Magazine Le Mensuel

Nº 3033 du vendredi 25 décembre 2015

general

Samir Kantar. Une vie de résistant une mort en martyr

Samir Kantar, celui pour qui le Hezbollah a mené la guerre de 2006, l’homme chargé du dossier du Golan au sein de la Résistance, a été tué dans un raid israélien à Jaramana, une banlieue au sud de Damas, dans la nuit du samedi 19 décembre. Il est mort en martyr, comme il le souhaitait, mais il laisse derrière lui une structure déjà opérationnelle.  
 

Samir Kantar a eu sept ans de répit. Une chance de commencer à 47 ans une nouvelle vie, lui qui s’est engagé à l’âge où les jeunes ne songent qu’à sortir et à vivre leurs premiers émois amoureux et qui s’est ensuite retrouvé, pendant trente ans, dans les geôles israéliennes. Mais Samir Kantar, druze originaire de Abey, a préféré consacrer sa nouvelle vie, après sa libération dans une opération d’échange de prisonniers entre Israël et le Hezbollah, à la Résistance, cette flamme qui l’a mené à Nahariya pour une opération de commando, qui lui a permis de ne jamais céder aux tentatives israéliennes de le briser et qui, enfin, l’a poussé à abandonner femme et enfants, au risque de sa vie.
 

Volonté d’acier
Ceux qui ont connu et aimé Samir Kantar sont convaincus qu’être assassiné par les Israéliens est la mort qu’il souhaitait et dont il rêvait. Tout au long de sa vie, il n’a cessé de jouer au chat et à la souris avec les Israéliens, d’abord sur le terrain et ensuite dans leurs geôles. Certains d’entre eux lui avaient d’ailleurs clairement dit qu’il ne sortirait pas vivant de chez eux, tant ce jeune qui a grandi en prison, dans les pires vexations, irritait les Israéliens par sa force de caractère et la solidité de ses convictions.
Selon d’anciens compagnons de détention, il avait l’étoffe d’un chef, déterminé et charismatique, ayant réussi à transformer sa détention sans possibilité de sortie (il avait été condamné à plusieurs perpétuités par la justice israélienne) en source de force, apprenant l’hébreu, prenant des cours dans sa prison et restant, en même temps, connecté à ce qui se passait dans la région. En effet, lorsque Kantar a participé à une opération audacieuse de commando à Nahariya, il n’y avait pas encore de Hezbollah. Il s’était donc enrôlé, à 15 ans à peine, dans les rangs des organisations palestiniennes et en raison de son courage et de sa détermination, il avait été choisi pour cette opération. Il avait même reçu des instructions strictes de mourir sur place s’il ne parvenait pas à s’en sortir. Mais le sort en a décidé autrement. Samir Kantar est resté vivant, alors que les autres membres du commando ont été tués et il a été capturé par les Israéliens, qui ont aussitôt déversé sur le jeune homme toute leur colère face à une opération aussi audacieuse. Dans leur optique, Samir Kantar devait payer pour tous les autres et de façon suffisamment atroce pour décourager tout autre jeune homme de concevoir ce type d’opérations.
La longue détention de Kantar a commencé dans les humiliations et la violence. Les Israéliens ont tout tenté pour le casser et le détruire. Ils n’ont réussi qu’à renforcer sa détermination. Même s’il n’avait aucune perspective de libération, Kantar n’a jamais fléchi ni remis en question la cause pour laquelle il avait agi et qui avait limité sa vie et ses horizons aux quatre murs déprimants d’une cellule israélienne.

 

Converti au chiisme
En dépit des tentatives d’étouffement, son esprit, lui, n’a jamais cessé de s’envoler vers le Liban, où il a appris la naissance d’une résistance appelée le Hezbollah. Lui, le druze plutôt laïque, ne se retrouvait pas vraiment au début dans cette résistance à coloration chiite, mais à mesure que lui parvenaient les informations venues du Liban, il a compris qu’il y avait là une résistance d’un type nouveau, où la foi et le sacrifice sont si intimement liés qu’ils donnent une grande force aux combattants.
Selon ses anciens compagnons de détention, Samir Kantar a été l’un des premiers prisonniers dans les geôles israéliennes à se procurer un téléphone portable avec lequel il est entré en contact avec ses amis libanais. C’est ainsi qu’il a commencé à discuter avec les résistants libanais et à apprendre à les connaître. Entre les quatre murs de sa geôle, il suivait leurs réalisations jusqu’à la victoire de 2000, qu’il a vécue comme un triomphe personnel, lui qui s’était engagé pour défaire l’ennemi israélien. Pour le prisonnier à perpétuité, la résistance du Hezbollah était la flamme qui lui donnait de l’espoir et pour les combattants, il était un modèle de force et de conviction. Entre les résistants et le prisonnier, une relation incroyable et rare s’est nouée. Mais malgré cela, Kantar ne pensait pas que le Hezbollah le mettrait sur la liste des prisonniers dont il souhaitait obtenir la liberté, dans une opération d’échange. D’abord, parce que, selon lui, le Hezbollah a bien d’autres prisonniers plus proches et plus directement impliqués dans le combat sous sa bannière et, ensuite, parce que les Israéliens ne voulaient pas envisager une seconde sa remise en liberté.

 

La résistance au Golan
Entre-temps et pour exprimer son admiration à la résistance du Hezbollah, il s’est converti au chiisme, rêvant, sans y croire, de se faire un jour appeler «Abou Ali». Ce facteur n’a certes pas eu aucune influence dans la décision du secrétaire général du Hezbollah de réclamer la libération de Samir Kantar dans le cadre d’une opération d’échanges, à travers les négociations menées par le médiateur allemand. Pour sayyed Hassan Nasrallah, Kantar était une icône qui méritait qu’on se batte pour sa libération. Il a donc posé cette condition comme point de départ des négociations… et il a fini par obtenir gain de cause, le 17 juillet 2008. Ce jour-là, alors que le Liban accueillait en héros le «doyen des prisonniers arabes en Israël», les Israéliens faisaient grise mine et vivaient ce moment comme une nouvelle défaite.
Samir Kantar a pu enfin rencontrer son héros, l’homme qui a conduit la Résistance vers des victoires et qui a si bien mené les négociations qui ont contraint les Israéliens à le libérer et sayyed Nasrallah a pu saluer ce modèle incroyable de volonté et de foi qui a résisté à toutes les manipulations israéliennes et est sorti après trente ans de prison, comme il était entré, un peu plus mûr, un peu malade mais toujours aussi confiant dans la justesse de la cause défendue.
Les lauriers, ce n’est pourtant pas le fort de Samir Kantar, qui a rapidement décidé de poursuivre le combat, mettant ses connaissances des Israéliens et de la région au service de la Résistance. Son rôle exact n’a commencé à se clarifier qu’avec l’éclatement de la guerre en Syrie et le plan israélien de créer une zone tampon dans le Golan, en profitant du désordre créé par les combats et l’affaiblissement de l’Etat syrien. C’est à Samir Kantar que le Hezbollah a donc confié la mission de créer un mouvement et une structure de résistance dans le Golan syrien en raison de ses origines druzes, mais aussi de ses connaissances du mode de fonctionnement des Israéliens. Ces derniers ont pris peur et la perspective d’une résistance, dans le genre de celle du Hezbollah au Liban-Sud, dans le Golan, est pour eux un véritable cauchemar. Ils ont alors décidé d’assassiner Kantar pour tuer le projet dans l’œuf. Selon des informations précises, ils auraient fait deux tentatives au moins. La première en janvier, en bombardant le convoi où se trouvait Jihad Imad Moghnié à Qoneitra, mais Kantar ne s’y trouvait pas, et la seconde en août dans l’explosion d’une charge à son passage dans la localité druze de Hadar, près du mont Hermon (Jabal el-cheikh), mais elle a échoué aussi. Ce n’est qu’à la troisième tentative que l’objectif israélien a été atteint. Mais selon les sources du Hezbollah, c’est déjà un peu tard, puisque le gros de la mission confiée à Kantar a été accompli. Ce dernier a consacré sa vie à la Résistance et celle-ci l’a emporté, comme il en avait rêvé. Abou Ali (il a eu effectivement un garçon qu’il a nommé Ali) est donc parti en guerre avec les Israéliens mais en paix avec lui-même.

Joëlle Seif
 

La riposte du Hezbollah
Il n’était nul besoin d’attendre le discours de sayyed Hassan Nasrallah pour comprendre que le Hezbollah ripostera à l’assassinat de Samir Kantar. Où et quand? C’est lui qui décidera en fonction de ses considérations et de sa volonté de faire mal à l’ennemi, mais sans remettre en cause le statu quo actuel. Les Israéliens retiennent d’ailleurs leur souffle, car ils savent que pour le Hezbollah, il faut une opération digne de Samir Kantar et de ce qu’il représente pour les résistants.

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