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Paul Khalifeh

Frontières, vous dites!

En affirmant qu’un quart des habitants du Liban sont actuellement des réfugiés – syriens et palestiniens -, le président de la République Michel Sleiman met le doigt sur la plaie, béante et pestilentielle, qui risque d’entraîner la mort du patient si elle n’est pas soignée. Comparé à la population de la France, c’est 18 millions de réfugiés; à celle des Etats-Unis, 80 millions d’âmes. Que dire alors du Liban, pays au territoire exigu, malade de ses problèmes qui tournent tous, ou presque, autour de la démographie communautaire, maudite, certes, mais bien réelle?
Malheureusement, il est peut-être trop tard! Fallait-il attendre tout ce temps pour mettre en garde contre le danger futur que représente pour la stabilité du Liban l’afflux discontinu et incontrôlé de réfugiés, légaux et illégaux? Faut-il s’étonner que le point de saturation ait été atteint, après toutes ces déclarations de nos responsables annonçant que le Liban ne fermera pas ses frontières et qu’il n’expulsera jamais un réfugié? Ce type de propos n’a-t-il pas encouragé, d’une certaine manière, de nombreux Syriens à traverser la frontière?
Nous imaginons déjà la réaction de certains diplomates occidentaux et professionnels des droits de l’homme à la lecture de ces lignes. Ils vont crier au racisme, dénoncer notre intolérance, stigmatiser notre inhumanité… comme cet ambassadeur d’un pays européen qui avait pris la peine de nous écrire une (très longue) lettre, avec copie à l’Organisation internationale du travail, parce que nous avions «osé» publier une enquête sur les crimes commis par les employés de maison étrangers. Pour cadrer dans les normes de ce grand humaniste, il fallait uniquement évoquer les mauvais traitements infligés aux travailleurs étrangers au Liban – que nous dénonçons vigoureusement dans notre revue – et occulter l’autre partie de la vérité. C’est-à-dire qu’il ne faut pas rapporter le malheur de ces parents, dont la fillette a été balancée par le balcon, ou cette dame, assassinée par son employée de maison etc. Pour nous autres, sous-humains en voie d’être civilisés, la vérité est un tout indivisible, et doit être rapportée intégralement.
Lorsque certains Libanais ont mis en garde contre les graves problèmes économiques, sociaux, politiques et sécuritaires que pourrait engendrer l’entrée massive de réfugiés au Liban, ils ont été traités de racistes par d’autres Libanais. Mesquines surenchères dictées par de basses considérations politiques et sectaires; à ceux qui se délectent déjà à l’idée de nous accuser de dérive confessionnelle, nous affirmons, sans hésiter, que même si ce million de réfugiés avait été chrétien et non pas sunnite, le Liban aurait été incapable de les accueillir.
Quand certains ont proposé de fixer un plafond au nombre de réfugiés que le Liban est susceptible d’accueillir, des hypocrites se sont révoltés, comme des vierges effarouchées, en surenchérissant et en prodiguant des leçons d’humanisme. A ceux-là et à tous les autres, diplomates ou «marchands» des droits de l’homme – eh oui! c’est un business très fructueux -, nous affirmons que nous n’avons de leçons à recevoir de personne. Surtout pas des pays occidentaux qui ont fait de l’expulsion des réfugiés leur spécialité. Qu’est-il advenu de ces milliers de demandeurs d’asiles irakiens, reconduits manu militari aux frontières italiennes, néerlandaises, suédoises… Que sont devenus ces réfugiés irakiens, expulsés de force vers Bagdad par le Royaume-Uni en 2010, et qui portaient des traces de contusion, «suggérant qu’ils auraient pu être maltraités», comme l’avait signalé le haut-commissaire de l’Onu pour les réfugiés (HCR), Andrej Mahecic? Est-il utile de rappeler que toutes ces expulsions ont eu lieu en violation d’une résolution du Parlement européen datant de 2007?
A ceux qui se révoltent, comme des innocents blessés dans l’âme, devant les appels au contrôle de nos frontières, nous disons que notre seule ambition est de copier l’attitude des Etats-Unis
– pays envié et admiré par tant de Libanais – à leur frontière avec le Mexique. Mais rassurez-vous, nous n’irons pas jusqu’à voter au Parlement notre «Secure Fence Act», qui a autorisé l’Amérique à construire un mur de 1200 kilomètres le long de sa frontière avec le Mexique pour freiner l’immigration illégale.
Nous l’affirmons haut et fort: la question des réfugiés est une bombe à retardement qui risque de détruire le Liban tel que nous l’avons connu, et avant nous nos pères et nos ancêtres.
Assez de tergiversations et de mensonges, la solution doit être radicale.

Paul Khalifeh

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