Moyen-Orient. La Russie passe à l’offensive
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Nº 2895 du vendredi 03 Mai 2013

Moyen-Orient. La Russie passe à l’offensive

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Animé par la volonté de préserver son indépendance et sa force de frappe énergétique, face aux pays du Golfe d’inspiration américaine, le renforcement de l’activité diplomatique de la Russie au Moyen-Orient s’explique également par la montée de l’islamisme radical qui menace l’unité de la Fédération où certaines Républiques sont à majorité sunnite.

Le retour à la présidence de Vladimir Poutine a durci la politique étrangère russe. La parenthèse Dimitri Medvedev, qui a tenté de nouer une certaine proximité avec le président américain Barack Obama, est bel et bien refermée. Les bouleversements politiques du Moyen-Orient ont conduit Moscou à revenir à ses fondamentaux. Pour la Russie, cette région du monde est d’une importance vitale. Depuis des années, elle livre contre les Etats-Unis une guerre énergétique impitoyable qui sous-tend, aujourd’hui comme hier, les rapports de force entre les pays de la région. Mais le «Printemps arabe», expression que récusent les théoriciens de la diplomatie russe qui préfèrent parler de «soulèvement islamique», a posé des enjeux encore plus profonds. Au cours des siècles, la Russie s’est donné les moyens d’être l’Eurasie, le plus vaste pays du monde, carrefour des civilisations occidentales et orientales. D’un côté, la réaffirmation de son identité chrétienne orthodoxe (voir page 23); de l’autre, la volonté farouche d’empêcher l’islamisme radical de prendre racine dans le pays avec lequel le pouvoir central a déjà fort à faire. Aujourd’hui, c’est tout simplement de son intégrité dont il s’agit.

Le péril de l’islamisme
Dans la foulée d’Evgueni Primakov, ancien ministre des Affaires étrangères de Boris Eltsine, considéré comme le parangon de la politique moyen-orientale de la Russie, Vladimir Poutine a saisi les avantages stratégiques d’une ouverture sur l’islam dit modéré. Dès mars 2008, dans un message à l’Organisation de la conférence islamique (OCI), le président russe assurait que «l’établissement de liens plus approfondis d’amitié et de coopération avec le monde musulman [était] une orientation stratégique de la Russie» et que Moscou «[partageait] les préoccupations concernant le danger d’une division du monde selon des lignes de fracture religieuses ou de civilisation».

Un chiffre méconnu. Peuplée de près de 142 millions d’habitants, la Russie compterait entre 20 et 25 millions de musulmans, majoritairement sunnites, installés surtout dans le Caucase et dans la région de la Volga, autour de la ville de Kazan, plus au centre du pays. Depuis l’attaque d’un théâtre moscovite en octobre 2002, les services de sécurité russes mènent une guerre sans merci au terrorisme islamiste. D’abord cantonné en Tchétchénie, il s’est propagé à d’autres zones de la région comme le Daguestan, l’Ingouchie ou l’Ossétie du Nord. A ce front cristallisé, depuis plusieurs années maintenant, s’ajoute un nouveau front dans la Volga qui inquiète davantage les autorités. Une déstabilisation de cette région aurait des conséquences économiques redoutables, car s’il venait à tomber, le domino ouralo-volgien risquerait d’emporter avec lui celui de la Sibérie, grande productrice de pétrole.
Traumatisée par les révolutions qui ont ébranlé son premier cercle étranger - en Géorgie, en Ukraine ou au Kirghizstan - la Russie se méfie donc du Printemps arabe. Elle s’en méfie d’autant plus qu’il a conduit des islamistes au pouvoir. Céder sur la Syrie reviendrait à le faire sur d’autres insurrections qui pourraient éclater dans l’espace postsoviétique, comme en Ouzbékistan, au Kazakhstan ou en Azerbaïdjan. En clair, Moscou craint que l’islamisation du monde arabe ne finisse par contaminer les Républiques musulmanes d’Asie centrale, voire même la Fédération de Russie».

Le point d’ancrage syrien
Dans l’argumentaire bien rodé du chef de la diplomatie Sergueï Lavrov pendant les réunions du Conseil de sécurité et dans les capitales occidentales auprès de ses homologues, la thèse de la contamination est toujours énoncée en tête des préoccupations russes. L’autre argument, ce sont les liens étroits que la Russie entretient avec la Syrie, depuis les années 1950 avec la présidence de Chucri el-Kouwatli, pour s’affirmer avec Hafez el-Assad.
La coopération militaire est ancienne et multiforme: l’armée syrienne, une des plus importantes du Moyen-Orient avec plus de 400 000 hommes, est essentiellement équipée de matériel russe, livré au rythme moyen de 700 millions de dollars par an dans les années récentes; des générations d’officiers syriens ont été formées en Russie et des liens personnels se sont noués; la base navale de Tartous établie en 1971, la seule en Méditerranée, a été rouverte récemment. Les bases d’une coopération dans le domaine nucléaire et énergétique ont été définies lors du voyage du président Medvedev en mai 2011. De plus, les relations ont pris une dimension humaine avec plus de 50000 couples mixtes, auxquels s’ajoutent les liens étroits entre le patriarcat orthodoxe russe et l’Eglise grecque-orthodoxe syrienne.

Sur le plan politique, la position de la Russie sur le dossier syrien n’a plus évolué depuis la signature des accords de Genève, le 30 juin 2012. Seule une solution politique syrienne, par l’intermédiaire d’un dialogue national regroupant représentants du régime et de l’opposition, est envisageable. D’ailleurs, Moscou a reçu, à plusieurs reprises, des émissaires de l’opposition au régime de Bachar el-Assad. Sont ainsi condamnés non seulement les ingérences des pétromonarchies du Golfe et de la Turquie, mais aussi l’imprudence et le bellicisme de l’Occident accusé de sous-estimer le péril islamiste. La Russie considère que le régime de type laïque, protecteur des minorités, constitue un rempart efficace face à ce danger.

Energie, le grand jeu
Sur le front syrien s’ajoute une autre dimension aussi profondément dissimulée qu’essentielle, celle de l’énergie et sur ce terrain, la Russie fait figure de géant. C’est sans doute là que se déploient le plus nettement les principes de la diplomatie russe.
Un constat, la Syrie est un élément central dans des projets de pipelines et gazoducs iraniens mais aussi qataris. Les deux pays se partagent actuellement l’un des plus grands champs gaziers du monde: le South Pars du côté iranien et le North Dome du côté qatari. Or, pour être acheminé, le gaz qatari passe par le détroit iranien d’Ormuz. En 2009, Doha avait alors eu l’ambition de construire un gazoduc passant par l’Arabie saoudite, la Jordanie et la Syrie. Or, Bachar el-Assad avait refusé ce projet, préférant signer un accord avec son allié iranien, mais surtout pour conserver ses échanges énergétiques sur le long terme avec la Russie. Ainsi, en juillet 2011, un contrat fut signé entre l’Iran, l’Irak et la Syrie en vue de construire un gazoduc d’ici 2016 pour acheminer le gaz naturel du gigantesque champ gazier iranien, jusqu’à la côte syrienne en Méditerranée.

Mais Doha n’a pas encore abandonné son projet. L’objectif est triple et très clair: donner à Israël une chance d’exporter son gaz vers l’Europe par voie terrestre et au moindre coût, libérer la Turquie de sa dépendance du gaz iranien et casser le monopole gazier russe en Europe.
A ce titre, le bassin gazier et pétrolifère de la Méditerranée orientale – entre Israël, Chypre et le Liban – constitue un nouvel enjeu. La société Gazprom a répondu aux appels d’offres dans les trois pays et a eu gain de cause. Il y a quelques semaines, le géant russe Gazprom a obtenu une licence d’exploitation au large des côtes palestiniennes, l’extraction commencera en juin. Au Liban, Gazprom est en lice pour l’exploitation des réserves libanaises. En Syrie, qui renferme les plus importances ressources gazières du Levant, la Russie a fait comprendre qu’elle avait priorité sur l’exploitation du gaz. Les projets de Gazprom au Levant ne constituent que 1% de ses activités mondiales. Mais la Russie s’y intéresse avant tout pour conserver et renforcer sa suprématie dans ce secteur.

Le retour en force au Liban
Sur sa carte diplomatique, la Russie est loin d’avoir oublié le Liban. Pendant deux jours, la visite de 48 heures du vice-ministre des Affaires étrangères, Mikhaïl Bogdanov, a attiré tous les regards. Après Téhéran, Istanbul et Beyrouth, il s’est rendu en Jordanie. A Moscou, cette visite a été minutieusement préparée. Malgré le fait que certains responsables diplomatiques russes auraient préféré qu’elle soit reportée jusqu’à la formation d’un nouveau gouvernement, c’est Sergueï Lavrov en personne qui aurait décidé de la maintenir à la date prévue. Bogdanov a d’ailleurs rencontré le Premier ministre sortant Najib Mikati et son successeur désigné Tammam Salam.

Accompagné de l’ambassadeur Alexander Zasypkin, Bogdanov a rencontré plus d’une vingtaine de personnalités politiques et religieuses. Très clairement, Moscou a décidé d’approfondir ses relations directes avec les partis politiques libanais, à la manière des Etats-Unis et de l’Arabie saoudite, Riyad ayant fait comprendre qu’il envisageait de jouer un nouveau rôle au Liban. La Russie a, semble-t-il, adopté une contre-stratégie face à Riyad, destinée à contrer les velléités des organisations jihadistes de faire du Liban leur base-arrière pour leurs activités en Syrie et plus loin, au Caucase par exemple.
La très longue entrevue que lui a accordée le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, est à ce titre, un signe fort, notamment sur l’implication du parti dans le conflit syrien.
L’autre aile de la diplomatie russe concerne les chrétiens d’Orient. Fort de son identité orthodoxe, Moscou est bien décidé à jouer ce rôle de protecteur. Les relations entre les Eglises d’Orient et la hiérarchie orthodoxe, très présente en Syrie et au Liban, se sont fortement accrues ces derniers mois. La visite du patriarche maronite, le cardinal Béchara Raï, à Moscou, et la rencontre à l’hôtel Phoenicia qui a réuni le vice-ministre russe à des dizaines de représentants d’associations orthodoxes libanaises les ont dernièrement illustrées. Une conférence parrainée par la Russie, qui devait se tenir le mois dernier, reportée pour l’automne prochain, devrait changer d’intitulé. A l’origine cantonnée à La protection des chrétiens d’Orient, la conférence devrait finalement parler de la protection des minorités d’Orient. Visiblement, la Russie voit grand et loin.

Julien Abi-Ramia

La petite histoire de l’ambassade de Russie
Il y a plusieurs mois, il a été question de déménager l’ambassade russe de son emplacement actuel, du côté de la Corniche el-Mazraa. Finalement, cela n’aura pas lieu, et pour cause. Les services et le personnel consulaire sont abrités depuis le début du XXe siècle dans un établissement scolaire, construit par des missionnaires russes et chargé d’histoire.
Au déclenchement de la Première Guerre mondiale, qui a mis aux prises la Russie à l’Empire ottoman, l’école a dû fermer ses portes. Jamais ils n’ont tenté de faire de politique au Liban. Les missionnaires enseignaient même en arabe.   
 

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Éditorial
Libérez les deux évêques!

L’enlèvement de Youhanna Ibrahim, évêque syriaque orthodoxe d’Alep, et Boulos Yazigi, évêque de l’Eglise grecque-orthodoxe de la même ville, le 22 avril, est un crime répréhensible à tous les égards. Sur un plan général, la privation de liberté, pour des motifs injustifiés, par des groupes ne disposant d’aucun mandat pour le faire est un retour à la loi de la jungle. Humainement, ces deux prélats, de par leur fonction et leur vocation, sont des messagers de paix, d’amour et de dialogue, ils ne méritent certainement pas le mauvais traitement qui leur a été infligé. A un niveau religieux, ils ont été enlevés parce qu’ils sont chrétiens, ce qui constitue une atteinte inadmissible au principe de la liberté de culte. Vu du prisme de la crise syrienne, les deux évêques étaient en mission humanitaire, pour tenter d’obtenir la libération de deux prêtres kidnappés dans la même région, il y a deux mois. Leur enlèvement est une violation de tous les principes, y compris des règles de la guerre, qui interdisent de s’en prendre à des médiateurs et des messagers. Si deux éminents évêques, dont le frère du patriarche de la plus grande Eglise d’Orient, ont été traités avec autant de légèreté et de rudesse, quel sort sera-t-il réservé au commun de leurs ouailles. C’est sans doute l’un des principaux messages que les ravisseurs (des Tchétchènes paraît-il; mais qui croit qu’ils peuvent agir sans couverture locale?) veulent transmettre aux chrétiens de Syrie et de toute la région: «Même vos évêques ne jouissent d’aucune immunité, alors que dire de vos prêtres, vos diacres, vos bonnes sœurs et vos fidèles?». Malgré le caractère abject de cet acte, on constate avec tristesse et consternation qu’il n’a pas suscité la vague de réprobation qu’il mérite. Faut-il, à Dieu ne plaise, qu’ils soient torturés et leurs têtes plantées sur un clocher (comme le cheikh Saadeddine d’Alep, égorgé et décapité avant que sa tête ne soit exposée sur le minaret de sa mosquée), pour que l’on entende, enfin, quelques timides condamnations? Pourtant, pour bien moins que cela, nous avons vu, ces deux dernières années, des personnalités politiques et publiques et des dirigeants, monter sur leurs grands chevaux, pour dénoncer avec véhémence la «répression sauvage», «les crimes odieux», «les atteintes inacceptables aux libertés individuelles et collectives…». Nous avons vu des médias entrer en campagne pour défendre un blogueur interpellé, ou un militant arrêté, des ONG se mobiliser pour sensibiliser l’opinion publique… Mais pour les deux évêques, c’est le silence radio, tous ont perdu la voix… et la conscience. Cette triste affaire est un exemple vivant de la politique des deux poids deux mesures, qui n’est malheureusement plus l’apanage des grandes puissances, mais aussi de supports médiatiques censés informer les gens. On constate que l’information fait l’objet d’une sélection rigoureuse et d’une hiérarchisation répondant à une grille de lecture politique. Malgré toutes les tentatives destinées à minimiser la gravité de l’enlèvement des deux évêques et à le banaliser, en le traitant comme un fait divers ordinaire, cet acte constitue un développement extraordinaire. Il montre que plus personne n’est à l’abri, que certains groupes franchissent toutes les lignes rouges sans que personne ne leur demande de comptes et, plus grave encore, que les opposants syriens qui occupent le devant de la scène médiatique n’ont aucun pouvoir sur ceux qui tiennent le terrain. Si l’Occident n’est pas parvenu à obtenir la libération de deux évêques, quelles garanties peut-il encore fournir que les armes qu’il livre aux rebelles ne finiront pas entre les mains des coupeurs de têtes et autres barbares lâchés dans la nature… à deux pas de chez nous?


 Paul Khalifeh
   

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