Liban et Proche-Orient
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Nº 3103 du vendredi 5 juillet 2019

Liban et Proche-Orient
Jeudi, 04 Juillet 2019 10:58

Confidences sécurité

Banlieue sud
Sécurité reforcée

Le plan d'allègement du dispositif de sécurité mis en place depuis quatre ans aux entrées de la banlieue sud de Beyrouth a été abandonné après l'attentat commis à Tripoli par un loup solitaire du groupe Etat islamique, Abdel Rahman Mabsout, le 3 juin. Au contraire, après les attaques perpétrées par cet ancien combattant de Daech, les mesures de sécurité ont été renforcées à Dahié, aussi bien par l'armée que par la Sûreté générale (SG), qui déploie aussi plusieurs centaines d'agents. L'allègement du dispositif avait été envisagé après une évaluation des renseignements militaires qui estimait que les risques d'attentat avaient baissé après la défaite de l'EI en Syrie et en Irak et le démantèlement de nombreuses cellules terroristes au Liban. Mais la SG avait un avis différent, estimant que le danger persiste.

Virulente campagne de dénigrement
L'armée libanaise et d'autres services de sécurité ont été surpris par la virulence de la campagne lancée par des organisations non gouvernementales contre la troupe, parfois qualifiée de «milice», et la mobilisation de correspondants de médias occidentaux, après la décision de démolir des constructions en dur érigées par des réfugiés syriens dans la région de Ersal. La soudaineté de la campagne de dénigrement jugée «suspecte» a nécessité une riposte ferme à travers un communiqué.  


Montée des tensions dans les camps
L'Autorité palestinienne (AP), qui refuse de discuter avec les Américains du «Deal du siècle», est soumise à un embargo financier de la part d'Israël et des pays du Golfe, ses principaux bailleurs de fonds depuis des décennies. Selon des informations sûres, un Etat du Golfe a opposé une fin de non recevoir à l'AP qui souhaitait contracter un prêt (avec paiement d'intérêts) de 100 millions de dollars pour financer les  dépenses courantes. La situation financière de l'Autorité est tellement grave que les institutions relevant de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) dans les camps du Liban ont suspendu une grande partie des aides sociales et médicales qu'elle accordait à des milliers de familles. Avec la baisse simultanée des prestations assurées par l'Unrwa après la décision américaine de ne plus financer cet office des Nations unies, la situation dans les camps du Liban risque de se dégrader dangereusement dans les prochains mois. Des milieux s'attendent à une montée des tensions dans les camps.


Pas de deal
Une source sécuritaire haut placée assure que la libération du Libanais Nizar Zakka par les autorités iraniennes est uniquement due à l'intervention du président Michel Aoun  et du secrétaire général du Hezbollah Sayyed Hassan Nasrallah. Cette décision n'entre pas dans le cadre d'un accord avec Washington, qui réclamait la libération de cet expert en informatique détenteur d'un permis de séjour permanent aux Etats-Unis. La même source confirme toutefois que l'Iran et les Etats-Unis projetaient de procéder à un vaste échange de détenus avant que l'initiative ne soit abandonnée pour des raisons inconnues.

Terrorisme
Entre 300 et 500 ex-daéchistes
Une source de sécurité haut placée estime entre 300 et 500 personnes le nombre d'anciens combattants libanais du groupe Etat islamique (EI) qui sont rentrés au Liban par des passages illégaux depuis la chute du califat auto-proclamé en Irak et en Syrie. La source affirme que l'acte terroriste commis par Abdel Rahman Mabsout, qui a tué, le 3 juin à Tripoli, deux soldats de l'armée libanaise et autant d'agents des Forces de sécurité intérieure (FSI) était «prévisible». «Après la chute de son dernier fief de Baghouz (à l'est de l'Euphrate), l'EI est passé au plan B et a donné des instructions à ses partisans de frapper là où ils peuvent sans attendre d'instructions», précise la source sécuritaire, qui déplore «les failles qui peuvent apparaître à cause du manque de coordination entre les services libanais». «Abdel Rahman Mabsout avait été arrêté à son retour au Liban par la Sûreté générale (SG) mais le service de renseignement des FSI a réclamé que le suspect lui soit remis prétextant qu'il suivait son dossier depuis un certain temps, précise la source. Finalement, le jeune homme a été emprisonné un an avant d'être remis en liberté sans surveillance». La source précitée dénonce la tentative du directeur général des FSI, Imad Osman, de «minimiser» l'acte commis par Mabsout à Tripoli en affirmant qu'il était «déséquilibré». «Le terroriste était parfaitement conscient de ce qu'il faisait, ajoute le haut responsable sécuritaire. Preuve en est qu'il a procédé à une reconnaisance sur le terrain et s'est procuré une grande quantité d'armes et de munitions. C'était une attaque planifiée et bien préparée». Selon des informations sûres, c'est l'ancien Premier ministre Nagib Mikati qui aurait payé la caution d'Abdel Rahman Mabsout afin qu'il puisse être libéré de prison.  

Hezbollah: le plus dur est passé
Après avoir traversé des mois difficiles, qui ont nécessité des coupes budgétaires et des réductions de salaires dans certaines de ses institutions, notamment médiatiques, le Hezbollah serait parvenu à stabiliser sa situation financière. Les sanctions américaines qui le visent ainsi que l'Iran, son principal pourvoyeur de fonds, ont provoqué une diminution drastiques des liquidités dont il dispose. A partir de l'été dernier, le Hezbollah a procédé à une profonde restructuration qui lui a permis de réduire ses dépenses de plusieurs millions de dollars par mois. Dans le même temps, il a réactivé des structures traditionnelles de collectes de fonds, qui avaient été négligées ces dernières années.


Affaire Suzanne Hajj: des cris d'orfraie
Les cris d'orfraie poussés par des responsables du Courant du futur (CDF) après la décision du commissaire du gouvernement auprès du Tribunal militaire, le juge Peter Germanos, de libérer l'ancienne responsable de l’unité du cybercrime des Forces de sécurité Intérieure (FSI), Suzanne Hajj Hobeiche, ne sont qu'une «vaste comédie», affirme une source proche du dossier. L'acquittement de Mme Hajj-Hobeiche serait le fruit d'un compromis après les pressions excercées sur le CDF par le député Hadi Hobeiche, membre du bloc parlementaire de cette formation, et qui est aussi le beau-frère de Suzanne Hajj.  L'officier des FSI était accusée d’avoir commandité la mise en place de fausses preuves incriminant l’acteur Ziad Itani pour espionnage au profit d’Israël, avec l’aide d’un pirate informatique, Elie Ghabach, un informateur des FSI. Le procureur Germanos a jugé les preuves contre Mme Hajj-Hobeiche insuffisantes.

 

100
véhicules militaires de fabrication russe ont été livrés à l'armée libanaise ces derniers mois. Cette information dément l'argument selon lequel l'armée ne possèderait pas de matériel russe, avancé pour justifier le refus d'accepter une grande quantité de munitions pour Kalachnikov offerte par Moscou. «L'armée possède des AK47, des tanks T54 et des lance-roquettes multitubes de fabrication russe», affirme une source de sécurité.    

 


Pas de pardon
Un haut responsable sécuritaire libanais joue discrètement le rôle de médiateur entre le Hamas et les autorités syriennes afin de tenter de renouer les relations rompues entre les deux parties au début de la crise syrienne. Mais les efforts du médiateur se heurtent à l'intransigeance du président Bachar el-Assad, qui ne pardonne pas au mouvement palestinien son «manque de loyauté» (pour avoir soutenu les rebelles). Il reste convaincu que le Hamas «est plus une branche des Frères musulmans qu'un groupe de résistance».


Pas de guerre dans la région
En dépit des menaces réciproques entre les Etats-Unis et l'Iran, du déploiement d'une véritable flotte américaine dans le Golfe arabo-persique et en Méditerranée,  et de la poursuite des pressions économiques et politiques exercées par Washington sur la République islamique, il n'y aura pas de confrontation militaire entre les deux parties. C'est ce qu'affirme une source sécuritaire libanaise qui entretient de bons rapports aussi bien avec les Américains que les Iraniens. «Nous sommes dans une logique de négociation, affirme la source. Ce processus peut durer longtemps mais il n'y a pas d'autres alternatives. De plus, le 'Deal du siècle' est mal parti à cause des élections israéliennes qui seront suivies par l'entrée en campagne de Donald Trump».

Thomas Gomart éclaire, à travers son double regard d’historien et de spécialiste des relations internationales, la nouvelle marche de la planète à travers la transformation des rapports de force internationaux et les différents enjeux géopolitiques et donne son analyse des résultats des dernières élections européennes et leur impact sur l’influence extérieure de l’Europe.


Le directeur de l’IFRI (Institut Français des Relations Internationales) commence par s’exprimer sur la vision pessimiste dégagée de son dernier essai qui s’affiche dès sa couverture avec ce titre choc: L’affolement du monde (Ed. Tallandier). Pour Gomart, «l’affolement traduit le changement de rapports de force internationaux (ascension de la Chine, unilatéralisme des Etats-Unis, fragmentation de l’Europe, retour de la Russie), et une forme d’accélération dans les changements internationaux qui s’expliquent par la conjugaison de plusieurs facteurs. D’abord la fin de la convergence entre la Chine et le système occidental, puis la trajectoire de l’Europe qui apparaît aujourd’hui beaucoup plus comme une source d’incertitudes que de certitudes avec une Union européenne (UE) qui a traversé différentes crises (l’Euro, la crise migratoire, le Brexit enlisé, et une cohésion interne qui  s’affaiblit). Enfin, le troisième facteur, qui est la raison principale, c’est qu’on est en face d’une dégradation rapide dans le domaine environnemental et une propagation tout aussi rapide des technologies de l’information et de la communication qui redistribue la puissance. Ces trois éléments réunis expliquent cette impression d’affolement et de perte de contrôle et d’emballement que je ressens à travers mes différents déplacements en Europe ou en dehors de l’Europe».

La crise migratoire
Concernant la crise migratoire qui suscite inquiétudes et tensions au sein de la société française et européenne, Thomas Gomart explique que «les flux migratoires provoquent de profondes divisions entre partenaires européens ainsi que dans la société française. Il convient de rappeler que le jihadisme constitue un phénomène distinct de l’immigration musulmane et de l’influence financière des pays du Golfe sur les capitales européennes. Il est indispensable d’examiner les liens éventuels entre ces trois phénomènes pour comprendre comment l’hostilité à l’égard de la France est alimentée et, inversement, comment une partie grandissante de l’opinion française devient hostile à l’étranger».

Nouveau positionnement de l’Europe

Sur sa lecture des résultats des dernières élections européennes courant mai dernier et leur impact sur l’influence extérieure de l’Europe, Gomart développe: «Les résultats des élections européennes traduisent deux aspirations peut-être contradictoires: le besoin de frontières à travers la consolidation des forces nationalistes, qui est à mon avis la réplique au sens sismique du terme de la crise migratoire et l’impression très forte que ces flux ne sont pas contrôlés, et puis la poussée des forces vertes de l’écologie. Ces deux poussées ont des conséquences sur le positionnement international de l’Union européenne avec une volonté d’un plus grand contrôle des frontières d’un côté, et un désir de changer la gouvernance internationale, de l’autre».
Evoquant ce nouveau positionnement, notamment au Levant où l’Europe semble perdre une place traditionnellement privilégiée en tant que troisième voie politique possible, Thomas Gomart commente: «Au Levant, l’Union européenne en tant que telle est très absente, elle reste présente par l’action de pays membres, en particulier la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne. La grande difficulté dans laquelle on est, c’est de savoir aussi ce qu’on inclut et le jeu entretenu avec les autres puissances intervenant ou exerçant une influence sur le Levant. Je pense en particulier évidemment à la Russie, à l’Iran et à la Turquie et c’est peut-être en fait par le biais des relations avec ses grands acteurs extérieurs que l’Europe est plus visible et plus efficace».                                                       
Et le politologue spécialiste de la Russie d’ajouter: «Ce qui est certain est que la décision du 30 août 2013 prise par l’Administration Obama de ne pas intervenir en Syrie a été un tournant. Ce qui est certain aussi est que l’intervention militaire russe de septembre 2015 et ses conséquences montrent que la nature a horreur du vide stratégique et que la Russie est parvenue à sauver le régime de Bachar el-Assad en lien avec l’Iran. Et effectivement, la Russie fait du Levant le principal théâtre de son retour d’influence globale, et ça c’est tout à fait spectaculaire. Il y a eu une capacité de la Russie de saisir ce moment pour revenir au centre du jeu au Levant aux dépens principalement des Européens».

Risque de déstabilisation régionale
Sur l’absence de l’Europe du nouveau partage d’influence au Levant avec la possibilité de l’avènement d’un nouveau Sykes-Picot, Gomart réagit: «Je ne pense pas que ça soit la bonne image parce qu’on est dans des configurations historiques très différentes et ensuite parce que les aspirations politiques des pays de la région ne correspondent pas à la situation au moment de l’accord Sykes-Picot. Ce qui est frappant, c’est de voir que l’influence exercée à l’époque par la Grande-Bretagne et la France comme puissances mandataires n’a plus rien à voir dans le contexte d’aujourd’hui».
Concernant le climat détérioré dans cette région du monde et les craintes d’une confrontation régionale, Gomart n’exclut pas un «risque de guerre et de déstabilisation important» et insiste sur le fait que «la Syrie reste essentielle à la stabilité du Levant avec des conséquences très fortes pour le Liban voisin. Ainsi, la stabilité régionale dépendra directement de la métamorphose de ce conflit, qui sans s’éteindre, peut rester cantonné aux frontières de la Syrie ou, au contraire s’étendre à l’ensemble du Levant. Dans ce contexte, la nature des relations de l’Iran avec les Etats-Unis, Israël et l’Arabie saoudite, au-delà du seul dossier nucléaire, sera décisif pour certains pays de la région comme la Jordanie et le Liban».

Béchara Bon (à Paris)

Jibril Rajoub est catégorique. Les Palestiniens ne parleront pas aux Américains tant que leur politique ne changera pas et les Palestiniens du Liban sont des invités. Rencontre avec le numéro 2 du Fatah à l’occasion d’un passage à Paris.


Jibril Rajoub est un dirigeant palestinien atypique, avec un passé de militant endurci, un présent d’activiste multifonction et un avenir politique plus que prometteur. Son long  combat contre l’occupation israélienne, dès l’âge de 15 ans, lui coûta plusieurs séjours dans les geôles de l’armée d’occupation, avant une déportation au Liban puis en Tunisie. Grâce aux accords d’Oslo en 1994, «Abou Rami» fut autorisé à rentrer en Cisjordanie où il dirigea les Forces palestiniennes de Sécurité préventive et acquit la réputation d’un homme fort et redoutable. Depuis 2009, s’il a changé de fonctions, il n’a pas changé de combat. Il porte désormais plusieurs casquettes, politiques et sportives: membre du Comité central du «Fatah» en tant que Secrétaire général adjoint, Président du Conseil supérieur de la jeunesse et du sport, Président du Comité olympique palestinien et Président de la Fédération palestinienne de football. C’est à ce titre qu’il est venu à Paris pour le 69ème congrès de la FIFA. L’occasion pour lui de contacts avec des responsables français et d’une interview à Magazine.

LE MENSONGE DU SIèCLE
Homme d’autorité à la forte personnalité et au passé tumultueux, Jibril Rajoub veut donner désormais l’image d’un homme ouvert au dialogue, au parler franc, direct et sans réserves, chose rare chez un responsable au long passé sécuritaire.
A commencer par le «Deal du siècle», au centre de l’actualité du conflit israélo-palestinien. Une opération que Rajoub qualifie de «mensonge du siècle, commis par le président américain Donald Trump et son équipe sioniste tripartite, conduite par son gendre, Jared Kushner, David Friedman et Jason Greenblatt». Opération qui «vise à sortir la question palestinienne du champ du politique en la réduisant aux conditions de vie des Palestiniens». Les «preuves» de cette tactique américaine, selon Rajoub, sont «les actions concrètes prises sur le terrain par Trump: à propos de la question de Jérusalem, des réfugiés, des implantations, de la fermeture de la délégation palestinienne à Washington et du consulat à Jérusalem-est».
Comment les Palestiniens ont-ils réagi? «Dès le premier jour, explique Rajoub, nous avions précisé les deux points incontournables de la négociation avec l’Administration américaine: la référence à la solution – à savoir les décisions du droit international –, et l’adéquation nécessaire entre le comportement américain et nos conceptions. A partir du moment où l’Administration américaine prenait des initiatives incompatibles avec notre vision, nous avons décidé de rompre avec elle et nous ne reprendrons que si elle change de position».
Quelle riposte alors et quels choix s’ouvrent à la direction palestinienne? «La lutte se poursuit à trois niveaux, explique le dirigeant du Fatah. Au niveau national, nous développons les mécanismes pour réaliser l’unité nationale;  au plan régional, nous mettons tout en œuvre pour que la question palestinienne demeure la question centrale et prioritaire pour tous les pays arabes, et, à cet égard, l’initiative du Sommet arabe (de Beyrouth) reste le fondement de la solution politique; enfin sur le plan mondial, nous travaillons à mobiliser la communauté internationale pour que soient respectés les textes du droit international sur le sujet. Je pense que c’est une question de temps».

 

PAS D’AVENIR  POUR L’ISLAMISME
Que faire pour arriver à cette unité palestinienne interne? «Nous attendons de nos frères égyptiens qu’ils trouvent le moyen de mettre fin à nos divisions et de garantir l’édification d’une unité nationale, déclare Rajoub. Il faudrait un partenariat entre les différentes parties (essentiellement le Fatah et le Hamas) sur un  programme bien défini de construction de l’Etat, sur une vision commune de la résistance, de la forme de l’Etat – une seule autorité avec diversité politique – et sur l’organisation d’élections générales». Le point de départ du mécanisme, selon le dirigeant de Fatah, doit être «le démantèlement des prérogatives d’autorité du Hamas à Gaza et le plein exercice de l’Autorité centrale palestinienne sur tout le territoire palestinien». Le secrétaire général adjoint du Fatah écarte le risque d’un fondamentalisme accru, pour ne pas dire d’un extrémisme religieux, de la société palestinienne et affirme que «l’islamisme politique n’a pas d’avenir en Palestine». Rajoub se dit en même temps convaincu que le Fatah est «un mouvement réaliste et pragmatique, avec la souplesse nécessaire pour comprendre l’évolution de la société palestinienne et son désir de changement».
Rajoub peut-il définir et expliquer son concept de «résistance populaire»? «Il revient au peuple palestinien, répond-il, de créer un mouvement de protestation de rue global et pacifique (politique, social, …) pour paralyser les déplacements de l’armée de l’occupation et les activités des colons. Il faut envoyer au monde un message clair et ferme sur la nécessité de mettre fin à nos souffrances. Les dernières actions et les Grandes marches du retour sont un avant-goût et la manifestation criante de cette colère qui monte. Ce grand mouvement pourrait s’amplifier et dégénérer jusqu’à l’explosion».                                                                    
Et Rajoub de lancer une mise en garde sévère: «La poursuite du conflit est porteuse d’un danger certain pour la stabilité régionale et la paix civile. Y mettre fin est de l’intérêt de tous».
Il saisit l’occasion pour lancer un appel à l’Europe en général et à la France en particulier pour «d’une part, sauver la région et sa stabilité en faisant imposer le respect du droit international et des résolutions des Nations-Unies et d’autre part protéger les Israéliens de leurs dirigeants». Selon lui, cette action ferme envers Israël pourrait aller «de la pression directe, une sorte de carton jaune, jusqu’à la prise de sanctions à son encontre, l’équivalent d’un carton rouge».

ASSURANCES ARABES
Que répondre à la déception profonde qui gagne la majorité des Palestiniens devant l’attitude des gouvernements arabes, sous influence américaine, considérant que «leur nouvel ennemi est plutôt l’Iran qu’Israël» et que la question palestinienne n’est plus centrale? Rajoub rétorque avec détermination: «Pour nous Palestiniens, l’ennemi et l’ennemi des Arabes et des musulmans reste Israël, son occupation et son agression unilatérale. Nous comprenons les inquiétudes de nos frères des pays du Golfe mais cela ne justifie pas de se jeter dans les bras des Américains et des Israéliens ni de changer de priorités». Et d’ajouter: «A ce jour, nous avons obtenu la promesse des dirigeants arabes, notamment du roi saoudien, du souverain jordanien et du président égyptien, de ne pas s’associer à une négociation qui n’aboutirait pas à la création d’un Etat palestinien, à l’autodétermination et à un statut de Jérusalem et une solution politique n’ayant pas notre aval. Nous jugeons les dirigeants arabes sur les propos qu’ils nous tiennent, non sur ce que l’on dit d’eux, et nous leur faisons confiance».
N’a-t-il pas l’impression que tant que Donald Trump et Benyamin Netanyahu restent en place, il n’y aura pas de règlement en vue, sauf à abandonner le droit au retour? Rajoub répond: «Le centre et l’essence  du conflit reposent sur deux questions essentielles: celle des réfugiés et celle de Jérusalem. Les Palestiniens de l’intérieur sont déterminés à rester sur leurs terres et dans leur patrie.» «Nous sommes ici et nous y resterons», ajoute-t-il en martelant ce slogan. Jibril Rajoub se montre d’ailleurs très critique vis-à-vis des responsables américain et israélien. Il tient des propos assez durs à l’égard de Trump et de sa «politique de distribution de cadeaux (Golan) et de clefs (Jérusalem) qui ne lui appartiennent pas; politique qui sonne comme une déclaration de guerre». Quant à Netanyahu, Rajoub lui reproche sa «politique agressive, annexionniste et raciste» et compare même son histoire personnelle à celle du «dictateur Mussolini».

LE LIBAN ET SES INVITÉS
Que répond-il aux craintes réitérées des Libanais de voir les réfugiés palestiniens s’enraciner définitivement au pays du Cèdre? Le dirigeant palestinien se veut ferme et rassurant: «Le Liban est aux Libanais et l’implantation des Palestiniens n’est qu’un épouvantail. D’ailleurs, le camp d’Aïn el-Heloué symbolise notre conviction de n’être que des invités dans ce pays que nous aimons. Pour les Palestiniens, pas de patrie, pas de stabilité et pas d’implantation ailleurs qu’en Palestine». Sur les relations de la direction palestinienne avec la Syrie et l’Iran, Rajoub se montre très succinct: «Dès le début des événements en Syrie notre position était claire: nous considérions que ce pays faisait l’objet d’un projet de destruction et que nous n’interviendrions pas. Et nos frères syriens ont apprécié cette attitude».
Et sur l’Iran: «Nous faisons partie de la sécurité nationale arabe, assure-t-il, on ne peut pas œuvrer à l’encontre du positionnement arabe et nous n’avons pas de relations avec l’Iran». Quant à l’éventualité d’une confrontation armée entre Israël et l’Iran, avec l’appui des Américains, il y voit «une opération de diversion pour détourner la boussole de Jérusalem et de la Palestine».

SUCCESSEUR D’ABOU MAZEN?
Impensable de terminer l’entretien avec l’homme fort du Fatah sans le questionner sur ses ambitions politiques et la succession du président Mahmoud Abbas. «Abou Mazen est une nécessité pour nous tous, répond-il, d’autant qu’il est le seul capable de signer un règlement politique acceptable du conflit». Mais Rajoub reconnaît que le président palestinien fait «l’objet de beaucoup de pressions internes et externes». Interpelé une seconde fois sur la succession à la présidence, «Abou Rami» se montre modeste et serein, comme s’il attendait son heure. Il affiche son désintérêt, fait profil bas et élude en se déclarant pleinement occupé et satisfait de ses responsabilités actuelles, insistant sur ses efforts «pour ancrer le Fatah au sein de la société palestinienne et consolider le mouvement dans sa position dirigeante du peuple palestinien». 
Après cette première réponse évasive, le vieux combattant, compagnon de Yasser Arafat, remarque toutefois malicieusement que les organismes sportifs palestiniens qu’il préside «sont les seuls rares à maintenir l’unité de leurs structures entre la Cisjordanie et Gaza». Et d’ajouter, avec un léger sourire de satisfaction, de jouir du soutien des deux terres palestiniennes: «Mes appuis sont même peut-être plus nombreux à Gaza qu’en Cisjordanie!».

Béchara Bon (à Paris)
 

Camille Abousleiman est parfaitement conscient de la gravité de la situation économique et financière et des difficultés qui empêchent ou retardent les réformes nécessaires. Malgré cela, «il y a une lueur d’espoir». «Il faut régler les problèmes en profondeur et ça va être difficile.»

En ces moments difficiles, beaucoup de Libanais ne rêvent que de partir vers des cieux plus cléments. D’autres, comme Camille Abousleiman, font le chemin inverse, sur des routes peu encombrées. Qu’est-ce qui pousse un homme installé dans la City, dont les compétences dans son domaine sont internationalement reconnues, à venir mettre ses mains dans le cambouis libanais? L’ambition? L’envie du changement? La curiosité? Ou tout simplement le sens des responsabilités?  
«J’ai reçu une proposition à laquelle je ne m’attendais pas de la part des Forces libanaises (FL), raconte le ministre du Travail. Ma première réaction a été négative. Puis plusieurs facteurs m’ont convaincu de la prendre en considération, le premier étant que cette proposition émanait d’un parti dont les options stratégiques convergent avec les miennes. Je n’aurais pas accepté de travailler avec une formation dont les idées ne correspondent pas à ma vision. J’ai toujours été un fervent partisan des principes du 14-mars et j’appréciais la façon avec laquelle les FL ont géré la chose publique depuis qu’elles sont au pouvoir.»
D’autres facteurs ont poussé M. Abousleiman à accepter l’offre des FL comme «l’historique de (son) père», mais surtout le fait de saisir l’occasion de servir son pays. «C’est vrai que j’aime ce que je fais, je le fais bien et cela génère beaucoup d’argent, explique cet avocat, expert financier aux nombreuses distinctions. Mais à un certain moment, on se dit que si on a l’opportunité de servir son pays dans des moments difficiles, il ne faut pas hésiter. Beaucoup de Libanaises et de Libanais ont réussi dans leurs domaines respectifs à l’étranger. J’espère que cela les incitera à revenir au pays, qui a besoin de leurs talents et de leurs capacités.»  
S’il est encore trop tôt pour dresser un bilan de l’action gouvernementale, les cinq mois passés au gouvernement dégagent chez lui une impression partagée, plutôt positive. «Je suis agréablement surpris par ce que j’ai trouvé au ministère du Travail et quelque peu déçu par la façon dont le Conseil des ministres est géré. Je m’attendais à l’inverse, dit-il. Je trouve que les discussions au gouvernement sont longues et désorganisées. Le débat sur le budget n’avait pas besoin de 21 sessions».

Plus de courage et de fermeté
Selon lui, les ministres sont conscients des difficultés financières que traverse le pays mais il déplore le «manque de courage pour prendre des décisions difficiles». «Chaque fois qu’il y a une mesure douloureuse à prendre, ils cherchent des excuses pour l’éviter, déclare-t-il. Or, par définition, toute décision visant à réduire les dépenses et à augmenter les recettes est difficile. Ils sont bons dans la rhétorique mais lorsqu’il y a un prix politique ou populaire à payer, ou donner un crédit à quelqu’un d’autre, ils se rétractent. J’aurais souhaité voir un peu plus de courage et de fermeté. Mais dans l’ensemble, les prestations ne sont pas mauvaises, c’est juste qu’elles peuvent être meilleures.»
Au ministère du Travail, Camille Abousleiman a lancé de vastes chantiers et d’autres sont en perspective. «Ma priorité est l’organisation de la main-d’œuvre étrangère, explique-t-il. J’ai découvert que dans le sillage du problème des déplacés syriens, les employeurs et les employés n’appliquaient pas la loi. J’ai pensé qu’il fallait prendre un grand problème, en l’occurrence celui de la présence des déplacés, et essayer de le diviser en partie gérable. Mon plan est à la fois ferme quant à l’application de la loi et du code du Travail, mais aussi humain, dans le sens qu’il ne faut pas traiter les employés comme des criminels mais comme des personnes qui cherchent du travail. Il faut en finir avec l’argument facile selon lequel les Libanais ne veulent pas travailler.»
Selon lui, la règlementation de l’emploi des étrangers va permettre de dégager de nouvelles opportunités pour la main-d’œuvre libanaise. «Par exemple, on entendait dire que les Libanais ne souhaitent pas travailler dans le secteur de la restauration, soutient-il. J’ai évoqué la question avec le syndicat des employés du secteur de la restauration et nous avons reçu, à ce jour, 20 000 demandes d’emploi.»
L’autre priorité est la réforme du système de la kafala et l’amélioration des conditions de travail des domestiques au Liban. «Nous sommes en pleines discussions à ce sujet, je recueille les avis des ONG et de l’Organisation mondiale du Travail (OMT) pour essayer de changer ce système qui ne donne pas une image reluisante du Liban. C’est une sorte d’esclavage moderne. Il faut prendre en compte l’aspect sécuritaire et protéger l’employeur mais la protection principale va aux domestiques qui sont loin de chez elles et n’ont pas de capacités de négociations car on leur fait signer des contrats dans une langue qu’elles ne comprennent pas.» Autres projets, l’informatisation et la digitalisation des formalités au ministère du Travail et la modernisation du Code du Travail qui date de 1946, qui contient toujours des clauses discriminatoires, surtout envers les femmes.» «Enfin, je compte m’attaquer au dossier de la sécurité sociale, bien que cette institution ne dépende pas entièrement de mon ministère qui en a la tutelle, conclut M. Abousleiman. Il faudrait augmenter les effectifs de la CNSS qui sont insuffisants, ce qui prolonge l’attente des gens. Nous voulons aussi récupérer l’argent que l’Etat doit à la sécurité sociale, qui puise dans la Caisse des indemnités pour financer la branche santé déficitaire, ce qui est totalement illégal. Il faut également changer le conseil d’administration. Le but ultime est de réformer tout le système mais en attendant, je souhaiterais appliquer les mesures que je viens d’énumérer. Je suis également en train d’étudier un projet de retraites pour les Libanais mais il est coûteux et l’Etat n’a pas les moyens de le mettre en œuvre à ce stade. Rien n’empêche de le préparer quitte à ce qu’il soit appliqué lorsque les moyens seront disponibles.»           

Il faut aller vite
Bien que concentré sur les dossiers relatifs à son ministère, M. Abousleiman souhaite aussi contribuer aux grandes décisions nationales. Il précise à ce sujet: «Vu mon expérience en tant que représentant de sept pays en plus du Liban pour les émissions de titres souverains et ma connaissance dans les dettes souveraines et les questions financières, je vais essayer d’aider au maximum pour résoudre le problème fiscal, financier et économique grave que traverse le pays. Je m’exprime souvent à ce sujet en Conseil des ministres et j’estime qu’il y a un manque de rigueur. L’approche devrait être plus technique et moins politique. Le Liban est certes confronté à un grave problème mais il existe un chemin qui peut nous mener vers le sauvetage. Il est très étroit et il faut que l’on aille vite. Je pense que nous prenons beaucoup de retard. C’est ma première priorité, celle qui chapeaute toutes les autres. Mon second objectif est d’essayer de changer l’approche par rapport au secteur public, comme les télécoms, le port… Nous étions un des pays phares du Moyen-Orient quand nous avons commencé avec les télécoms il y 25 ans. Aujourd’hui, nous sommes à la traîne et nous faisons partie des trois pays du monde où le secteur et les prix sont contrôlés à 100% par l’Etat, avec la Corée du nord et Cuba. Il faut combattre l’approche sclérosée qui s’est développée et avec les années, nous avons pris beaucoup de retard. Ce sont des domaines où j’ai une expérience que je souhaite mettre au service de mon pays.»
La lutte contre la corruption revêt également une grande importance aux yeux de cet avocat défenseur de la transparence. Mais pour l’instant «nous n’en sommes qu’aux slogans». «Les soupçons de corruption touchent les personnalités les plus hauts placées, dit-il. La lutte contre ce fléau nécessite un plan détaillé, avec des juges indépendants et crédibles, pas des politiciens brandissant des slogans.»
Enfin, il y a les nominations administratives, qui doivent répondre, selon lui, aux critères de la compétence, pas du partage du gâteau, qui constitue une forme avancée de corruption, «parce que la personne nommée par un zaïm se sent redevable et perd son indépendance». «De plus, il n’y a aucune raison d’interdire à tous les Libanais et Libanaises le droit et l’ambition d’accéder aux postes de premier plan, ajoute-t-il. Il existe dans les secteurs privé et public de grandes compétences à qui il faut avoir recours. En tant que Forces libanaises, nous n’avons pas de candidats. Nous souhaitons que la compétence et l’égalité des chances soient les normes retenues dans les nominations.»

Des solutions difficiles
Camille Abousleiman est parfaitement conscient de la gravité de la situation économique et financière et des difficultés qui empêchent ou retardent les réformes nécessaires. Malgré cela, «il y a une lueur d’espoir». «Il existe des capacités extraordinaires dans ce pays mais elles sont mal utilisées et de mauvaises habitudes se sont développées, déplore-t-il. Les gens pensent que les choses seront comme avant. Toutefois, avec la taille de la dette, il n’y a pas de solution magique. Il faut régler les problèmes en profondeur et ça va être difficile. Il n’y aura pas de solution de l’extérieur car l’effet de contagion de la crise libanaise est très faible. Les gens pensent que la (communauté internationale) ne permettra pas que le Liban fasse défaut car cela aura un impact sur la question des déplacés… Je n'adhère pas à cette théorie. Il faut que l’on fasse les choses nous-mêmes et rapidement. Je vais me battre pour cela et je pense que c’est possible mais le temps joue contre nous. Nous avons une dette de 90 milliards de dollars, ce qui est énorme par rapport à la taille de l’économie nationale. Il faut inverser la tendance.»   
Aux difficultés économiques s’ajoutent des périls géopolitiques qui constituent des dangers existentiels pour le Liban. «Il y a un parti (le Hezbollah, ndlr) qui représente une large frange de la population, qui possède son propre agenda extérieur aux ordres d’un pays étranger, souligne-t-il. Ses priorités ne correspondent pas à celles du reste du pays et cela est extrêmement grave. Ce parti dit que s’il y a une guerre entre l’Iran et les Etats-Unis, dans laquelle nous n’avons rien à faire, le Liban doit y prendre part. Quand je vois ce même parti attaquer les pays arabes dont dépendent plus de 400 000 familles libanaises, c’est assez incroyable.»
Malgré le regard sévère qu’il porte sur le Hezbollah, Camille Abousleiman se rend tous les jours à son bureau, à Moucharrafiyé, dans la banlieue sud de Beyrouth. Aucune région ne doit être fermée aux autres Libanais et un ministre se doit de donner l’exemple à ses subordonnés en venant tous les jours à son bureau.  
En dépit des divergences stratégiques avec le parti chiite, un esprit de «camaraderie avec tout le monde» est apparu en Conseil des ministres. «Mon approche est de gérer dossier par dossier, indépendamment de la partie qui en a la charge, dit-il. Souvent, il y a des convergences avec le CPL ou le Hezbollah. Je juge les affaires au cas par cas. Les différences stratégiques n’empêchent pas une approche scientifique et rigoureuse des dossiers.»

La Russie dans la région
Autre danger existentiel, la présence des déplacés syriens qui génère des difficultés économiques, sociales, démographiques «énormes». «Mais au moins, sur ce dossier-là, il y a une unanimité nationale, se réjouit-il. Je suis optimiste sur la volonté de tous les Libanais de voir les déplacés rentrer chez eux mais je reste pessimiste quant aux intentions du régime syrien de les accueillir. Dans ce contexte, j’appelle les partis qui ont de bonnes relations avec Damas à utiliser leur influence pour accélérer le règlement de ce problème.»  
Le ministre des FL affirme soutenir les efforts du président Michel Aoun pour accélérer le retour des déplacés avant la solution politique en Syrie. En revanche, il refuse que la présence des déplacés soit utilisée pour normaliser les relations avec le «régime syrien».
Pour le ministre du Travail, la Russie est devenue un acteur important, comme elle l’a montré en Syrie, où elle a inversé les rapports de force alors que le régime était au bord de l’effondrement. «Elle a réussi à un prix financier et humain relativement faible. La Russie a remporté une bataille stratégique», conclut-il.

 

«Pas un sou de l’État»
La loi en vigueur complique énormément toute action en justice contre des responsables soupçonnés d’enrichissement illicite. Si le procureur ne lance pas une procédure judiciaire, le plaignant doit débourser 200 millions de livres pour actionner la justice. «De par mon comportement, j’essaie de changer les normes, explique Camille Abousleiman. J’ai nommé un cabinet d’audit international pour vérifier toutes mes rentrées pendant la période de mon mandat pour s’assurer que chaque sou gagné est bien mérité. Si un jour quelqu’un veut déposer une plainte contre moi, tous mes comptes sont vérifiés et audités.»
M. Abousleiman reverse l’intégralité de son salaire de ministre à ses conseillers et paye de sa poche ses voyages et les séjours dans les hôtels, même lorsqu’il représente l’Etat libanais. «Je ne touche pas un sou de l’Etat libanais», dit-il. 

Paul Khalifeh
Photos Milad Ayoub

 

Il y a des réponses à la crise dans tous ses aspects, la situation n’est pas catastrophique. Rencontre avec Mansour Bteish, optimiste mais réaliste ministre de l’Economie.
 

Mansour Bteish a passé une longue carrière dans le secteur bancaire mais il ne semble pas atteint de cette déformation professionnelle qui fait passer les chiffres avant les hommes. Son approche de l’économie est résolument humaine, à l’image de ses convictions politiques, incarnées par le président Michel Aoun. Celui-ci représente, selon lui, un phénomène laïc et national. «Nous ne pouvons pas avoir de rôle au Liban si nous restons renfermés sur nous-mêmes», dit-il lors d’un rencontre à bâtons rompus avec Magazine.   
Les Libanais sont inquiets, ils craignent le pire mais Mansour Bteish est confiant dans la possibilité du gouvernement à surmonter la crise économique et financière. «Beaucoup de travail nous attend parce que nous avons des réformes structurelles à entreprendre sur les plans financier et économique, explique-il. Nous sommes devenus non seulement une économie de rente mais aussi improductive, au niveau de la production de biens et de services. Ce n’est pas vrai que le Liban n’est pas en mesure de produire. Il peut produire des biens et des services à haute valeur ajoutée.»
Le ministre est porteur d’un projet global pour le redressement de l’économie qui part d’un diagnostic selon lequel le problème de base est le déficit commercial, qui s’élève à 16 milliards de dollars par an. «Nous importons de biens pour 20 milliards, voire plus avec la contrebande, et nos exportations n’atteignent pas quatre milliards, dit-il. Ajoutons à ce constat la situation de nos services, qui étaient très rentables. Le tourisme, par exemple, représentait 17,5% du PIB, aujourd’hui cette proportion a dramatiquement chuté. Non seulement on ne voit plus de touristes étrangers au Liban mais les touristes libanais sortent du pays avec leurs dollars pour les dépenser ailleurs. Nous devons donc encourager les touristes étrangers à venir mais aussi développer le tourisme interne. Certes, il y a de nombreuses difficultés qui se dressent devant cette entreprise, comme la circulation qui est un problème de base, qui affecte de 3 à 4% le PIB. Il faut aussi travailler sur les dépenses d’investissement, qui ont été grandement négligées ces dernières années. L’économie du pays souffre de problèmes structurels, c’est pour cela que les conférences Paris et Paris II ont été organisées en 2001 et 2002. Mais ces problèmes structurels ont été ‘cachés’ entre 2007 et 2010, par l’afflux de capitaux en provenance de l’étranger, fuyant la crise financière internationale.»

Pénurie de capitaux
A partir de 2011, les problèmes dissimulés ont refait surface, avec une pénurie de capitaux dans le monde et dans la région, à laquelle s’est greffée la crise syrienne, qui a aggravé la situation économique et sociale dans notre pays. «Le recul des prestations du secteur des services a fait perdre au Liban 3 à 4 milliards de dollars annuellement, précise le ministre. Ce manque à gagner est pour moi une perte de fonds qui aurait pu résorber une partie du déficit de la balance commerciale. Il y a aussi les fonds envoyés par les Libanais qui travaillent dans le Golfe, en Afrique, en Europe et ailleurs, et qui s’élèvent à un peu moins que 8 milliards de dollars par an. Ces flux permettent de résoudre une partie du problème du déficit de la balance des paiements. Cependant, 70 à 75% de ces montants sont en train de reprendre le chemin inverse, de quitter le Liban, pour payer la main-d’œuvre étrangère, qui n’est pas de haute valeur ajoutée. En net, ces capitaux ne sont plus de l’ordre de 8 milliards de dollars mais entre 2,1 et 2,3 milliards.»
Selon M. Bteish, il existe une autre question à soulever, celle des capitaux en provenance de l’étranger, qui représentent quelque 20% des dépôts bancaires, soit 35 milliards de dollars sur 180 milliards. «Des intérêts sont servis sur ces fonds et avec la hausse des taux d’intérêt, les montants que nous payons pour ces capitaux ont presque doublé, déplore-t-il. Il y a enfin les intérêts payés pour la dette externe, qui s’élève à 42 ou 43 milliards de dollars, pour lesquels on a doublé le coût avec la hausse du taux d’intérêt. Imaginez des intérêts moyens de 8% sur 43 milliards de dollars, cela fait 3,5 milliards, puisés dans l’économie libanaise pour être versés aux non-résidents. Je ne suis pas contre l’apport de capitaux étrangers au Liban mais je suis quelque peu sceptique vis-à-vis des coûts des taux d’intérêt élevés. En net aujourd’hui, les comptes courants étrangers du pays sont de 12,5 milliards de dollars. En parallèle, il y avait l’année dernière un déficit fiscal  de 6,5 milliards de dollars. C’est ce qu’on appelle, techniquement, des déficits jumeaux, et ce phénomène fait que la situation est délicate.»
L’autre question très importante est la consommation nationale par rapport à la production nationale. «Notre pays consomme, en ménages (environ un million de familles) 91,9% du PIB, souligne-t-il. Si nous y ajoutons les dépenses du gouvernement, soit 13,1%, nous arrivons à 105% du PIB. Il n’existe aucun autre pays où la consommation est supérieure à la production. Cela signifie que nous avons un déficit de 5% du PIB à combler, c’est pour cela que nous nous démenons pour essayer d’attirer des capitaux de l’étranger.»
Mansour Bteish met le doigt sur la plaie: «Nous sommes une économie qui n’a pas d’épargne. L’épargne, c’est la différence entre la production et la consommation. Si nous produisons 100 et que nous consommons 90, les 10 restants représentent l’épargne qui est réinvestie directement ou indirectement dans l’économie. C’est pour cela que nous devons nous concentrer sur la production et nous sommes un pays capable de produire des biens à valeur ajoutée, pas seulement dans l’industrie, mais aussi dans le cinéma, les secteurs artistiques, le tourisme. Il faut produire, des biens ou des services, et c’est sur cette base qu’il peut y avoir un redressement de la situation.»

Des slogans?
Relancer la production est un objectif louable mais il ressemble plus à un slogan. Le budget contient peu de mesures allant dans ce sens. La taxe de 3% sur les importations qu’il a proposée n’est-elle pas à double tranchant? D’un côté, elle est susceptible de relancer la production locale dans certains secteurs, de l’autre elle pourrait provoquer une montée des prix.
«C’est l’affirmation de la hausse des prix qui est un slogan, se défend le ministre de l’Economie. J’ai proposé un plan en 14 points. L’un d’eux est de taxer provisoirement une vingtaine de produits importés qui font une concurrence déloyale et illégale à la production nationale. Un autre consiste à imposer une taxe de 3% sur les importations à l’exception des médicaments et des équipements destinés aux secteurs productifs de l’économie libanaise. Ça concerne une quinzaine de milliards de dollars d’importations par an, soit 450 millions de dollars de revenus supplémentaires. Mon idée est d’utiliser 35% de ce montant pour subventionner et aider les secteurs productifs libanais pour une durée de trois ans et demi leur permettant de retrouver une dynamique et d’être plus compétitifs, aussi bien sur le marché local qu’à l’étranger. Ces mesures inciteront les Libanais à consommer des produits locaux. D’ailleurs, la classe moyenne et les catégories à revenus limités consomment du ‘made in Lebanon’. La taxe sur les produits importés ne les touche pas. Ceux qui veulent consommer des fromages français ou acheter des cravates griffés devront supporter cette mesure.»      
L’Etat a-t-il les moyens d’honorer ses engagements à court et moyen termes, qui représentent, entre le service de la dette et les salaires du secteur public, quelque 70% du budget? «Notre objectif est justement de réduire les coûts, répond M. Bteish. Par exemple, il y avait 650 généraux dans l’armée. Aujourd’hui, leur nombre est tombé à 350. Certes, cela a été coûteux mais le but du président de la République et du commandant en chef de l’armée est de réduire le nombre de généraux à 150. Il y a aussi des allocations sociales et autres prestations qui sont exagérées. Nous avons mis des plafonds pour réduire les coûts que l’on ne voit pas toujours mais qui sont importants.»

Evasion fiscale
«En parallèle, il faut améliorer les revenus de l’Etat, qui représentent seulement 21,7% du PIB, poursuit le ministre. En France, ils sont à hauteur de 45%. Notre problème est que les recettes de l’Etat ne sont pas assez élevées par rapport à la production nationale et au PIB. Notre modèle fiscal est archaïque et a besoin d’être révisé et modernisé. Il faut aussi que tous les imposables fassent des déclarations correctes. Or la plupart des bilans des entreprises présentés au fisc ne reflètent pas la réalité. Je viens d’un secteur où j’ai bien vu la différence entre les bilans audités et officiels et les bilans non officiels présentés aux banques pour les demandes de crédits. Nous avons demandé à la BDL d’exiger des banques qu’elles n’acceptent que les bilans officiels. Je suis allé plus loin en proposant une mesure en vigueur en France qui est le Fiben, le fichier bancaire des entreprises. Pourquoi faut-il que les entreprises aient deux comptabilités? Que ceux qui génèrent des profits payent! C’est 17% alors qu’en France c’est 38%. La dernière étude établie par la Commission d’études auprès de l’Association des banques, que je présidais, datée du 23 janvier 2019, montre que l’évasion fiscale au Liban est de l’ordre de 1,7 milliards de dollars. Il y a 1,1 milliards d’impôts sur le revenu, dont près d’un milliard d’impôt des sociétés et des entreprises, et 100 à 150 millions de dollars qui constitue un impôt sur le revenu des salariés du secteur privé. Il y a une bonne partie des entreprises libanaises qui ne déclarent pas les vrais salaires de leurs employés. En deuxième position des évasions fiscales viennent les trois catégories des taxes foncières, récurrentes et non récurrentes, et les droits de succession. Je les estime à 200 millions de dollars. Il y a enfin la TVA et les douanes. Concernant la TVA, nous avons réduit l’année dernière le minimum à déclarer de 150 millions à 100 millions de livres. Cette année, j’ai proposé que cela soit ramené à 25 millions de L.L., puis à 50 millions à partir de janvier 2020, pour permettre au ministère des Finances de se préparer. Car j’ai appris que 84 000 personnes physiques et morales sont en dessous de 100 millions de livres, donc ne paient pas la TVA. Malheureusement, lors des discussions au Parlement, le montant a été ramené à 100 millions. C’est dommage, car c’est une réforme qui devait passer. Nous avons donc essayé, dans le budget, de relier les aspects économiques et financiers. Nous avons partiellement réussi. Nous allons insister pour que cette mesure de rabaissement du montant déclaré de la TVA soit adoptée lors du budget de 2020.»
Autre point très important: le montant des prêts subventionnés dans ce pays qui est de 19 milliards de dollars, pour un PIB de 56,5 milliards l’année dernière, et pour un total de crédits à l’économie de près de 55,5 milliards de dollars. «Les crédits représentent donc 100% du PIB, dit-il. Mais 19 milliards sont subventionnés par l’Etat, dont 12 milliards à l’habitat et 7 milliards alloués, soi-disant, aux secteurs productifs. Ces secteurs productifs de l’économie ne parviennent pas à produire 8 milliards de dollars et ils bénéficient de prêts subventionnés de l’ordre de 7 milliards. Personne ne sait à qui sont destinés ces prêts subventionnés et j’ai haussé le ton lors d’une conférence de presse, le 4 avril, et en Conseil des ministres ensuite, et je continuerais à le faire parce que je sais qu’une bonne partie des crédits ne sont pas dépensés pour le but pour lequel ils ont été initialement alloués.»
Autre mesure, la réduction du déficit budgétaire de 11,47% en 2018 à 7,59% cette année. «Cet objectif pourra être atteint si nous assumons tous nos responsabilités et les hommes politiques sont de plus en plus conscients de la gravité de cette situation très délicate mais que nous pouvons surmonter.»

Pas de scénario chypriote
Sommes-nous au bord de l’effondrement? Les Libanais seront-ils surpris un beau matin d’apprendre qu’ils ne peuvent plus retirer leurs dépôts des banques, comme cela s’est produit à Chypre? Mansour Bteish est catégorique: «Ce n’est pas vrai que nous sommes au bord de l’effondrement. La première différence avec Chypre c’est que dans ce pays les crédits étaient supérieurs aux dépôts bancaires, ce qui est loin d’être le cas au Liban, où ils constituent le tiers des dépôts. Il y a quand même 50 milliards de dollars placés à l’étranger via la Banque du Liban ou directement par les banques auprès de leurs correspondants. Donc nous sommes loin d’une situation similaire au scénario chypriote. Certes, la situation est délicate et nous devons tous travailler main dans la main et immédiatement. Il ne faut pas oublier non plus la première mesure qui est l’adoption du plan de l’électricité, qui n’est autre que celui de 2010. Nous avons perdu 9 ans à cause des tiraillements politiques. Si nous résolvons le problème de l’électricité, nous aurons réduit le déficit fiscal au tiers, sur une période de trois ans. Si nous gérons convenablement nos recettes et nos dépenses en tant que gouvernement, nous aurons aussi fait un grand progrès.»
Y a-t-il un phénomène de fuite de capitaux et de tarissement des flux entrants? «Si aujourd’hui, 3 à 4 milliards sur 180 milliards ont quitté le pays, ce n’est vraiment pas une catastrophe, tempère le ministre. Les gens ont confiance dans le pays. 80% des dépôts appartiennent à des résidents et 20% seulement à des non-résidents et, parmi ces derniers, une bonne proportion appartient à des Libanais qui placent leur argent à l’étranger puis qui les replacent ici dans des dépôts fiduciaires… Vous connaissez le jeu. Donc pratiquement, pas plus de 12% des dépôts bancaires appartiennent à des non-résidents.»

Paul Khalifeh
Photos Milad Ayoub

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Éditorial
Le facteur temps est décisif

Les ministres rencontrés ou interviewés par Magazine ces dernières semaines, toutes tendances confondues, soulignent le «sens des responsabilités» des représentants de tous les partis au gouvernement et le «sérieux» avec lequel ils abordent les dossiers économiques, financiers et politiques. Ils jettent un regard plutôt positif sur la qualité des débats en Conseil des ministres, même si certains déplorent le temps parfois excessif passé sur des dossiers qui auraient pu être tranchés plus rapidement.Or le temps est, aujourd’hui, un facteur déterminant dans la dynamique de maîtrise de la crise que le gouvernement se promet d’enclencher. Chaque jour qui passe est un jour de perdu. Chaque jour qui passe éloigne davantage le gouvernement des objectifs qu’il s’est fixés au niveau de la réduction du déficit budgétaire. Chaque jour qui passe voit le service de la dette gonfler et le sauvetage de plus en plus périlleux.Cette constatation n’est pas nouvelle mais on ne la rappellera jamais assez. On ne la martèlera jamais assez. C’est parce qu’ils n’ont pas conscience du facteur temps que les responsables ont mené le pays là où il est aujourd’hui, au bord du gouffre. Le plan de réhabilitation du secteur de l’électricité, adopté en avril dernier, est pratiquement le même que celui qui avait été préparé il y a 9 ans. Les tiraillements et les surenchères politiques avaient empêché sa mise en œuvre. Si ce vaste chantier avait été lancé à l’époque, les milliards de dollars engloutis par l’EDL, qui constituent tous les ans une moyenne de 11% du budget, auraient pu être économisés et le Liban ne serait pas dans la situation délicate qui est la sienne en ce moment. Cet exemple d’incurie des pouvoirs publics peut être multiplié à volonté dans divers secteurs.Le temps n’est plus un luxe que les dirigeants peuvent se payer avec l’argent du contribuable. L’examen du budget par la Commission parlementaire des Finances et du Budget a trop traîné, ce qui est inexplicable, car la composition politique de cette instance est presque similaire à celle du gouvernement, qui a déjà amplement pris son temps pour approuver le projet de loi de Finances au bout de 21 séances marathons. Soit les partis sont atteints de schizophrénie et adoptent une chose en Conseil des ministres puis son contraire en Commission; soit ils sont incapables de tenir leurs troupes et certains députés s’ingénient à défaire ce que leurs camarades ont approuvé au gouvernement; soit les partis tiennent un double langage et, de ce fait, sont moins «responsables» qu’ils n’en donnent l’impression. Cette dernière option nous semble la plus plausible.Pour la démentir, le gouvernement doit montrer son sérieux et sa détermination à aller de l’avant en préparant et en envoyant au Parlement le projet de budget 2020 d’ici la mi-octobre au plus tard, comme le stipule la Constitution. Sinon, le sauvetage relèvera des missions impossibles.     


 Paul Khalifeh
   

Combien ça coûte

Les implants dentaires
Qu’il figure à l’avant ou à l’arrière de la cavité buccale, le vide causé par la perte de certaines dents est toujours désagréable. La pratique des implants dentaires constitue une…

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