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Nº 2948 du vendredi 9 mai 2014

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Toujours jeune et indépendant. Michel Eddé raconte les 90 ans de L’Orient-Le Jour

Depuis vingt-cinq ans, Michel Eddé est le président-directeur général du quotidien d’expression française L’Orient-Le Jour, qui fête cette année ses 90 ans. Dans un entretien avec Magazine, l’ancien ministre revient sur la naissance du journal, sa ligne politique et ses défis face à la crise économique et l’invasion de l’information en ligne.
 

Comment est né L’Orient-Le Jour?
Sous l’Empire ottoman, le français était la langue principale. On empêchait les gens de parler l’arabe et, par conséquent, le français était la langue numéro 1. D’ailleurs, toutes les congrégations religieuses étaient françaises et procuraient un enseignement en langue française. Entre 1920 et 1943, il y avait quatre quotidiens d’expression française: La Syrie, L’Orient (fondé par Gabriel Khabbaz et Georges Naccache), Le Jour (fondé en 1934 par Michel Chiha), Le Soir, ainsi que Le Commerce du Levant. L’Orient était le plus répandu. Il avait le plus fort tirage et enregistrait le plus grand nombre de vente parmi les journaux arabes et français dans toute la région du Levant. En 1954, Michel Chiha décède. Son neveu, cheikh Michel el-Khoury, continue à faire paraître Le Jour jusqu’en 1963. En 1964, il vend le quotidien à un groupe de presse qui appartenait à Ghassan Tuéni, Pierre Eddé, Pierre Hélou, Pierre Pharaon et moi-même. En 1971, le groupe rachète L’Orient de Georges Naccache et fait une fusion entre L’Orient et Le Jour, qui deviendront L’Orient-Le Jour, et dont le premier numéro paraîtra le mardi 15 juin 1971. Petit à petit, les autres quotidiens ont disparu. Lorsque Pierre Eddé part au Brésil, Ghassan Tuéni continue jusqu’en 1989 à publier le journal. La situation du pays était catastrophique et il y a eu un jour où nous n’avons vendu que 200 copies! Ghassan Tuéni a pris la décision de vendre. J’ai voulu continuer et j’ai décidé de protéger le journal. J’ai alors racheté les parts de ceux qui ne voulaient plus rester. J’aurais pu racheter toutes les parts, mais je n’ai pas voulu. Le journal était dans une situation difficile. C’était la guerre et il n’y avait plus de publicité. J’ai tenu le coup et soutenu le journal.

A qui appartient L’Orient-Le Jour?
Aujourd’hui, les actions de L’Orient-Le Jour sont réparties ainsi: J’en détiens 36% et je suis le principal actionnaire. Depuis 1989, j’occupe les fonctions de président du conseil d’administration. Le groupe Choueiri détient 22%, les héritiers de Pierre Pharaon 15%, Rizk Rizk 11%, Henri Tyan et Maurice Sehnaoui détiennent chacun 2%, le reste étant réparti entre de petits actionnaires.   

Quelle fut votre politique économique concernant le quotidien?
Je tenais à ce que le journal reste totalement indépendant. Nous n’avons aucun soutien extérieur et nous ne recevons de l’argent de personne. C’est la raison pour laquelle nous sommes passés par des moments très difficiles et nous avons dû augmenter le capital pour soutenir le journal jusqu’à ce que le pays redémarre. Depuis que je suis président du conseil d’administration, je ne distribue pas de dividendes pour pouvoir constituer un fonds de réserve au cas où la situation se détériorerait de nouveau. Nous ne payons même pas des jetons de présence. Le journal est bien vendu et nous avons beaucoup de publicités. Nous avons réalisé des bénéfices que je n’ai jamais distribués. Nous avons acheté un immeuble à Baabda et constitué des réserves. Jusqu’à l’an passé, nous n’avons jamais perdu, mais cette année nous avons enregistré des pertes.

Quelle est la ligne politique du journal?
Notre politique a toujours été la défense du Liban, de la liberté, de la démocratie et de la langue française. Nous avons une excellente équipe de journalistes, qui n’ont aucune attache extérieure et c’est ce qui fait l’indépendance du journal.

Vous mêlez-vous de la ligne politique de 
L’Orient-Le Jour?
J’ai certainement des positions personnelles que je n’impose pas au journal. Je ne me mêle pas de la ligne politique de L’Orient-Le Jour, je tiens à son indépendance. Je respecte totalement la position des journalistes et je ne leur demande jamais d’écrire ou de ne pas écrire ceci ou cela. L’Orient-Le Jour est un quotidien indépendant, réputé dans le monde. Je souhaite que le journal soit un organe d’information. Chaque journaliste a une opinion qu’il signe. Ce n’est pas l’opinion du journal, mais celle du journaliste. Nous préservons l’indépendance du journal à l’égard de tout le monde. Nous sommes purement libanais, sans aucune attache étrangère. Je respecte l’indépendance du journaliste, sinon le journal serait la réflexion de mon opinion personnelle et celle-ci n’intéresse personne.   

L’Orient-Le Jour possède-t-il toujours le même impact qu’auparavant?
Il a toujours le même impact, preuve en est que plusieurs groupes ont essayé d’acheter mes parts, mais j’ai toujours refusé. Il y a toujours un lectorat francophone au Liban, même s’il se réduit. Il y a également un lectorat francophone composé par les chiites du Sud qui, pour la plupart, ont vécu en Afrique. L’Orient-Le Jour est vendu dans ces milieux, choses qui n’existaient pas avant.

La presse écrite a-t-elle encore un avenir?
La presse écrite est en danger et c’est un problème qui existe partout dans le monde. Elle doit se renouveler et faire autre chose. On doit repenser la presse écrite avec des analyses, des enquêtes. C’est ce que fait Le Figaro actuellement. L’Orient-Le Jour évolue et je pense que la presse écrite aura un avenir. Il y a des gens qui aiment encore le papier, mais le problème c’est la nouvelle génération qui n’a jamais tenu un journal entre ses mains. Au Liban, nous sommes encore mieux qu’ailleurs. Aujourd’hui, de grands groupes de presse tels que Le Monde et Le Figaro sont détenus par des milliardaires, qui ne font pas de bénéfices mais couvrent des pertes.

Quelle est l’importance de L’Orient-Le Jour au niveau de la francophonie?
Tout le monde en France respecte ce quotidien et apprécie la place qu’il occupe dans la politique du Moyen-Orient. Grâce à L’Orient-Le Jour, j’ai été nommé commandeur de la Légion d’honneur en 1967, et j’ai été élevé à la dignité d’officier de la Légion d’honneur en 2011. L’Orient-Le Jour est cité dans tous les milieux de la presse mondiale. Au Liban, nous écrivons mieux qu’en France où l’orthographe se perd. Nous maintenons le niveau et ceci est dû en grande partie aux écoles religieuses et aux universités francophones.

Quel avenir pour L’Orient-Le Jour?
Nous allons évoluer comme toute la presse française. Nous comptons sur la publicité et les ventes. Cette année, c’est la situation du pays qui est mauvaise pas celle du journal en particulier. La mauvaise situation économique se répercute partout. Je pense que cela est passager. Nous tenons le coup. Nous avons des réserves et actuellement nous repensons le journal pour l’adapter aux nouvelles circonstances.

Comment voyez-vous L’Orient-Le Jour après vous? La relève sera-t-elle assurée?
Les enfants et, en particulier, les petits-enfants sont particulièrement intéressés par le journal. Ils prendront la relève et on maintiendra L’Orient-Le Jour, même si on a des pertes. Mes petits-enfants, Salim et Michel Hélou, sont passionnés par le journal et me posent un tas de questions. Ceci est normal vu que ce sont les arrière-petits-enfants de Michel Chiha, les petits-enfants de Pierre Hélou et les petits neveux de Charles Hélou.


Un parcours exceptionnel
On ne présente plus Michel Eddé. Plusieurs fois ministre, il fut cinq fois candidat à la présidence de la République. Il est farouche défenseur de la cause palestinienne et grand opposant à la politique israélienne dans la région. «J’ai un grand nombre d’amitiés juives de par le monde. Je suis contre Israël et le sionisme, mais en excellents termes avec les Juifs. Je pense que la politique sioniste fait du tort à tout le monde et même à Israël».

Propos recueillis par Joëlle Seif

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