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Nº 3002 du vendredi 22 mai 2015

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Michel Samaha pris en flagrant délit. Décryptage d’un complot diabolique

Le lendemain même du jugement, émis par le Tribunal militaire à l’encontre de Michel Samaha, deux vidéos filmées à son insu ont circulé sur les chaînes de télévision et les réseaux sociaux. Filmées par Milad Kfouri, elles montrent un Samaha arrogant, imbu de sa personne, sûr de son impunité. D’un ton glaçant, l’ancien ministre reconstitue avec sang-froid le plan terroriste, qui devait mettre Tripoli à feu et à sang… avant que les services de sécurité libanais ne l’arrêtent. Décryptage.

Le sang-froid dont fait preuve Michel Samaha dans ces deux vidéos, qui ont suscité l’effroi et glacé le sang de tout individu normalement constitué, est exceptionnel. En effet, énumérant devant son interlocuteur, son complice qui est en réalité un informateur des Forces de sécurité intérieure (FSI), Milad Kfouri, la liste des explosifs transportés de Syrie dans sa propre voiture («Tu as 20 kg, 2, 2, 2. des 50 kg ou même plus. 20 ou 30 kg de TNT…») et celle des personnes devant être tuées spécifiquement au Nord, l’ancien ministre a provoqué la consternation générale. Son plan machiavélique, expliqué d’un ton froid et détaché, est si choquant. D’autant plus que ses paroles étaient entrecoupées par les bouchées de figues de barbarie qu’il engloutissait comme si sa vie en dépendait. Sa voix montait d’une octave enthousiaste quand il évoquait les bienfaits, sur la santé, de ce fruit dont il semble raffoler, pour retomber dans la déshumanité la plus complète en décrivant les étapes du scénario de la mort.
Dans une seconde vidéo, c’est son café accompagné de sa cigarette qui semble constituer à ses yeux le summum de la délectation. Chaque parole utilisée dans ces deux films montre que cet homme a un mépris total pour toutes les lois et toutes les contraintes morales. Il fonctionne avec une pulsion de mort ayant pour cible de détruire ses victimes physiquement. La loi commune, normale, est oubliée. Lui se considère au-dessus des lois.
 

Un criminel raffiné
Contrairement aux idées bien implantées, celles qui considèrent que les personnes qui glissent vers le terrorisme sont des gens pauvres, paumés, perdus, non éduqués, issus d’un milieu défavorisé, Michel Samaha correspond au profil de l’homme bien né. Sa maison aux arcades orientales, l’aisance dans laquelle il vit, son éducation raffinée, les postes qu’il a occupés au sein des institutions étatiques, la classe bourgeoise à laquelle appartient son épouse… tout cela lui donne une certaine assurance dans la vie. Mais cela ne justifie en aucun cas l’assurance glaciale dont il fait preuve, précisément en énumérant les détails de l’opération terroriste qui aurait dû se dérouler s’il n’avait pas été arrêté. Son ton dénote qu’à ses yeux le monde doit être soumis à la loi du plus fort, du plus rusé, du plus retors. Il n’a de respect que pour les gens plus forts que lui, parce qu’ils détiennent plus de pouvoir et de richesse que lui. Il ne fait preuve d’aucune compassion, d’aucune sensibilité, d’aucune empathie, d’aucune humanité, d’aucun sentiment humain en énumérant la liste des personnes et des lieux visés dans l’opération terroriste qu’il montait. Sa désinvolture, la légèreté avec laquelle il évoque l’assassinat des gens dénotent une personnalité perverse et criminelle: «Il faut tous les éliminer», dit-il d’un geste indifférent de la main, en parlant des cheikhs et des responsables politiques du Liban-Nord, même ceux se trouvant aux endroits des attentats par coïncidence. A son interlocuteur qui lui demande s’il faut tuer les dignitaires religieux qui doivent assister à une rencontre à la mosquée, Samaha réplique sur un ton moqueur et bon enfant: «Tant pis pour eux, ils n’avaient qu’à ne pas y assister». Tout doit céder devant sa volonté et il n’a aucune hésitation à affirmer que tous les obstacles qui peuvent entraver la mission des tueurs, qu’ils soient techniques ou humains, doivent disparaître.
Il banalise le mal d’un simple geste de la main. Sa gestuelle animée et irrespectueuse montre qu’à ses yeux, la vie des humains n’a aucune importance et que seuls les résultats comptent. Que la fin justifie les moyens… n’hésitant pas à demander l’aide de Dieu  pour la réussite de sa mission, «Allah Ywafek», «Mnetekil 3ala Allah»…
Il n’éprouve aucun respect pour son interlocuteur, l’homme qui a filmé à son insu les deux vidéos et qu’il reçoit nu sous son peignoir, ne cache pas son ventre proéminant et ses jambes velues. Il a si peu de respect pour cet autre, qu’il ne pense même pas à lui offrir un de ces fruits, la figue de barbarie, qu’il déguste avec tant d’appétit et de plaisir. Cet autre est simplement considéré comme un «objet» dont il se sert. Il a une haute estime de lui-même, si haute qu’il est fier d’annoncer à son interlocuteur que le président syrien, Bachar el-Assad, et le chef de la sécurité syrienne, Ali Mamlouk, l’ont choisi entre tous les autres pour le charger de cette tuerie délicate que, lui seul, est à même de planifier, de conduire et de réaliser dans les meilleures conditions. Sa confiance est telle qu’il brandit ses pensées avec assurance et étale le plan dont on l’a chargé sans aucune trace d’émotion. L’important aussi c’est qu’il est satisfait d’avoir réussi à envoyer de la chair à canon se salir les mains et exécuter la mission à sa place. Il semble croire que ses actes resteront impunis. Il est tellement aveuglé par son importance que lui, d’habitude méfiant, se dévoile sans hésitation devant son interlocuteur, n’hésitant pas à le rassurer sur la facilité de l’opération et lui demandant de lui prêter allégeance totale. D’une voix froide, il tente de le rassurer quand ce dernier dit craindre des fuites éventuelles, qui le mettraient en danger et nomme l’innommable: «Seuls le président et Ali sont au courant».
Son ton détaché est glaçant mais à y penser, c’est celui d’un homme demeuré enfant à l’âge adulte, et qui observe le monde sous un prisme si étroit qu’il ne réalise pas que son activité criminelle non seulement va faucher des vies, mais mettre en péril toute la cohésion nationale d’un pays au bord du gouffre. Son objectif est, certes, de provoquer un climat de terreur au sein de l’opinion publique, de déstabiliser l’ensemble du pays mais aussi, et cela paraît dans son ton imbu de lui-même, de s’en tirer personnellement avec zéro dégât, espérant recevoir en contrepartie de l’exécution de son plan machiavélique la reconnaissance de ceux auxquels il porte admiration et respect, en l’occurrence Bachar el-Assad et Ali Mamlouk dont il ne précise pas le nom de famille, donnant l’impression d’en être très proche. Il restera déshumanisé jusqu’au bout en détaillant avec une précision effarante les armes que son interlocuteur devait transporter de sa voiture, la sienne, et assurant avec arrogance qu’il en ramènera d’autres quand il reviendra à Damas. «Grenades, minuteries d’explosifs, pistolets silencieux… tout est là, dit-il, dans l’obscurité du parking, qui ressemble à celle de la prison dans laquelle désormais il croupit.

Danièle Gergès

Qui est Milad Kfouri?
Originaire du village de Wata el-Mrouj, cet homme d’une cinquantaine d’années est de la même région que Michel Samaha qu’il connaît depuis longtemps. Il était proche d’Elie Hobeika et a établi de nombreux contacts avec des responsables syriens mais aussi israéliens, selon des sources informées. Il a monté une société de sécurité dont les services étaient sollicités, entre autres, par le ministre Mohammad Safadi. Il a changé plusieurs fois de nom au cours de sa vie et il est considéré l’agent double qui n’a pas froid aux yeux. Il détiendrait d’autres enregistrements et vidéos qu’il utilisera, dit-il, quand il le jugera nécessaire. Personne ne sait où il se trouve actuellement. Sans doute qu’il a quitté le Liban, craignant pour sa vie.

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