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Editorial

Cherche gouvernement désespérément

 

Cherche gouvernement désespérément

Depuis que les Libanais ont compris que, quelle que soit la puissance de l’envahisseur, il ne peut éternellement occuper leur pays, qu’ils ont admis qu’aucune communauté ne pouvait durablement administrer les autres, il ne leur restait plus qu’à se gouverner avec le plus de bonheur possible. Le gouvernement actuel a décidé d’adopter la neutralité par rapport à la crise syrienne. Visiblement, c’est une neutralité tout court qu’il pratique, comme d’ailleurs ceux qui l’ont précédé. Depuis maintenant plus d’un an que ce cabinet est aux commandes, il patauge dans des querelles ineptes. Tantôt, c’est celle sur l’EDL qu’il faut réformer. On apprend, à la veille de l’été, qu’on n’est toujours pas sûrs que les bateaux, qui doivent remplacer la centrale de Zouk pendant sa réhabilitation, soient une bonne idée! Dixit le Premier ministre. Les négociations entre le patronat et les syndicats connaissent une impensable issue positive où, pour la première fois dans l’histoire du Liban, ils accordent leurs violons. Mais voilà, il aura fallu un ministre frondeur pour retarder la mise en application de l’accord, dont certaines clauses, malgré le licenciement du dit ministre, ne sont toujours pas réglées. Enfin, la bataille sur les milliards dépensés par les gouvernements précédents ou ceux à payer par l’actuel, est devenue une autre raison pour ne rien faire. C’est d’autant plus désolant que ceux qui, aujourd’hui, protestent contre un blanc-seing donné aux dépenses passées, ont, eux aussi, plongé dans la même tambouille. Bref, le temps passe, le monde change, toutes les fonctions du gouvernement sont mises en veilleuse et nous inventons des querelles pour faire passer ce même temps. Le plus dur est qu’aucune véritable protestation n’émane de qui ce soit. Elles sont toutes étouffées au nom des deux mamelles des partis politiques de ce pays: la souveraineté pour les uns, la résistance pour les autres. Mais celles-ci ne nourrissent pas le citoyen, loin de là. Dans sa situation de total abandon, son quotidien se dégrade à plus d’un chapitre: la santé, l’école, les infrastructures, la sécurité, la justice. Nous assistons à leur lente érosion, que les initiatives et les succès de la société civile ne peuvent seuls réparer. Or, nous n’irons pas en enfer par une simple écriture comptable qui annoncera notre faillite. Cette rentrée dans les ténèbres sera le fruit de la violence. Freud disait que la frustration sexuelle était la seule responsable de notre agressivité. Peter Sloterdjijk, le contredit. Il nous explique que l’absence de dignité, d’estime de soi, de reconnaissance, de justice, ajoutés à la pénurie matérielle, depuis que le modèle libéral a décuplé les richesses, sont autant de raisons pour exprimer sa colère. Il ne faut surtout pas se tromper de phénomène. Si l’expression de la déchéance prend une tournure confessionnelle, elle n’est que de plus en plus le fruit d’un sentiment de dépossession des moyens d’une existence honorable. Est-ce le cas? Mohammad el-Assir et Sobhi Toufayli, de retour sur la scène médiatique, entraînent derrière eux des cohortes de mal nourris. Quand, à Tripoli, les armes parlent, ce sont les laissés pour compte de Bab el-Tebanneh et Baal Mohsen qui se battent. Dans la Békaa, ceux qui enlèvent et échangent des citoyens contre des rançons, sont des misérables. Ceux qui volent le tronc des églises ne le sont pas moins. Si ces citoyens recevaient ce que l’Etat leur devait, ils seraient moins enclins à s’enflammer, à se mettre hors-la-loi. Que l’on ne s’y trompe pas, que le régime de Bachar el-Assad tombe ou qu’Israël cède aux Palestiniens, nous n’aurons pas résolu nos problèmes.
Le gouvernement doit se ressaisir, dépasser l’obsession des échéances de 2013 et 2014, montrer aux Libanais que le navire n’est pas à la dérive ou céder la place à d'autres, à condition que ces autres aient, eux, compris l’urgence. Autrement, il nous restera un dernier recours en 2013: ne pas renouveler notre allégeance aux coupables de notre banqueroute. Aurions-nous le courage, ne serait-ce qu’une fois de renvoyer ceux qui nous grugent?

Amine Issa

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