Magazine Le Mensuel

Nº 3044 du vendredi 11 mars 2016

Expositions

La bande dessinée arabe s’expose. Plus qu’un divertissement, une lecture de nos sociétés

Arab Comics in the curriculum: The AUB libraries collection. L’espace de quelques jours, l’exposition effectue une remontée dans l’univers de la bande dessinée arabe comme un événement incontournable de l’histoire.

L’événement est annoncé sur Facebook. Un parmi tant d’autres sur la Toile élargissant la kyrielle du choix des activités culturelles. L’intitulé intrigue et l’envie de plonger au cœur de la B.D. arabe, de faire remonter à la surface les souvenirs d’enfance de certains titres qui sont restés imprégnés dans notre mémoire sous les bombes, à l’instar de la célèbre Loulou al-saghira et son ami Tabbouch qui, eh oui! on l’avait oublié ou on aurait préféré l’oublier, est en fait une traduction d’une B.D. américaine intitulée Little Lulu créée par Marjorie Henderson Buell, alias Marge.
L’une des informations que le visiteur recueille en déambulant entres les panneaux dressés au cœur de la salle Malhas, au West Hall de l’Université américaine de Beyrouth. Lancée le 7 mars, l’exposition, qui devait s’achever le 10 mars, est une initiative de la librairie de l’AUB en partenariat avec Mu’taz et Rada Sawaf Arabic Comics Initiative.

 

Un regard autre
Mise sur pied par Lina Ghaibeh, Hana Sleiman, Kaoukab Chebaro et Ghofran Akil, l’objectif de cette exposition, selon Hana Sleiman, «est de montrer, d’une part, l’existence de cette collection de B.D. de la librairie de l’AUB, ouverte à tous pour une consultation sur place et, d’autre part, de montrer aux étudiants et aux professeurs qu’ils peuvent utiliser ce médium dans le cursus universitaire».
Le 9e art, en effet, n’est pas destiné simplement à une lecture divertissante, comme l’explique à son tour Lina Ghaibeh, mais il s’insère parfaitement dans le cadre de recherches «permettant d’avoir un regard autre sur toutes les sciences sociales, humaines, politiques». L’exposition effectivement est présentée dans cette optique-là, à travers plusieurs panneaux pliables, chacun portant un titre et un chiffre thématique, de la naissance de la B.D. arabe, à l’apport de la traduction, de la politique, à l’idéologie, au nationalisme, en passant par la guerre, l’utopie et la dystopie au cœur des villes, aux questions du genre, à l’image de soi et de l’autre…
Fruit d’un travail méticuleux de collecte d’informations, d’association d’images et d’idées, d’une richesse mise à portée de main, au bout de plus d’un an de travail, il est vraiment dommage que cette exposition ne dure que l’espace de quelques jours. C’est aussi la conclusion à laquelle est parvenue l’équipe du travail qui, au début de l’aventure, ne se projetait par vraiment dans l’avenir. Mais vu le travail qui a été effectué, le sérieux, le temps investi pour obtenir notamment les droits de reproduction de la part des parties concernées, l’impression d’un livret devenu un livre de 150 pages dans le but d’en garder des traces comme référence… ce n’est peut-être que le début d’un long périple. L’exposition est censée, dans un premier temps, être transposée au cœur du Département d’architecture et de design en attendant peut-être son transfert extra-muros, puisque des sollicitations en ce sens ont déjà été avancées. L’ébauche, l’espoir d’une diffusion plus large auprès d’un plus grand public.

 

«Par les Arabes pour les Arabes»
C’est au début du XXe siècle, dans les années 20, que la bande dessinée arabe a vécu ses premiers balbutiements à destination des plus jeunes, avant de marquer, dans les années 50, en Egypte, sa véritable naissance comme B.D. arabe, «produite par les Arabes pour les Arabes», à travers les deux grandes publications que sont Samir et Sindibad. De la genèse à l’évolution, au fil des années et des décennies, la B.D. arabe, loin de tout sentiment de nostalgie sur la gloire d’une ère révolue, se prête facilement à une relecture de nos sociétés, à une constatation qui s’impose et qui se confirme dans les propos de Lina Ghaibeh. «Toutes les B.D. étaient des productions de l’Etat ou des institutions et associations politiques et religieuses», comme la revue baassiste Majallati. «Dans les années 50, 60 et 70, ceux qui travaillaient dans les revues pour enfants étaient de grands artistes, des journalistes. Contrairement au monde occidental où cela n’est pas très fréquent, il est normal dans le monde arabe de voir apparaître sur ces revues des leaders politiques comme Jamal Abdel-Nasser, Mouammar Kadhafi, Saddam Hussein… l’enfant arabe y est habitué. Il est évident également, de par la lecture des B.D, que les productions de l’Etat commençaient à connaître un vrai déclin, à devenir superficielles, faibles, une simple propagande, au détriment des productions indépendantes qui augmentaient. Avant les révolutions même, cela était visible dans l’évolution de la B.D. qui permet donc une lecture autre du monde arabe».
Depuis le début du XXe siècle, sur une très longue période et dans un espace géographique restreint, cette production arabe de B.D. est d’une «très grande richesse, un condensé de différents points de vue, ajoute Hana Sleiman, chacun racontant son histoire à travers ce médium, un petit texte et une image qui font parvenir un message très fort».
Egypte, Liban, Syrie, Irak, Palestine, en attendant de s’ouvrir encore davantage au Maghreb où la production est plus florissante en français qu’en arabe, la librairie de l’AUB accroît sa collection. Ce qui est exposé n’est qu’un échantillon des milliers de revues et ouvrages déjà acquis. Travail en solo ou dans le cadre de collectifs, les noms de dessinateurs qu’on connaît croisent ceux qu’on connaît moins ou pas du tout, d’aujourd’hui et d’hier, «le plus important dans cette initiative, selon Lina Ghaibeh, est de faire la connaissance des actuels artistes arabes et qu’ils se rencontrent entre eux».

Nayla Rached

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