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Nº 2886 du vendredi 1er mars 2013

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Face aux promoteurs. Les habitants de Yarzé font de la résistance

A Yarzé, la fougue des promoteurs à poursuivre leur conquête insatiable de constructions provoque les foudres des habitants de la région de Baabda. Au centre, le Conseil de l’urbanisme semble ne plus savoir où donner de la tête. Depuis deux ans, un savant jeu de yoyo s’opère pour satisfaire à tour de rôle les parties prenantes au dossier. Entre la nature et le béton, la guerre est déclarée.

Dans leur résidence de Yarzé, Robert et Joumana Asseily ne décolèrent pas. «Dans les années 50, la région était réservée aux villas», dit-il. «En 1960, il y avait encore des hyènes», complète son épouse, «si bien que quand quelqu’un voulait s’y installer, on le traitait de fou. Mais tout a changé avec la guerre, regrette-t-elle. Yarzé est devenue une région prisée des promoteurs immobiliers. Aujourd’hui, elle devient jour après jour une zone urbaine. Ce n’est plus le rêve imaginé par nos pères. Yarzé n’est plus une belle région».
Pendant la guerre civile, comme partout ailleurs au Liban, des constructions sont faites dans la région de façon incontrôlée, les décrets en place n’étant plus qu’optionnels et les dérogations devenant la règle. Il est vrai qu’en se promenant sur la colline de Yarzé, on peut admirer de magnifiques villas campées dans un parterre de verdure face, à certains endroits, à des barres d’immeubles accolés.
«Le problème s’est aggravé après la guerre, reprend Robert Asseily. Plutôt que de revenir aux arrêtés en place et stopper le mécanisme destructeur de la région, d’autres décisions ont été promulguées à son désavantage. Tous les promoteurs en ont alors profité». Effectivement, en 1994, un décret permet de construire à Yarzé des bâtiments à trois niveaux, selon un taux d’exploitation d’une superficie de 30% du terrain (30/90) et une hauteur maximale de 13,5 mètres.

Pistes cyclables
Inquiets de voir leur quartier défiguré, un petit groupe d’habitants décide de créer en juin 2009 une association pour le développement de Yarzé, la Jamiiyat inma’ el Yarzé, dont le couple en est le cofondateur. «Notre objectif est d’améliorer les conditions de vie à Yarzé: faire attention à la nature, mettre en place des pistes cyclables, améliorer le réseau électrique et veiller à un bon suivi des plans d’urbanisme, déclare Joumana Asseily. Pour cela, nous travaillons en étroite coopération avec la municipalité de Baabda et son président, Henri Hélou».
Le 20 mai 2010, ce dernier, entouré de son équipe, investit le conseil municipal de Baabda. Bien décidés à écouter les revendications des habitants de Yarzé et modifier l’arrêté de 1994, ils présentent une requête au Conseil de l’urbanisme, rattaché au ministère des Travaux publics.
«Nous avons demandé le retour au précédent arrêté, à savoir un coefficient d’exploitation de 20/40 ou 25/50 pour une hauteur de dix mètres, tout en précisant qu’une seule famille pourrait habiter le bâtiment», détaille Henri Hélou. En d’autres termes, chaque bâtisse devrait se construire uniquement sur 20% ou 25% de la surface totale du terrain et ne posséder que deux niveaux, s’apparentant aux normes d’une villa et laissant ainsi la part belle à la nature. «Quand on fait de l’urbanisme, il faut créer des zones de villas et des espaces verts, indique Robert Asseily. Avec 80% de terrains laissés à la nature, toute la communauté pourrait en profiter. Il faut que Yarzé garde son rôle de poumon pour le bien-être de tous, insiste-t-il. Sinon pourquoi ne pas alors revenir vivre à Achrafié?».

Propositions et objections
En 2010, le directeur général du Conseil de l’urbanisme, Elias Tawil, accueille l’association et les représentants de la municipalité pour écouter leurs doléances. «Nous avons organisé des réunions avec ces derniers et les promoteurs immobiliers de la région pour trouver un compromis», explique-t-il, indiquant que les investisseurs avaient déjà mis beaucoup d’argent dans leurs projets. «Nous avons pris en compte les différentes opinions et avons décidé de garder un coefficient d’exploitation de 30/90, tout en réduisant le volume des bâtiments, ainsi que leur hauteur maximum de 13,5 à 11,5 mètres, poursuit-il. D’autre part, nous avons exclu l’habitation du rez-de-chaussée construit sur pilotis, institué qu’une seule famille pouvait vivre par étage et restreint la construction des sous-sols pour qu’ils ne puissent prendre plus que la superficie du bâtiment, permettant ainsi aux espaces verts de persister». Le compromis se matérialise le 1er décembre 2010 par l’arrêté n°47. «Nous avons pris ce qu’il nous offrait, tout en gardant l’espoir de pouvoir y revenir plus tard», commente Henri Hélou. Sauf qu’à peine la hache de guerre enterrée, une nouvelle bataille s’est déclarée.
«Beaucoup ont objecté cette décision, précise un ingénieur du Conseil de l’urbanisme. Dans la loi libanaise, il est permis de transformer le rez-de-chaussée à moitié ouvert, moitié fermé, dit sur pilotis, en zone habitable. C’est une sorte de bonus, un niveau qui n’est pas comptabilisé dans les 11,5 mètres impartis, selon la loi du bâtiment du 11 décembre 2004. Pourquoi ne pas accéder aux demandes des promoteurs?», demande-t-il. Insistant une nouvelle fois sur l’importance des montants investis par les promoteurs, Elias Tawil assume parfaitement la décision de publier un nouvel arrêté, n° 37, en date du 9 septembre 2011, permettant au rez-de-chaussée sur pilotis de devenir habitable et offrant ainsi la possibilité à une nouvelle famille de s’y installer. «L’essentiel pour nous était de ne pas changer la volumétrie du bâtiment», affirme-t-il. Les nouveaux immeubles de Yarzé ont alors l’opportunité d’être dotés non plus de trois niveaux habitables mais de quatre.

Pressions des promoteurs
Un revirement qui choque les habitants de Yarzé et provoque une vague de questions. «Nous nous sommes interrogés sur les raisons de cette modification, continue Henri Hélou. Le Conseil de l’urbanisme se cache derrière cette volumétrie des bâtiments qui ne changerait pas, mais c’est faux. Car, in fine, cela signifie une augmentation de 25% des habitants, donc un supplément de voitures et de visiteurs. Les propriétaires seront poussés à s’étendre dans les reculs, selon leurs besoins». Loin d’envisager la résignation, le petit groupe de Yarzé décide de repasser à l’attaque et de formuler de nouveau une demande, soutenue par M. Joumblatt en personne, dans l’espoir de revenir au compromis initial. Le 27 juin 2012, c’est chose faite, par l’arrêté n° 27. Pourtant, le 12 décembre dernier, stupéfaction dans les rangs de la municipalité de Baabda, lorsqu’ils reçoivent l’avis d’un nouvel arrêté, symbole d’une marche arrière.
«Le problème, dénonce Joumana Asseily, c’est que les promoteurs ne s’arrêtent jamais et exercent d’énormes pressions. Nous ne sommes pas contre l’élaboration d’immeubles mais pour une véritable régulation visant à protéger le bien-être de Yarzé et de son entourage. Bien que nous ayons été chaque fois écoutés par le Conseil de l’urbanisme, nos revendications sont tombées dans les oreilles de sourds», souligne-t-elle.
Du côté dudit Conseil, difficile d’expliquer clairement ses rebondissements en cascade. Alors qu’Elias Tawil formule une sorte de «confusion», il persiste et signe sur l’octroi d’un rez-de-chaussée habitable, ajoutant que «si la zone devait être réservée à des villas, il n’aurait jamais fallu accepter un taux d’exploitation de 30/90 et une hauteur de 13,5m en 1994». Quant à l’ingénieur de service, préférant garder l’anonymat, il «comprend qu’il y a dû avoir des pressions politiciennes ou de particuliers sur ces questions de part et d’autre. En fin de compte, c’est le Conseil supérieur de la planification de l’urbanisme qui décide», assure-t-il.

Garder le charme
La municipalité envoie un recours le 12 janvier 2013, resté sans réponse à ce jour. La «résistance» s’organise alors comme seul moyen d’agir. «Tant qu’il n’y aura pas de nouvel arrêté, aucune permission ne sera accordée aux promoteurs qui envisagent quatre niveaux habitables au lieu des trois que nous souhaitons d’après le compromis trouvé en 2010», affirme Henri Hélou. Leur requête ne s’arrête pas là. Une fois l’arrêté escompté obtenu, ils souhaitent le voir transformé en décret, de sorte que la loi ne soit plus changée, en attendant des jours meilleurs pour réaliser leur rêve de voir Yarzé redevenir une zone de villas.
«Il faut garder le charme de Yarzé, clame Joumana Asseily. Car tout bascule en deux ou trois mois. A qui profitera le crime si toute la zone s’enlaidit? Malheureusement, les gens ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, déplore-t-elle. S’il y avait un zoning, cela arrangerait tout le monde». Quant à Claude Doumet Serhal, vivant à Yarzé dans la villa de son grand-père, Michel Chiha, également irritée de ces rebondissements incessants, elle ajoute: «Nous sommes les habitants de Yarzé et non des promoteurs. Mais au Liban, les gens n’ont aucun droit», regrette-t-elle.

Delphine Darmency
 

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