Magazine Le Mensuel

Nº 2933 du vendredi 24 janvier 2014

Culture

Prix Phénix 2013. Deux auteurs deux genres

C’est au siège de la banque Audi-Saradar que le prix Phénix 2013 a été remis à Gilbert Achcar. Ce prix, qui récompense chaque année un ouvrage écrit en français par un auteur libanais ou français à propos du Liban, a été attribué conjointement à Gilbert Achcar pour son essai Le peuple veut qui analyse les révolutions arabes, et à Sorj Chalandon pour son roman Le quatrième mur dont l’action se déroule au Liban.

Inaugurant la cérémonie, Raymond Audi a pris la parole avant de remettre le prix au lauréat: «Nous sommes réunis ce soir pour la remise du prix Phénix 2013, non loin de l’endroit où, il y a quelques jours, une explosion effroyable a coûté la vie à Mohammad Chatah et à plusieurs citoyens, victimes innocentes. Notre foi dans ce pays est telle que nous ne baissons pas les bras. La culture est la meilleure réponse au crime et à la barbarie, elle est la preuve que la logique de création et de renaissance doit prévaloir sur celle de la mort. C’est pourquoi nous avons tenu à ne pas reporter cet événement pour bien marquer notre refus que l’obscurantisme et la haine ne prennent le dessus sur la vie et sur l’art qui en est la plus belle expression». Audi poursuit: «La banque Audi, qui a toujours opté pour une politique de mécénat visant à développer les arts et à mettre en valeur le patrimoine libanais, considère qu’il est du devoir de toute institution de participer à la vie culturelle du pays, surtout quand l’Etat et les collectivités locales sont dépourvus de moyens ou de volonté. Nous sommes déterminés à persévérer dans cette voie, parce que nous croyons en notre jeunesse, en nos artistes, en nos talents et parce que nous pensons que le Liban sans la culture et sans la liberté qui en est le socle perdrait son identité et sa spécificité dans le monde arabe».
Prenant ensuite la parole, Alexandre Najjar a présenté le riche parcours professionnel des lauréats et donné un aperçu de leurs derniers ouvrages. «Dans Le peuple veut. Une exploration radicale du soulèvement arabe, dit-il, Achkar démontre que le monde arabe se trouve dans une situation de ‘‘développement bloqué’’. Après la phase de développement dominée par le secteur public et qui s’est achevée vers 1970, la région a connu une étape de stagnation suivie d’une période pendant laquelle la croissance a été inférieure à la moyenne des pays en voie de développement. Les taux de pauvreté et d’inégalité y sont fort élevés, alors que la précarité y bat des records mondiaux. Le taux de chômage de la jeunesse, le sous-emploi des femmes et le chômage des diplômés sont les caractéristiques négatives de cette situation dont les causes doivent être recherchées dans la nature même des Etats ou des régimes rentiers où corruption et népotisme sont la règle. En outre, le pétrole a conduit à la consolidation des despotismes régionaux et au développement des forces de l’intégrisme islamique, alors que les appareils d’Etat et les conditions sociales et économiques paralysaient les forces progressistes. Le nouveau paysage audiovisuel créé par l’expansion des chaînes satellitaires a encouragé la diffusion d’un fanatisme religieux relayé par les télécoranistes». Toujours selon Najjar, «pour l’auteur, la pensée incarnée par le slogan ‘‘l’islam est la solution’’ ne permet de régler aucun problème. Un véritable changement sociopolitique doit s’appuyer sur les forces populaires pour aboutir à un retour aux politiques de développement sans le despotisme et la corruption qui les accompagnaient».
Revenant sur le dernier roman de Sorj Chalandon qui a pour cadre le Liban, Najjar précise que Le quatrième mur «met en scène en 1982 deux amis, Samuel et Georges, qui décident de monter la pièce Antigone de Jean Anouilh au milieu d’un Beyrouth en guerre et de réunir des protagonistes de tous les camps pour une unique représentation, quelque part sur la ligne de démarcation, dans un cinéma de fortune saccagé. Comme Samuel est malade, Georges lui fait la promesse de mener à bien cette utopie poétique et d’aller jusqu’au terme de ce rêve naïf et dangereux».

Danièle Gergès

Une tradition annuelle
Créé en avril 1996, patronné dès ses débuts par la banque Audi, le prix Phénix de littérature est devenu une tradition. Il est attribué chaque année à une œuvre littéraire écrite en français par un Libanais, ou écrite par un écrivain francophone et ayant trait au Liban. Ce prix est décerné au mois de novembre, dans le cadre du Salon du livre francophone de Beyrouth, par un jury présidé par Amin Maalouf et composé de Nicole Avril, Mouna Béchara, Daniel 
Rondeau, Paule Constant, Lucien George, Vénus Khoury-Ghata, Jean Lacouture, Yann Queffélec, Josyane Savigneau, Jabbour Douaihy 
et Salah Stétié.

Bios en bref des auteurs
Gilbert Achkar, d’origine libanaise, né en 1951, quitte le pays en 1983. Enseignant à l’Université de Paris VIII, puis chercheur au centre Marc Bloch de Berlin, il obtient une chaire à la School of Oriental and African Studies (SOAS) de l’Université de Londres. Traduit en quinze langues, il a publié de 2002 à 2009, plusieurs titres dont: Le choc des barbaries, L’Orient incandescent, La guerre des 33 jours, La poudrière du Moyen-Orient, Les Arabes et la Shoah, Eichmann au Caire et beaucoup d’essais. Prenant la parole à la fin de la remise des prix, Gilbert Achkar, sollicité par Alexandre Najjar, a expliqué en quelques mots brefs les moteurs de ses analyses.
Sorj Chalandon, né en 1952, journaliste au Canard enchaîné, reçoit en 1988 le prix Albert Londres pour ses reportages dans le quotidien français Libération. Il a, en outre, publié cinq romans chez Grasset dont Une promesse qui lui vaut le prix Médicis et Retour à Killybegs. Il est détenteur du Grand Prix prestigieux du roman de l’Académie française en 2011.

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