce n’est pas l’identité des victimes qui réveillerait la conscience du «monde civilisé». Cette remarque est légitime, car il semble que cette conscience reste endormie, comme anesthésiée, lorsque 200 paysans se font massacrer dans la «montagne alaouite» de Lattaquié, que 150 civils pro-régime et militaires sont exécutés froidement à Khan al-Assal et que des dizaines de chrétiens sont passés par les armes à Marmarita et Hawash, dans la région de Homs; pour ne citer que les tueries perpétrées en juillet et août. Mais quand des civils pro-rebelles sont tués, le monde s’émeut et crie vengeance. Il y a enfin une dernière possibilité. Ce ne serait pas l’identité des victimes, mais plutôt celle des tueurs présumés qui servirait d’alarme pour réveiller la conscience internationale. Quand les crimes sont imputés au régime, le monde se révolte, condamne, dénonce et veut jouer le rôle de gendarme et de justicier. Cependant, tous deviennent sourds, aveugles et introuvables, quand les massacres sont l’œuvre des rebelles. Plus affolant encore est le manque d’imagination des décideurs américains. Car c’est exactement le même scénario utilisé en 2003 pour justifier l’invasion de l’Irak qui est reproduit dans le cas syrien. Mais le remake est de moindre qualité que l’original, car le réalisateur, Barack Obama, a été formé sur le tas.


 Paul Khalifeh
   

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