Khalil Chahine. Dans les coulisses du son
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Nº 3099 du vendredi 1er mars 2019

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Ingénieur du son et producteur, vivant en Allemagne, Khalil Chahine a patiemment et ardûment tracé son chemin, porté par sa passion pour ces métiers de l’ombre où se croisent technologie et art. Entre Beyrouth et Berlin, la culture n’a pas de frontières.


Après un passage au Caire pour une séance d’enregistrement et avant de revenir en Allemagne, à Berlin, où il réside depuis 2012, l’ingénieur du son et producteur Khalil Chahine était de passage au Liban pour revoir le pays, les amis et la famille. Il était venu porteur d’un projet qui lui tient à cœur: l’album Quest du groupe Out of Nations, qu’il a produit, et dont il a co-arrangé les 11 pistes avec la musicienne et parolière égypto-mexicaine, né aux Etats-Unis, Letty el-Naggar, qui a écrit les textes lors de ses voyages entre New York, Le Caire, Beyrouth et Berlin. «L’humain avant la nation; c’est l’idée principale du projet, explique Khalil Chahine. Ce thème est venu de ce qui se passe en Allemagne, un peu partout dans le monde, ce focus sur la nationalité, sur l’identité. La première question qu’on pose aujourd’hui quand on rencontre quelqu’un c’est ‘de quel pays tu viens?’. C’est devenu une habitude inconsciente, à laquelle on ne fait plus attention, alors que cette question prête à beaucoup de sous-entendus». Pour sensibiliser à cet état des choses, dans une approche sociopolitique, au risque même de se voir refuser l’accès à certains festivals, Quest tonne comme un voyage musical entre les cultures, porté par six musiciens de nationalités différentes, présentés comme des héros futuristes d’une humanité rêvée.
La production est ce travail dans les coulisses, «une frustration à laquelle on s’habitue, puisque le métier consiste justement à appuyer le travail des autres». Cela, Khalil Chahine le sait bien, lui qui coiffe à la fois la casquette de producteur et d’ingénieur du son, cet autre métier de l’ombre, méconnu mais pourtant indispensable. Encore plus au Liban où il n’est pas reconnu comme un métier en soi, où il n’est surtout pas enseigné comme une matière en soi, mais comme une partie d’un cursus audiovisuel, négligeant par là tout l’aspect d’ingénierie qu’il comporte, et ne se concentrant que sur le son, cet élément à la fois éphémère et aléatoire. Sans oublier le problème de l’attitude et de l’ego du Libanais, alors que «c’est l’ingénieur du son qui détient les outils» de la bonne acoustique d’une salle, d’un concert, là où généralement le son fait défaut au Liban, où les musiciens se plaignent.

L’appel du son. Khalil Chahine rêvait d’être musicien, ayant grandi dans une maison de mélomane, avec un père trompettiste et chanteur. Ses études terminées, il ambitionnait de suivre des cours de musicologie, mais c’était sans compter sur le veto parental, surtout maternel. Il insiste, mais la rengaine refait surface: il est nécessaire d’avoir un diplôme en poche. Autant alors suivre des études qu’on aime. Pour Khalil, ce sera la physique à l’université libanaise. Lors de sa dernière année, afin de relier la physique à sa passion, il se spécialise dans la psycho-acoustique, la manière dont l’homme perçoit le son. Il intègre ensuite le Studio Bakelite, à Montpellier, pour s’initier à l’enregistrement numérique alors tout récent.
A la fin de sa formation, il suit un stage qui sera déterminant dans son parcours, avec l’ingénieur du son, Fred Magnier. «C’est avec lui que j’ai tout appris, comment voir les instruments, comment penser le son». Sa carrière d’ingénieur de son semblait toute tracée en France, quand de mauvaises nouvelles lui parviennent du pays: son père est malade, et en tant que fils unique, il se devait d’intégrer le giron familial pour prendre les rênes du quotidien. Accablé de tristesse et pris par le devoir, c’est plus son mentor et ami, Fred Magnier qui semble bouleversé, refusant de lui adresser la parole durant deux semaines. «Puis j’ai reçu un coup de fil de lui qui m’invitait le soir chez lui pour rencontrer un ami». Cet ami, Max Bale, se préparait à venir à Beyrouth pour aménager les studios de RFI-Radio Liban. Khalil Chahine l’assistera dans cette tâche, lui qui s’y connaît en ingénierie du son, le pays, la langue.
De hasards en rencontres, il travaillera plus tard pendant 4 ans aux côtés de Michel Eléfteriadès, au Music Hall, puis avec Ziad Rahbani, entrecoupé de travail en freelance avec les musiciens du pays, commençant à se faire connaître. Au détour d’un projet de mixage en Allemagne, et une fois de retour à Beyrouth, il reçoit un coup de fil d’Allemagne lui proposant de venir travailler à Hambourg sur un projet avec l’orchestre arménien Kohar et sur des projets de recherche et de développement en sonorité 3D. L’aventure allemande commence.

Percer dans la concurrence. De Hambourg à Cologne puis à Berlin, Khalil Chahine trace son chemin, «au sein d’un univers ultra-compétitif, et ultra-concurrentiel», où il ne s’arrête devant rien pour combler toutes les lacunes, pour élargir ses horizons, prenant des cours de musique, des cours d’allemand et de phonétique, perçant sur la scène allemande par sa connaissance de la musique du monde, «au moment où le multiculturel était encore bien accueilli». Sur sa période allemande, Khalil Chahine ne s’étale pas beaucoup, évoquant en des termes presque techniques ses expériences, son apprentissage et son perfectionnement, les obstacles et les difficultés qu’il rencontre, contrairement aux souvenirs plus lointains de ses débuts au Liban où les détails et les anecdotes s’entremêlent avec son sourire.
Le parcours est long et la personnalité se forge au rythme des responsabilités. Cette année, Khalil s’attelle à deux projets de production, comme deux missions à accomplir jusqu’au bout. D’abord un projet d’afro-beat, avec un groupe afro-allemand. Plus près de nous, un album hommage à Philémon Wehbé, enregistré entre le Caire et Berlin. «Un ensemble de six compositions pour dire comment aurait été sa musique s’il était toujours en vie et vivait à Berlin». Pour que les cultures continent de se croiser.

NAYLA RACHED

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Éditorial
Comparer le comparable

Le retour des réfugiés syriens dans leur pays est une vraie bataille dans l’intérêt du Liban et une fausse cause pour ceux qui, au nom de diverses considérations, tentent d’en discuter les modalités et les conditions, au risque d’en entraver ou d’en retarder le processus. La balance penche résolument du côté des facteurs qui plaident pour un retour sans délai des réfugiés. L’argument qui vient le plus naturellement à l’esprit est que le cas des déplacés syriens risque de connaître le même sort que la présence palestinienne, qui dure «provisoirement» depuis 1948. Les défenseurs zélés des réfugiés affirment qu’il ne faut pas «comparer» deux situations qui ont des commencements et des cheminements différents et qui n’auront pas forcément le même dénouement. Ceux-là et celles-là semblent oublier que la comparaison a de tout temps été l’outil le plus important de l’homme, celui qui lui permet de créer des repères pour évaluer une situation présente afin d’imaginer des solutions ou une conduite à adopter. C’est la comparaison avec des situations antérieures qui permet d’établir une échelle de valeur pour en tirer une grille de lecture. L’homme «compare» tout et depuis toujours. Lorsqu’il admire une œuvre d’art, il le fait par rapport à d’autres toiles ou sculptures qu’il connaît déjà. Quand il savoure un mets, il ne peut s’empêcher de le «comparer» à d’autres cuisines. En se plongeant dans un nouveau livre, il l’évalue par rapport à une lecture précédente ou aux auteurs avec lesquels il est familier, quelle que soit l’opinion qu’il peut en avoir. Lorsqu’il dit avoir rencontré l’amour de sa vie, il le fait en fonction de toutes les relations amoureuses qu’il a pu avoir dans le passé.La comparaison est l’outil le plus légitime, le plus efficace, y compris et surtout dans le cas des réfugiés syriens. Le risque qu’ils restent au Liban est sérieux. Les études des Nations unies montrent que 35% des déplacés restent dans les pays d’accueil et que la durée moyenne d’un exil est de 17 ans. On n’oserait pas imaginer les conséquences que cela pourrait avoir sur la démographie, le tissu social et l’économie.Le redressement économique passe inéluctablement par le retour des réfugiés syriens chez eux. L’infrastructure du Liban, sa production d’électricité, déjà déficitaire, l’ensemble de ses services publics, son territoire exigu, sa composition démographique délicate, ne peuvent plus supporter la présence sur son sol d’une population qui représente le quart de ses habitants.Ceux qui adhèrent aux arguments de la communauté internationale pour refuser le retour des réfugiés avant une solution politique en Syrie servent, consciemment ou inconsciemment, des agendas politiques desquels le Liban n’a rien à tirer. L’objectif des puissances occidentales et de leurs alliés régionaux est de garder les 5 millions de réfugiés syriens en réserve, dans l’espoir de peser sur le résultat de l’élection présidentielle en Syrie, en 2021. Il est inadmissible de lier le sort de notre pays à ces enjeux géopolitiques qui le dépassent. La priorité, pour le Liban, est qu’ils rentrent chez eux dignement, dans les régions pacifiées. Que les Nations unies et les faux objecteurs de conscience leur fournissent l’aide sur place.


 Paul Khalifeh
   

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