Banque islamique. Un créneau pour le financement du terrorisme?
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Nº 3064 du vendredi 29 juillet 2016

Banque islamique. Un créneau pour le financement du terrorisme?

 
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La lutte contre le financement du terrorisme et le blanchiment de l’argent sale fait l’actualité. L’inquiétude de la population, la réponse à la menace, tout pousse les autorités politiques et monétaires dans le monde à céder au tout-sécurité. Magazine a interviewé Abdel-Maoula el-Chaar, professeur et responsable du Centre de recherche, d’études et de documentation de l’Ecole supérieure des affaires (Esa), sur les éventuelles menaces que pourrait représenter la banque islamique en tant que créneau pour le recyclage de l’argent sale.

Une banque islamique pourrait-elle constituer un moyen pour le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme? Pourquoi?
Bien sûr, comme toutes les institutions financières, les banques islamiques peuvent servir de vecteur de blanchiment d’argent et de financement du terrorisme. Cependant, utiliser une banque islamique pour des opérations illégales peut s’avérer compliqué: comme tous les établissements bancaires, les banques islamiques sont soumises à l’autorité de la Banque centrale de la juridiction dans laquelle elles opèrent. C’est ainsi que la Banque du Liban (BDL) encadre et contrôle les opérations des banques islamiques qui sont implantées sur le territoire libanais. De fait, ces dernières sont tenues d’appliquer toutes les dispositions imposées aux banques conventionnelles et subissent exactement les mêmes contrôles. Avec le développement d’un terrorisme islamiste et la tendance à faire l’amalgame entre les termes islamiste et islamique, les opérations des banques islamiques sont étroitement surveillées par les instances de contrôle internationales. Enfin, les banques islamiques sont soumises au contrôle de leurs conseils de la charia. Il s’agit d’un comité composé de jurisconsultes qui surveille à l’interne les opérations et veille à ce qu’elles soient conformes aux préceptes de l’islam. Il est sans doute beaucoup plus aisé pour un délinquant ou un terroriste d’utiliser les services d’une institution financière conventionnelle plutôt que ceux d’une banque islamique pour arriver à leurs fins.

Est-ce que le conseil de la charia est une garantie suffisante pour le contrôle des opérations de blanchiment d’argent? Ne peut-il pas lui même être utilisé comme outil pour des jurisprudences ou interprétations larges des objectifs des investisseurs?
Les prohibitions les plus connues du grand public de la charia sont l’interdiction de l’intérêt (riba) et de l’ambiguïté contractuelle (gharar). Cependant, la portée de la charia est beaucoup plus vaste. Ses prescriptions ont pour objectif de préserver, entre autres, la vie (nafs) et la propriété (mèl). Dans ces conditions, on voit mal un conseil de charia légitimer une opération qui peut aider au financement du terrorisme et/ou au recyclage de l’argent sale. Il existe des pays, comme la Malaisie, où la Banque centrale s’est dotée d’un Sharia Board qui légifère pour l’ensemble des banques islamiques du pays. Ce n’est pas le cas du Liban. La BDL estime que le théologique n’est pas de son ressort. Elle ne contrôle pas les Sharia Boards, mais a imposé aux banques islamiques des règles de fonctionnement qui doivent impérativement être appliquées. Tant que les banques islamiques se conforment au contenu de ses circulaires, la BDL n’intervient pas, sinon, comme toutes les banques, elles sont sanctionnées.

Au Liban, la banque islamique détient moins de 1% de part du marché. A quoi serait due cette stagnation de la croissance?
Il faut savoir que l’objectif premier de la création de banques islamiques au Liban n’était pas de servir une clientèle libanaise, mais de canaliser vers le pays des fonds des pays du Golfe. L’un des grands problèmes qui s’est alors posé a été l’incomplétude de l’arsenal opérationnel mis à la disposition de ces banques. Dans l’état actuel des choses, il est impossible, par exemple, de structurer au Liban des sukuk (obligation islamique), alors que c’est l’instrument le plus prisé par les investisseurs. Sur le plan local, les banques islamiques se sont heurtées à une autre réalité. La rhétorique de la banque islamique veut que tous les musulmans attendent impatiemment l’ouverture de banques islamiques pour faire migrer leurs fonds vers ces institutions. Or, Ernst & Young a publié, il y a quelques années, une étude qui démontre que seuls 20% des musulmans interrogés sont disposés à sacrifier une partie de leurs bénéfices financiers au profit de la conformité avec les principes de la charia. Une autre enquête, effectuée cette fois par Gallup, semble prouver que la religiosité et la pauvreté sont fortement corrélées. En d’autres termes, le marché captif de la finance islamique n’a pas les moyens d’investir «islamiquement», alors que les personnes qui le peuvent ne sont pas prêtes à sacrifier de la performance financière pour des principes religieux.  

Après la crise financière de 2008, n’est-il pas plus attirant et prudent de travailler avec cette catégorie de banques qui opère avec l’économie réelle?
A priori, le risque est moins important. Les chiffres prouvent que les banques islamiques ont mieux résisté que les banques conventionnelles à la crise de 2008. Il convient cependant de remarquer que les banques conventionnelles libanaises n’ont pas été vraiment touchées, elles non plus, par la crise. Ce phénomène est à mettre en relation avec les «règles de jeux» que la Banque du Liban impose au secteur. A contrario, il faut aussi se rappeler que le marché de la finance islamique à Dubaï, et sans doute dans le Golfe, a failli s’écrouler en 2009 à la suite de l’explosion d’une bulle immobilière. Ce dernier événement vient prouver, s’il le fallait, que les institutions financières islamiques ne diffèrent pas vraiment de leurs consœurs conventionnelles: comme elles, elles cherchent à maximiser leurs profits mais sous la contrainte de la charia. Lorsqu’on y réfléchit, la situation est assez étonnante. En effet, les banques islamiques fondent leurs opérations sur un référentiel qui prône l’éthique et l’équité socioéconomique. On pourrait alors penser qu’elles auraient structuré une offre originale qui s’adresserait, sans exclusive, à toute personne sensible au principe de responsabilité sociale, alors qu’elles se sont contentées d’islamiser la banque conventionnelle.

Liliane Mokbel

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Éditorial
La terreur dans tous ses états

L’horreur n’a peut-être pas encore atteint son paroxysme. La France, apparemment cible privilégiée du terrorisme, n’a pas fini de payer un tribut que lui impose Daech. Un prêtre de 84 ans est égorgé alors qu’il célébrait la messe dans l’église d’une petite ville près de Rouen. L’un des assassins n’était pas inconnu des services antiterroristes français. Ce drame, s’il en fallait encore un, renforce la fragilité de la planète menacée par les attentats terroristes qui pèsent sur toutes les régions.Les dirigeants libanais, toutes fonctions et toutes communautés confondues, continuent à fermer volontairement les yeux et les oreilles et à refuser, sinon par quelques déclarations carrément anodines, de se sentir pris dans la tourmente planétaire. Dans leur vie quotidienne, les citoyens sont quasiment oubliés. Ils ressentent les dangers qui les guettent et leur impuissance à y faire face, alors que dans les hautes sphères d’une République privée de tête, ce ne sont que les Affaires avec un A majuscule qui prennent le dessus. Certains parmi ceux qui ont la charge de notre bien-être continuent à vivre dans le déni de leurs responsabilités et notamment dans celui des dangers que font courir au pays l’Etat islamique, Daech et consorts. Ces convertis à un radicalisme qui prétend sauver le monde en éliminant les «mauvaises graines» font un nombre incalculable de victimes, chez les enfants, les femmes, les hommes et s’en prennent maintenant aux religieux. Ils n’ont rien de véritables guerriers, mais sévissent dans des pays bien mieux structurés que le Liban d’aujourd’hui.Le Premier ministre, représentant le chef d’un Etat «fantôme» qui, de mois en mois, se fait oublier, participe à tous les sommets arabes ou internationaux. Il n’en recueille certes pas grand-chose mais rappelle au moins, l’espace de quelques jours, l’existence du Liban. Un pays qui semble avoir été rayé des agendas internationaux. Il peine toutefois à se faire accompagner par des membres de son gouvernement qui, sans être tenus d’intervenir directement dans les débats, craignent que leur seule présence soit une approbation des conclusions qui ne plaisent pas à leurs alliés et à leurs visions présentes et futures.Pour sa 27e session, qui s’est ouverte en tout début de semaine en Mauritanie, la Ligue arabe ne manque pas de sujets dont l’importance n’échappe à aucun pays arabe: la lutte contre le terrorisme, les crises politiques qui secouent le monde, et le Moyen-Orient en particulier, requièrent une coordination pour la sécurité et la stabilité des pays de la région. Des sujets sur lesquels, de toute évidence, les décisions sont critiques. Les raisons de l’absence de ministres aux côtés du chef du gouvernement au sommet sont claires. Mais quelle place aura le Liban dans tous ces débats et quels bénéfices en récoltera-t-il? Les expériences passées et actuelles prouvent que le Liban n’est plus inscrit sur les calendriers des grandes nations.Le président Tammam Salam a hérité d’un Etat en décrépitude. Le courant électrique sur l’ensemble du Liban, déjà rationné mais au moins programmé, réserve sans cesse des coupures-surprises. L’eau est polluée et le ministre de la Santé publique s’emploie à faire des annonces quasi quotidiennes mettant en garde contre de nombreux produits alimentaires jusqu’au blé, nourriture quotidienne de tous et parfois exclusive pour une classe sociale très peu, sinon jamais, prise en considération et dont le pain est l’aliment essentiel, pour ne pas dire parfois unique.Si les ministres lancent des promesses qu’ils savent ne pas pouvoir tenir, les citoyens n’y croient plus. L’augmentation des salaires des fonctionnaires, annoncée pour le mois prochain, les soins de santé gratuits pour les personnes de plus de 64 ans… et peut-être d’autres gracieusetés de ce genre qui auraient pu réjouir les bénéficiaires, si tant est que les caisses de l’Etat, vidées depuis belle lurette, le permettaient encore.On entend rarement parler encore d’une inspection centrale, pourtant jadis très active, ni de fonctionnaires déférés devant la Cour des comptes ou devant les juges spécialisés, et encore moins devant le Conseil de discipline. Tout cela appartient au passé. Et où sont les Libanais, de différentes générations, qui ont réussi à libérer le pays de tous les mandats étrangers pour, hélas, retomber chaque fois sous la houlette d’un autre occupant tout aussi étranger? L’avenir le dira. 



 Mouna Béchara
   
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