Zarif vs Jubeir. Deux ennemis, un même parcours
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Nº 3006 du vendredi 19 juin 2015

Zarif vs Jubeir. Deux ennemis, un même parcours

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    Zarif vs Jubeir. Deux ennemis, un même parcours
    Cette semaine, Magazine dresse les portraits croisés des deux ministres des Affaires étrangères saoudien et iranien, artisans de premier plan des négociations sur le programme nucléaire controversé de Téhéran. Si...
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Cette semaine, Magazine dresse les portraits croisés des deux ministres des Affaires étrangères saoudien et iranien, artisans de premier plan des négociations sur le programme nucléaire controversé de Téhéran. Si tout semble opposer les deux hommes, l’un chiite, l’autre sunnite, représentants de deux politiques étrangères rivales, leurs parcours se rapprochent: études à l’étranger, parfaite maîtrise de l’anglais, familiarité avec l’Occident… La récente joute verbale entre les deux hommes dévoile cependant un désaccord profond et un climat de tension extrême entre Riyad et Téhéran, à quelques jours d’un dénouement possible sur le dossier iranien.


Sur les rives du golfe Arabo-Persique, deux pays se regardent en chiens de faïence: d’un côté l’Iran, République islamique, puissance chiite de plus de 76 millions d’habitants; de l’autre, l’Arabie saoudite, puissance sunnite, berceau du wahhabisme et gardienne de La Mecque, gouvernée depuis plus de 60 ans par la dynastie royale des Saoud. Deux géants, dont la politique étrangère découle de deux idéologies ouvertement hostiles l’une envers l’autre, et qui s’affrontent par procuration en Syrie, au Liban, en Irak, et plus récemment, au Yémen. Dans ce contexte régional explosif, sur fond de crise yéménite et d’escalade des tensions entre l’Iran et l’Arabie, les ministres des Affaires étrangères iranien et saoudien, Mohammad Javad Zarif et Adel el-Jubeir, doivent porter une double casquette, celle de médiateurs et de modérateurs. Mission périlleuse, pour deux hommes dont la carrière diplomatique a pourtant commencé en Occident, aux Etats-Unis, au début des années 1980.

 

Formation occidentale
L’un est iranien, fils de marchand de textile, né à Téhéran en 1960 dans une famille aisée. L’autre voit le jour à el-Majma’ah, ville et gouvernorat de la province de Riyad, en Arabie saoudite. L’un se nomme Mohammad, l’autre Adel: ils ont deux ans d’écart, et très vite, ils quittent leurs pays natals pour se former aux Etats-Unis, dans de prestigieuses universités.
Mohammad Javad Zarif a 15 ans lorsqu’il foule pour la première fois le sol américain. En 1975, quelques années avant la chute du chah, le climat de tensions politiques et économiques en Iran est tel qu’il pousse le jeune étudiant à poursuivre ses études aux Etats-Unis. Ce sera à l’Université de San Francisco, en Relations internationales. Repéré par le nouvel establishment iranien, il rejoint rapidement le consulat de la ville, en 1979. C’est sa première expérience diplomatique; Mohammad n’a alors que 19 ans. En 1981 et 1982, il obtient successivement sa licence et son master de Relations internationales. Il effectue la même année, une de ses premières missions, à l’ambassade iranienne de Damas, où il travaille avec le représentant spécial de l’Onu sur la libération des otages américains au Liban.
En 1988, il obtient son doctorat (PhD) en droit international et politique, de l’Université de Denver. Tout au long de son parcours universitaire, le jeune Zarif, très attaché à son pays et farouche opposant au chah, soutient la Révolution islamique de loin, et fait partie de l’Association islamique des étudiants du Canada et des Etats-Unis. Bien qu’il soit un étudiant américain, il reste imprégné par les idées islamiques: il ne boit pas d’alcool et ne serre pas la main aux femmes. Dans ses mémoires, publiées en 2013 en anglais et en persan Monsieur l’ambassadeur, il révèle, en outre: «Je ne me suis jamais vraiment intégré à la société américaine».

 

Jubeir est trilingue
Dans le même temps, et à quelques kilomètres de là, à l’Université de North Texas, le futur homologue de Zarif construit, lui aussi, les bases de sa carrière diplomatique. Adel el-Jubeir a 20 ans quand il obtient sa licence en Sciences politiques et économiques. Deux ans plus tard, il décroche son master en Relations internationales à Georgetown, tout comme Zarif. Jubeir, quant à lui, étudie aussi en Europe (Allemagne), au Yémen et au Liban, ce qui lui vaut d’être trilingue: il parle couramment l’allemand, l’anglais et l’arabe. Rapidement, le jeune homme intègre le service diplomatique saoudien en 1987, puis est affecté à l’ambassade d’Arabie saoudite à Washington, où il devient le conseiller spécial de l’ambassadeur Bandar Ben Sultan Al Saoud.  
Diplômés pratiquement à la même période, les deux hommes intègrent les services diplomatiques de leurs pays respectifs, après l’obtention de diplômes américains. Le contexte géopolitique des années 1980 dans lequel ils débutent leur carrière est toutefois complexe, et place le Moyen-Orient au centre de l’échiquier international. L’onde de choc que provoque la Révolution islamique bouleverse les équilibres régionaux: l’Iran, allié historique des Etats-Unis et d’Israël, devient une République islamique, dirigée par l’ayatollah Khomeiny. Le rejet du «Grand Satan» et sa politique anti-américaine pénalisent lourdement l’Iran, qui se retrouve pendant trente-six ans en dehors de la mondialisation économique. Cet ostracisme occidental profite largement à l’Arabie saoudite, qui craint par conséquent le retour de l’Iran, après trois décennies d’âge d’or…
En 1991, à l’issue de la première guerre du Golfe, Adel el-Jubeir devient le porte-parole du gouvernement saoudien, puis prend part à la délégation du Conseil de coopération du Golfe, lors de la Conférence de paix de Madrid, qui se tient la même année. Il retourne ensuite aux Etats-Unis, puis en Arabie, pour diverses missions diplomatiques. Pendant ce temps, Mohammad Javad Zarif est à New York, où il dirige la mission iranienne auprès des Nations unies (1989 à 1992). Il y effectuera un second mandat de 2002 à 2007.
De son côté, en 2000, Adel el-Jubeir est promu directeur des Renseignements saoudiens et du bureau des Affaires du Congrès à Washington. Plus tard à l’automne, il est nommé conseiller en Affaires étrangères à la cour du prince héritier.

 

Le choc du 11 septembre
Les attentats du 11 septembre 2001 font du terrorisme la priorité n°1 de l’Administration Bush. A l’époque, Zarif vient de revenir à New York aux Nations unies et fait partie de ceux qui prônent une coopération intense et secrète avec les Etats-Unis. Dès lors, il conduit les efforts de coopération avec Washington pour mettre en place le gouvernement de Hamid Karzaï à Kaboul, à la place des talibans. Sous son impulsion, l’Iran livre aux Etats-Unis une liste de cibles à bombarder en Afghanistan, et d’autres précieuses informations. En guise de réponse, c’est la douche froide: George Bush place l’Iran dans «l’axe du Mal». C’est un échec pour Zarif, qui fait encore les frais d’une tentative de rapprochement avortée avec les Etats-Unis, comme en 1982. A l’époque, ce dernier est à Damas et coopère avec Washington pour la libération de huit otages américains. Une fois libérés, les Etats-Unis ne tiennent pas leur promesse de main tendue à Téhéran. Cela justifie une certaine méfiance vis-à-vis de l’Occident. Il déclare un jour que «tant que les Américains refuseront de nous traiter d’égal à égal, la confiance aura du mal à se rétablir».
Le 11 septembre est aussi une période cruciale pour Jubeir, qui se distingue par son sens aigu de la communication. A la suite des attaques, revendiquées par le réseau extrémiste al-Qaïda, Jubeir joue un rôle-clé pour tenter d’établir une distance entre l’Arabie saoudite et l’islamisme radical. Du 11 septembre à la guerre au Yémen, il est d’ailleurs considéré comme le pilier de la communication du royaume aux Etats-Unis.
Alors que l’Iran ne croit plus à la «main tendue» de Washington, Adel el-Jubeir continue son ascension irrésistible au sommet de la diplomatie saoudienne. Il est successivement nommé conseiller à la cour royale en août 2005, avant d’accéder au rang d’ambassadeur d’Arabie saoudite à Washington en 2007. Il conservera ce poste jusqu’à sa nomination de ministre des Affaires étrangères, huit ans plus tard.
Entre-temps, Zarif été démis de ses fonctions, en 2007, par le président Mahmoud Ahmadinejad, un ultraconservateur, peu enclin aux concessions avec l’Occident.

 

Réhabilité par Rohani
En 2013, l’élection de Hassan Rohani change la donne: Mohammad J. Zarif est finalement nommé ministre des Affaires étrangères. Sa nomination à ce poste-clé est considérée comme un tournant pour tous les pays dans leurs relations avec l’Iran, en particulier l’Europe et les Etats-Unis. Un diplomate américain et conseiller de Barack Obama, Dennis Ross, déclare à l’époque que «sa nomination est considérée en Europe et à Washington comme le signe positif que Rohani a l’intention de dialoguer avec l’Occident». Mais que, dans le même temps, il «n’est pas le genre de personne qui fera des faveurs aux Etats-Unis».
Côté saoudien, le 29 avril dernier, Adel el-Jubeir remplace (à 53 ans) le prince Saoud el-Fayçal, en poste depuis quarante ans, un record mondial de longévité pour un ministre des Affaires étrangères. Le nouveau ministre est relativement jeune, et, fait rarissime, ne fait pas partie de la famille royale.
Dans cette course au leadership régional, à coups de joutes verbales et de véritables numéros d’équilibristes, les deux hommes, si différents et à la fois si proches, remplissent la même mission: positionner leurs pays sur le devant de la scène régionale et internationale. 

Marguerite Silve

Zarif interpelle Jubeir
La semaine dernière, Mohammad Javad Zarif a interpellé directement son homologue saoudien, Adel el-Jubeir. Il a appelé l’Arabie saoudite à renoncer à exclure le rôle iranien dans la région, tout en l’accusant de soutenir Daech, avec la complicité des grandes puissances. Il a ajouté qu’il déplorait qu’un esprit de revanche anime les anti-Assad, au lieu de composer avec le régime syrien.

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Éditorial
L’enjeu druze dans l’Orient de la barbarie

Plus de quatre ans après le début de la guerre en Syrie, les druzes syriens ont subitement été propulsés sur le devant de la scène, il y a une dizaine de jours. Le 10 juin, entre 20 et 30 villageois druzes de Qalb Laouzé, à Jabal el-Sammak, dans la province d’Idlib, ont été massacrés par des extrémistes du Front al-Nosra, la branche syrienne d’al-Qaïda. Le lendemain, des rebelles, regroupés au sein du «Front sud», attaquaient l’aéroport militaire d’el-Thaala, le verrou de Soueida, bastion historique des druzes de Syrie. Cette région abrite près d’un demi-million de druzes, ce qui en fait la plus importante concentration démographique de cette communauté au monde. Le 17 juin, des rebelles islamistes encerclaient totalement la localité druze de Hadar, dans la province de Qoneitra, après de violents combats avec l’armée syrienne.Les chances que le timing de ces trois événements soit le fruit du hasard sont presque nulles. Il serait en effet curieux que les druzes, dont on a peu entendu parler ces quatre dernières années, soient impliqués par pure coïncidence dans trois incidents, en trois endroits différents de Syrie, en l’espace de dix jours. Il y a donc anguille sous roche.Sans être forcément liés, ces trois événements traduisent, vraisemblablement, une décision d’ouvrir le dossier druze de la part des rebelles et de leurs soutiens régionaux. En effet, dans la deuxième moitié de mars, une vaste offensive militaire et médiatique a été lancée contre le régime syrien, dans le but de lui arracher le contrôle de régions clés. Et pour accentuer son isolement, il est impératif de procéder à une coupure politique et géographique entre Soueida et Damas. Privé du soutien – même passif – de la communauté druze, le régime perdrait un de ses principaux arguments, celui de protecteur des minorités et défenseur de la Syrie laïque.C’est dans ce contexte qu’il faut placer les incidents des dix derniers jours. La bataille pour les druzes est un enjeu de taille aussi bien pour le régime que pour ses ennemis. Chaque partie veut essayer de tirer vers elle cette communauté, d’autant que la prise de Soueida par les rebelles ou sa neutralisation, menacerait les flancs sud et est de Damas, qui n’aura plus aucune continuité territoriale avec cette province limitrophe de la Jordanie.Dans ce jeu, les druzes ne sont pas des acteurs mais des pions, déplacés au gré des intérêts sur un grand échiquier par des puissances régionales et internationales. En effet, la situation n’est plus ce qu’elle était au XIXe siècle, lorsque chaque communauté religieuse dans ce Levant arabe pouvait se prévaloir d’avoir un protecteur étranger. L’Occident, mené par les Etats-Unis, a prouvé que la protection des minorités ne fait pas partie de ses priorités, sauf lorsqu’il s’agit des Kurdes. Le sort réservé par Daech aux chrétiens de Mossoul et aux Yazidis d’Irak en est la preuve vivante. Pour leur part, les puissances régionales ne se soucient pas du sort de ces minorités, car elles prétendent représenter les deux grands courants de l’islam, les sunnites et les chiites.Dans ce contexte, le sort des druzes est peu enviable. Ils sont confrontés à trois choix, moins reluisant l’un que l’autre. Walid Joumblatt prône une alliance avec les rebelles en Syrie, dans l’espoir de leur acheter une protection sunnite, garantie par la Turquie et l’Arabie saoudite. L’Iran veut les convaincre que leur salut passe par leur alliance avec le régime syrien, «protecteur des minorités». Leurs chefs religieux, connus pour leur sagesse, plaident pour une neutralité positive, c’est-à-dire que les druzes soutiennent l’Etat syrien, sans pour autant appuyer le régime.Dans les trois scénarios, le sort de cette communauté n’est pas garanti. Car à l’est de Soueida, Daech multiplie les attaques contre les villages isolés, à partir du désert syrien. A l’ouest, les rebelles islamistes, avec al-Nosra à leur tête, resserrent l’étau.Aux XIXe et XXe siècles, les minorités servaient de prétexte aux puissances européennes pour s’ingérer dans les affaires de l’Empire ottoman, dans le but d’affaiblir l’homme malade dans l’espoir de l’hériter. Aujourd’hui, la donne a changé et ces minorités constituent une source d’embarras pour l’Occident, qui, n’ayant plus besoin d’elles, n’est pas disposé à faire des guerres pour les protéger.Dans cet Orient de la barbarie, qui prend forme sous nos yeux, les choix des minorités et de tous ceux qui croient dans le pluralisme et la diversité sont limités. 



 Paul Khalifeh
   

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