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Mouna Béchara

Halte à la dérive…

En arrachant la dernière page du calendrier 2015, l’espoir des Libanais, malgré tout et contre toute attente, ne paraissait pas perdu. Nous n’avons pas été vraiment surpris de ne pas les entendre parler de leurs problèmes au quotidien, de la peur des kamikazes, qui s’en prennent aveuglément à des innocents un peu partout dans le monde, du Liban, à Istanbul, en passant par la France, ni de l’absence d’un chef à la tête de leur Etat… mais des ordures qui continuent à polluer leurs vies et dont aucune solution ne se dessine à l’horizon.
Ce que les appels aux rassemblements des communautés, et à l’entente entre les différents courants politiques, n’ont pas réussi, les poubelles l’ont fait. Des milliers de citoyens, tous horizons et toutes confessions confondus, indifférents ou presque à la peur du terrorisme qui fait trembler la planète, se sont retrouvés mobilisés par une sainte colère contre l’accumulation continue des poubelles dans tous les quartiers résidentiels de la capitale et de toutes les régions. Ce problème d’utilité nationale a même pris une connotation communautaire dans certaines régions qui ont refusé de recevoir comme elles le disent «les ordures des autres régions».
Face à ce problème crucial et aigu, les citoyens lambda s’interrogent sur les raisons pour lesquelles les responsables, les mêmes à quelques exceptions près, ont laissé se multiplier ces dépotoirs sauvages? Questions toujours sans réponses.
Aujourd’hui, malgré les efforts d’un gouvernement, handicapé par ses divisions internes, de vaines promesses sont faites sur des solutions dites possibles, aussitôt démenties et reportées. L’expérience de plusieurs années passées a forgé des suspicions sur des magouilles dans un pays où tout semble permis à ceux que protège un statut social. Sans vouloir être oiseaux de mauvais augure, la solution  des poubelles n’est toujours pas à l’horizon. Ce problème remonte très loin dans le temps et restera posé apparemment longtemps encore.
Un plan d’urgence, pour tenter d’y remédier, avait été voté déjà en 1997 et des projets de loi élaborés également en 2002 et 2005, définissant le rôle et la responsabilité du ministère de l’Environnement. Tous ces projets ont fini, comme bien d’autres, dans les tiroirs du Parlement et du Sérail. Une fois de plus, le collectif au slogan «Vous puez» reprend tout son sens et redescend dans les rues pour protester, cette fois, contre l’incohérence des solutions aux coûts exorbitants et toujours renvoyées aux calendes grecques.
Malgré l’urgence particulière du traitement du dossier des déchets, il ne peut faire oublier d’autres problèmes majeurs toujours aussi difficiles, sinon plus, à résoudre.
L’élection d’un président de la République, dont nul n’ignore l’importance, est passée au second rang des préoccupations civiles et des revendications. Reportée de jour en jour, puis de semaine en semaine et de mois en mois, elle ne fait plus la «une» des médias, remplacée par l’affaire des déchets qui prennent visiblement le même trajet.
Si pour la masse populaire, la question est devenue secondaire pour le moment, elle n’en est pas moins posée au niveau de l’ensemble de la nation. Sommes-nous capables, avec la classe politique de ces toutes dernières années, de retrouver cette véritable démocratie dont nous nous vantions dans cette partie du monde où la dictature est le mot d’ordre? Les Libanais sont-ils encore prêts à se battre pour la reconquérir? Ne les entendons-nous pas déclarer, dans un chuchotement encore timide pour le moment du moins, préférer une dictature éclairée à ladite démocratie anarchique dans laquelle nous vivons et dont nous ne voyons pas encore la porte de sortie? Le collectif «Vous puez» n’a-t-il pas été au-delà des poubelles pour revendiquer, haut et fort, un coup de balai des institutions de l’Etat afin de laisser la place de ceux qui s’autoprorogent leurs mandats à une nouvelle génération qui, dans nombre de domaines, a fait ses preuves dans le secteur privé au Liban et dans les pays de l’exil involontaire? Une nouvelle génération plus motivée que l’actuelle. Une génération qui aura été élue pour ses compétences et qui serait en mesure de jurer devant la nation de respecter ses engagements. Rien n’est encore perdu.

Mouna Béchara

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