Magazine Le Mensuel

Nº 2934 du vendredi 31 janvier 2014

general

Antoine Boustany. Homme de science et de lettres

Président de l’Ordre des médecins, on le connaît surtout pour sa grande renommée de psychiatre et pour son combat contre la toxicomanie. Pourtant, le professeur Antoine Boustany est aussi un homme de lettres qui compte à son actif de nombreuses publications en arabe et en français. Portrait.
 

Originaire de Deir el-Qamar, Antoine Boustany n’est pas issu d’une famille de médecins, mais d’hommes de lettres, de poètes et d’écrivains. Aucun événement particulier ne l’a poussé à entreprendre une carrière médicale, sinon une idée qui a mûri dans son esprit, et trouvé le terreau psychologique nécessaire et l’environnement socioculturel, qui l’ont rendu ouvert à la médecine. «J’ai été attiré par l’approche humanitaire de la médecine, l’aide que le praticien pouvait fournir aux gens et le respect que la société, à l’époque, portait au médecin. Un respect qui a bien diminué de nos jours», reconnaît Antoine Boustany.
Après avoir fait des études en médecine à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, il se spécialise en psychiatrie à Paris. «Souvent, le choix de la spécialisation dénote l’aspect de la personnalité. Je viens d’un environnement d’hommes de lettres, j’étais plus porté vers l’analyse et la réflexion. A l’époque, la psychiatrie n’était pas encore biologisée et l’on se contentait de l’aspect analytique ou psychanalytique de celle-ci», indique Antoine Boustany. Dès sa troisième année en médecine, il sait parfaitement qu’il opterait pour la psychiatrie. «Je me retrouvais dans cette spécialité où je pouvais joindre le médical à l’analytique». Il passait tous les étés à l’hôpital de La Croix, seul hôpital psychiatrique en ce temps-là, pour un stage non payé en psychiatrie et pour des gardes de nuit.
 

Dans les hôpitaux de France
C’est dans les grands centres hospitaliers de Paris: Sainte-Anne, Saint-Antoine, la Mutuelle générale de l’Education nationale où Antoine Boustany suit sa formation en psychiatrie non analytique. On ne connaissait pas encore les causes de la dépression. Ce n’est qu’en 1975 que l’on découvre que la dépression est due à un trouble d’ordre moléculaire. «Le mécanisme d’action a été découvert et on peut alors agir avec des antidépresseurs et un support psychothérapeutique. La psychothérapie devient le support et non l’essence du traitement aux antidépresseurs». La dépression était, auparavant, due à la perte d’un objet, l’objet étant une personne, un travail, une maison… et on faisait alors une psychanalyse pour en rechercher la raison en remontant à l’enfance. «La psychanalyse durait des années. On savait quand elle commençait mais pas quand elle se terminait. Ce n’était plus de la médecine dans le sens scientifique du terme».
Son retour au Liban, fin 1974, coïncide avec le début de la guerre qui a accru les problèmes, en particulier celui du recours à la drogue. «Comme je suis resté au Liban pendant toute la guerre, à part quelques échappées à Paris, j’ai eu la malheureuse occasion de suivre l’évolution et l’expansion du phénomène de toxicomanie qui a frappé la jeunesse libanaise durant les quinze années de guerre. C’est un phénomène qui, dans aucun pays, ne fait jamais marche arrière».
 

Président de l’Ordre des médecins
D’une grande simplicité, Antoine Boustany estime que son élection à la tête de l’Ordre des médecins n’est pas un couronnement de carrière. «Je ne cherche, dit-il, ni le couronnement ni l’ostentation. Je dois acquérir cela à travers ma profession, si ce n’est pas le cas, je ne le cherche nullement ailleurs». S’il a choisi de présenter sa candidature à ce poste après tout ce parcours professionnel, c’est pour la simple raison qu’il est profondément touché par la détérioration de l’image du médecin dans le pays. «J’ai vécu un temps, pas lointain, où le médecin était une référence dans les valeurs et dans l’éthique. Je n’ai pas pu supporter cette détérioration». Le président de l’ordre est tout à fait conscient de l’aspect commercial que prend la profession et reconnaît l’existence d’un besoin vital. «Il y a une quarantaine d’années, on comptait un médecin pour 2 000 habitants, alors qu’aujourd’hui, on en compte un pour 400».
Célibataire volontaire pendant de longues années, il dit: «Je suis issu d’une famille nombreuse de cinq garçons et une fille. Mon père est décédé assez tôt, alors que je venais de terminer ma médecine. J’étais l’aîné et cinq autres enfants étaient toujours à l’école. Il fallait choisir entre prendre le rôle du père ou opter pour le principe chacun pour soi et Dieu pour tous. La guerre ayant ensuite éclaté, la famille a été envoyée en France et au Canada et je suis resté au pays, servant de gardien du temple». Il attend qu’ils aient tous fini leurs études et se marient, il retrouve sa mère devenue âgée, qu’il ne pouvait plus quitter. «Quelques années après son décès, j’ai décidé de me marier. J’ai été récompensé en rencontrant l’âme sœur, véritable trésor, d’ailleurs je l’appelle mon trésor», confie Antoine Boustany, de la tendresse dans les yeux en parlant de sa femme Colette Mouzannar, qu’il vient d’épouser.
 

L’écriture, une passion
Antoine Boustany est enclin à l’écriture depuis son adolescence. «Mais avec les études de médecine toujours très prenantes, j’ai délaissé l’écriture jusqu’à ce que la guerre éclatant, le phénomène de toxicomanie se développe. J’ai pensé alors qu’il me fallait participer à l’éducation et à la prévention des jeunes contre ce fléau». Il publie alors quelques ouvrages en langue arabe sur l’usage des drogues, leurs effets et leurs traitements et les édite à son propre compte. A son actif, plusieurs ouvrages en langue française dont Lettres perdues à la recherche de leur destinataire, ainsi qu’un recueil de poèmes. Féru d’histoire, c’est dans le livre Deir el-Qamar, une saga d’histoire et d’hommes, de l’époque phénicienne au XXIe siècle qu’il laisse libre cours à sa passion pour l’écriture.
A l’origine de son premier livre en langue française, Histoires de paradis artificiels. Drogues de paix et drogues de guerre, une expérience vécue lors de la guerre de 1989 où il se retrouve bloqué durant un mois dans un abri. «Nous nous sommes retrouvés avec les hommes et les femmes du quartier. Pour passer le temps, les hommes se sont mis à l’alcool à midi pour pouvoir faire une sieste et le soir pour bien dormir. Les femmes, quant à elles, ont utilisé des tranquillisants pour les mêmes effets, l’alcool n’étant pas recommandé socialement pour elles. Sachant d’avance où cela pouvait mener, je me suis interdit de boire. Au bout de quelques jours, je fus marginalisé. Après une quinzaine de jours, je me suis mis à boire comme tout le monde et à la première occasion, j’ai quitté pour la
France. J’ai commencé alors à réfléchir à cette expérience et je me suis interrogé sur le rôle de la drogue, quelle que soit sa forme (alcool, tranquillisant…) durant la guerre. Peut-on subir une guerre ou y participer sans avoir recours à ces substances qui vous éloignent de l’insupportable réalité?». En effectuant une visite à l’hôpital Saint-Antoine, il est frappé par le fait que dans un pays comme la France, qui vit en paix, il y a plus de toxicomanes qu’au Liban. Si on comprenait le recours à la drogue en temps de guerre, son usage en temps de paix était incompréhensible. Que se passait-il dans le monde? Une fois la guerre terminée, il rentre au Liban et propose aux religieuses de l’hôpital Saint-Charles d’ouvrir un centre spécialisé pour le traitement des malades de l’addiction. Un centre qui fonctionne toujours depuis 1991. «C’est le premier centre spécialisé pour la prise en charge des toxicomanes, alcooliques et personnes dépendantes».
Aujourd’hui, Antoine Boustany s’estime comblé. «J’ai réalisé ce que je voulais sur le plan professionnel et sentimental». Passionné de sport, il le pratique depuis l’âge de dix ans. «Le sport passe avant la nourriture», dit-il. Il aime la musique, la lecture et manifeste un profond attachement à la terre, en particulier à son village natal, Deir el-Qamar où il possède un immense terrain sur lequel il veille en personne. Sa devise: «Je me regarde, je me désole. Je regarde autrui, je me console».

Joëlle Seif
Photos Milad Ayoub-DR

Entre psychiatre et psychothérapeute   
Un psychiatre est nécessairement un 
médecin qui a fait sept ans de médecine avant de se spécialiser en psychiatrie et de recevoir une formation psychothérapique ou psychanalytique durant sa spécialisation. «S’il a une formation psychothérapique, il devient psychiatre-psychothérapeute et s’il reçoit une formation psychanalytique, il devient psychiatre-psychanalyste», explique Antoine Boustany. Le psychologue, après des études secondaires, fait trois ans de psychologie et devient psychologue. «Il peut aller plus loin, mais il reste toujours psychologue et ne peut pas prescrire de la médication.
Psychiatre et psychologue se complètent. Le psychiatre peut remplacer le psychologue s’il a une formation psychothérapique, mais le contraire n’est pas possible». 

 

On ne naît pas toxicomane, on le devient
Après avoir traité 25 000 à 30 000 
toxicomanes en trente ans de carrière, Antoine Boustany est arrivé à la conclusion qu’on ne naît pas toxicomane, on le devient. «Non pas par hasard ou fortuitement, mais pour une raison bien déterminée qui crée le terreau ou une certaine prédisposition. Cette dernière tient à l’éducation familiale durant les dix ou douze premières années de la vie, d’où le livre Quand la famille implose, les enfants explosent».

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