Magazine Le Mensuel

Nº 2871 du vendredi 16 novembre 2012

Société

Les couples mixtes. Un combat continu pour les Libanais

Ils sont partis vivre à l’étranger, précisément en France. Dans ce pays d’adoption, ils ont rencontré des partenaires de nationalités ou de confessions différentes, avec qui ils n’hésitent pas à concubiner ou à se marier. Enquête sur ces Libanais qui, loin du regard inquisiteur de leur milieu d’origine, bousculent tabous et préjugés.

Neila a 30 ans. Elle est chrétienne d’origine libanaise et vit depuis une dizaine d’années à Paris. Tout de suite, elle s’est sentie dans son élément dans la capitale française. «Au Liban, mes parents accordaient une importance primordiale aux qu’en-dira-t-on, dit-elle à Magazine. Tout m’était interdit sous prétexte que les gens jasent pour un rien. Lorsque j’ai été acceptée dans une université française, je n’ai pas hésité à plier bagage. Là, j’ai vécu à ma guise sans personne pour me rappeler à l’ordre. Et un jour, je rencontre Omar, Egyptien d’origine, musulman et fier de l’être. C’est le coup de foudre. Au bout de quelques mois, il me demande de me convertir à l’islam et de l’épouser. Je n’ai pas hésité à le faire, la religion étant le dernier de mes soucis. Cela fait cinq ans que nous sommes mariés et nous vivons dans un accord parfait. Mes parents croient que j’ai contracté un mariage civil et que j’ai gardé ma religion. Le premier commentaire de ma mère a été: «Heureusement que tu ne vis pas au Liban. Qu’est-ce qu’on aurait dit à nos amis?».
Alia, elle, a rencontré Fabian dans le cadre de son travail. Il vient du Cameroun. Elle vient du Liban. Il est noir, grand et spontané. Elle est blonde, menue et réservée. Et pourtant, depuis quatre ans, ils filent le parfait amour. «Au début, mes parents ont refusé de rencontrer l’homme que j’aime. Ils m’ont menacée de me renier, de me couper les vivres, de me déshériter même, si je persiste dans ma relation. J’ai pris la décision de passer outre leur bénédiction et de vivre avec lui. Au fil du temps, ma mère, dont j’ai toujours été très proche, a accepté cet état de choses et a amené mon père à de meilleurs sentiments à notre égard. Mes parents m’ont posé une seule condition: que Fabian ne mette pas les pieds au Liban. Pour me «protéger», disent-ils, ils préfèrent que notre relation reste loin des yeux de la société libanaise et de ses jugements. Leur fille avec un «black»? Comment se justifieraient-ils devant leurs amis?
S’aimer lorsqu’on est de religions ou d’origines différentes pose souvent problème au Liban. Se marier est encore plus compliqué puisque le statut personnel est encore affaire de religieux. De petites phrases assassines entourent les couples qui osent braver les interdits et souvent des regards désapprobateurs les accompagnent. Les jeunes Libanais qui s’installent à l’étranger ne se heurtent pas à ce genre de polémique et aiment sans peur ni crainte, sans pressions ni remontrances des êtres «différents» sur le plan religieux, confessionnel, culturel ou autre.

Pas toujours si facile
Pour de nombreux couples issus de cultures différentes, la mixité est une source de richesse. Le dicton «qui se ressemble s’assemble» vole en éclats et l’homogamie – règle sociologique selon laquelle s’unir à un conjoint du même groupe social et culturel augmente les chances d’entente d’un couple – ne semble pas forcément un certificat de réussite.
Selon le sociologue Ralph Benguou, rencontré à Paris, «il y a une règle sur laquelle presque tous les sociologues s’entendent. C’est que lorsqu’on s’unit avec un conjoint du même groupe social ou culturel, les chances de voir la relation du couple se développer dans l’harmonie et la continuité sont grandes. En tout cas plus grandes que lorsqu’on s’unit à des partenaires venus de milieux différents. Et pourtant, ils sont de plus en plus nombreux ces couples mixtes qui choisissent de faire un bout de chemin ensemble. A côté de l’aspect amoureux de ces relations, se cache souvent une volonté inconsciente d’être différents. Rien n’est jamais tracé, tout est à inventer, à construire. On fait du sur-mesure en essayant de se distancier de son propre schéma parental et social». Et de poursuivre: «Certes, la vie d’un couple mixte n’est pas évidente à gérer au quotidien. Il faut que le couple soit assez solide et uni pour affronter les regards et les jugements des personnes apeurées par ces couples qui osent vivre leurs différences. Et puis les choses risquent de se compliquer à la naissance d’un enfant. C’est pourquoi, il est recommandé de discuter de toutes les questions fondamentales qui risquent d’être un point de litige avant de s’engager plutôt que se dire que l’on en parlera le moment venu, car souvent, il est trop tard. Par exemple, décider ensemble dans quelle religion il va grandir, s’il vaut mieux lui donner la chance de choisir lui-même le statut dans lequel il se retrouve au moment voulu, s’il doit connaître la langue et la culture respectives de ses parents ou seulement le français et le mode de vie de la France…».
En effet, la mixité n’est pas toujours facile à vivre au quotidien. Rigidité des familles, de l’entourage, difficultés à faire cohabiter des croyances distinctes, divergences sur l’éducation des enfants… La vie de tous les jours n’est pas un long fleuve tranquille. «Depuis que je me suis mariée avec Boris, d’origine camerounaise, confie Hania, mes amis libanais les plus proches ont changé d’attitude envers moi. Ils ne comprennent pas mon choix et me le reprochent. Depuis que nous avons eu un petit garçon métis, ils évitent de m’inviter chez eux. L’amour que je porte à ma nouvelle famille me donne toutes les forces nécessaires pour affronter la méchanceté et les médisances, les esprits étriqués et le racisme, mais il m’arrive parfois de flancher. De passer de longs moments à me demander si j’aurais le courage nécessaire de tenir sur le long terme, d’autant plus que je ne peux espérer aucun support de mes parents qui, à la moindre plainte, me répondent: «Nous t’avions prévenue».
Le problème de Rita est différent. Elle a connu Ali à Beyrouth et est restée pendant de longues années en relation avec lui. Un jour, le couple décide de se marier, et là, tollé général. Leurs familles respectives refusent cette alliance et font pression sur eux pour les séparer. Ils font fi de tout ça et vont s’installer ensemble à Paris. Tout allait pour le mieux entre eux. Fervente croyante, elle a tenu à ne pas changer de religion et à contracter un mariage civil. Le couple vivait dans une entente parfaite, chacun respectant les us et coutumes de l’autre. Lorsque leur premier enfant est arrivé, leur relation a commencé à se détériorer. «A la naissance de Ruba, de nouvelles problématiques ont émergé. Quel prénom choisir? Dans quelle religion allait-elle grandir? Tout ce qui concernait l’éducation de notre fille était source de problème entre nous. Nous avons fini par dépasser nos travers après avoir suivi une thérapie. Le thérapeute nous a convaincus que le couple mixte que nous avons décidé de former devait être source de plus de tolérance et plus d’ouverture. Tout est rentré dans l’ordre. C’est à Ruba qu’il revient, en effet, de faire les choix qui lui sembleront les plus convaincants».

 

Danièle Gergès
 

Le mariage civil au Liban
A ce jour, au Liban, le mariage civil n’a pas été institué. Pourtant, il fait partie intégrante du statut personnel et est reconnu par l’Etat. En cas de séparation ou de divorce, les tribunaux libanais statuent et appliquent la loi du pays où le mariage a été conclu.

 

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