Magazine Le Mensuel

Nº 3016 du vendredi 28 août 2015

Editorial

Le Phœnix est mort!

Focaliser l’attention sur les bandes de casseurs, qui ont entaché les manifestations du centre-ville, n’est pas moins malhonnête que de passer sous silence leurs méfaits. De même que justifier leurs actes par la violence de la répression policière – ou l’inverse – est un faux débat. Les débordements, d’un côté comme de l’autre, ne sont pas le véritable événement, quoi qu’en disent les donneurs de leçons habituels et autres propagandistes. Ce qu’il faut surtout retenir des développements des derniers jours c’est que le mouvement de protestation, qui ne faiblit pas, est l’expression d’un malaise légitime ressenti par une grande partie de la jeunesse libanaise. Ce malaise est dû à l’absence de perspectives d’avenir dans un pays en proie à des difficultés économiques, à des blocages politiques et à des dangers sécuritaires. L’horizon est bouché par d’épais nuages gris, qui ne laissent plus passer le moindre rayon de soleil.
Ce tableau noirâtre a été assombri par le scandale des déchets, qui a joué le rôle de déclencheur, au même titre que l’immolation de Mohammad Bouazizi, en Tunisie, en décembre 2010, a constitué l’étincelle qui a allumé le feu de la révolution. C’est la goutte qui a fait déborder l’amphore.
L’affaire des déchets montre l’étendue du mépris que la classe politique porte au peuple libanais. La caste dirigeante se querelle au sujet des prérogatives constitutionnelles et des privilèges politiques, mais cela ne l’empêche pas d’avoir de colossaux intérêts économiques et financiers communs. Elle a mis en place des mécanismes de pillages institutionnalisés dans tous les secteurs susceptibles de générer des profits: immobilier, exploitation illégale des biens-fonds maritimes, importation et distribution des hydrocarbures, partage des monopoles et des exclusivités dans l’importation des produits manufacturés, attribution des chantiers de travaux publics, collecte et traitement des ordures… ce n’est là qu’une liste limitative des domaines «exploitables». Il faut y ajouter le recrutement dans l’administration et les nominations au sein de toutes les institutions de l’Etat, également soumis à un rigoureux partage des parts.
Ce système génère des milliards de dollars de chiffre d’affaires par an. La classe politique – sans vouloir généraliser, car Tammam Salam, bien que Premier ministre, en est plus la victime que le représentant – procède ensuite à une redistribution parcimonieuse des ressources générées, dans le but d’entretenir sa clientèle traditionnelle, dont elle se sert pour se maintenir au pouvoir. Il s’agit de miettes jetées en quantité à peine suffisante pour empêcher l’explosion sociale et le développement d’une conscience politique qui risquerait de menacer son pouvoir.
Le mécanisme de verrouillage est d’une telle efficacité que le système politique libanais n’a pas d’égal. C’est, en effet, le seul pays au monde qui est dirigé par la même classe politique depuis pratiquement plus d’un siècle. Les générations ont vécu des guerres civiles, des révolutions, l’occupation israélienne, la tutelle syrienne, elles ont été témoins de cataclysme politique, comme l’assassinat de Rafic Hariri, de changement démographique, comme l’afflux des réfugiés palestiniens et, plus récemment, de 1,5 million de Syriens, mais la classe politique est toujours là. A chaque fois, elle renaît de ses cendres, comme un Phœnix. Elle a vidé de leur sens les révolutions, elle a collaboré avec l’occupant, elle a couché avec le tuteur, elle s’est adaptée à tous les changements. Pour bien moins que cela, dans un autre pays, les élites dirigeantes auraient été balayées et remplacées par de nouveaux venus.
Cette capacité à survivre a développé, chez la caste dirigeante, un trop-plein de confiance en soi, qui s’est traduit par une voracité sans limites et une cupidité sans plafond. Elle s’est jugée assez forte pour noyer les Libanais sous des milliers de tonnes d’ordures, afin de procéder à une redistribution des parts du gâteau puant. Elle pensait que les Libanais ne réagiraient pas. C’était l’erreur du maître.
Le Phœnix ne renaîtra pas des cendres de nos ordures!

Paul Khalifeh

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