Magazine Le Mensuel

Nº 2888 du vendredi 15 mars 2013

à la Une

Le pape des démunis. François 1er, la réorientation

En portant, contre tous les pronostics, l’archevêque de Buenos Aires, Jorge Mario Bergoglio sur le trône de saint Pierre, les cardinaux ont récompensé le rayonnement de l’Eglise d’Amérique latine, nouvel épicentre du monde catholique. Connu pour son austérité, ce jésuite de 76 ans a pris pour son magistère papal, le nom de saint François d’Assise.

«Qui entre pape au conclave en sort cardinal», dit l’adage romain. Le «papabile» – comprendre «cardinal favori à la papauté» – est décidément une étiquette médiatique qui pèse bien lourd. C’est là le premier enseignement des cinq tours de scrutin de ces deux jours de conclave. En ouvrant les portes de la chapelle Sixtine aux caméras de télévision et en organisant des points de presse réguliers, le Vatican a donné le sentiment de vouloir désenclaver le processus électoral. Puis, les vaticanistes ont préparé la doxa catholique au conclave, comme les citoyens le font pour des élections nationales. Ces deux raisons expliquent le silence incrédule qui s’est abattu comme une chape de plomb sur la place Saint-Pierre noire de monde lorsque le cardinal protodiacre Jean-Louis Tauran, sur le balcon de la basilique, a prononcé le nom de Jorge Mario Bergoglio. Les dizaines de milliers de fidèles s’attendaient à entendre celui de l’Italien Angelo Scola, du Brésilien Odilo Scherer ou du Canadien Marc Ouellet. Le nom de l’archevêque argentin aura été très rarement cité. Pourtant, il est loin d’être un inconnu.

Un candidat naturel     
L’information a été très peu relayée, aussi bien à l’époque, qu’au cours des derniers jours. En septembre 2005, un cardinal, qui a participé au conclave d’élection de Benoît XVI cinq mois plus tôt, rompt le serment du secret et donne au bimensuel italien Limes quelques pages de son journal intime. Dans ses bonnes feuilles, le prélat révèle qu’à tous les tours du scrutin, le cardinal Ratzinger était en tête, mais toujours suivi en deuxième position par Bergoglio. Au quatrième tour, ce dernier obtient quarante voix mais, le visage décomposé par la peur, il avait demandé aux cardinaux de s’abstenir de continuer à voter pour lui. Le successeur de Benoît XVI était donc, bien malgré lui, le principal concurrent de son prédécesseur. Mais sa victoire d’aujourd’hui était contenue dans la promesse de 2005. L’Argentin était, en quelque sorte, un candidat naturel déclaré il y a huit ans. 48 des 115 cardinaux électeurs en 2013 faisaient alors partie du collège cardinalice.
Son élection, Bergoglio la doit aussi au discours qu’il a tenu au cours des congrégations générales qui ont précédé le conclave. Plusieurs sources au Vatican indiquent qu’il a été, avec le jeune archevêque de Manille, le cardinal philippin Luis Antonio Tagle, celui dont les mots ont le plus porté. Jamais un conclave n’avait été aussi ouvert. Personne d’autre ne s’est sans doute imposé au sein du collège. Mais la principale force de François 1er, c’est son profil rare. Cet Argentin aux origines piémontaises, par son père, a dû rassurer les Italiens et les représentants des pays du Sud. Et puis l’Amérique latine est le premier continent chrétien de la planète: 500 millions de catholiques y vivent, soit près de la moitié de la population chrétienne mondiale. Autre qualité essentielle, il allie formidablement le réformisme et le conservatisme. Ses proches en Argentine expliquent qu’il n’a rien de dogmatique. Rigoureux sur le plan théologique, il peut aussi donner un souffle nouveau à la pratique de la religion si particulière à l’Amérique latine.    

Un parcours linéaire
Né le 17 décembre 1936 à Buenos Aires, le nouveau pape est le fils d’une famille de cinq enfants, le père était travailleur aux chemins de fer, la mère tient la maison. Jorge Mario grandit à l’école publique avant d’entamer des études de technicien-chimiste. Mais à 20 ans, une maladie infectieuse respiratoire contraint les médecins à lui retirer un poumon. Un miracle qui pousse le jeune homme vers la religion et la prêtrise. Il étudie au petit séminaire de Villa Devoto, dans la banlieue de la ville, avant d’entrer comme novice dans la Compagnie de Jésus en 1958. Il avait 22 ans.
Il fait ses longues études de jésuite (douze ans) au Chili, en Allemagne et en Argentine au séminaire de San Miguel, où il obtient ses diplômes de philosophie et de théologie. Ordonné prêtre en 1969, il enseigne et, élu provincial de la Compagnie de Jésus en 1973, il y reste six ans.
Des années difficiles, marquées par la dictature où la Compagnie est profondément divisée sur la question de la théologie de la libération et souffre d’une baisse de vocations. Six ans plus tard, soucieux de maintenir la non-politisation des jésuites, il laisse une province apaisée et de nouvelles vocations. Recteur du grand Collège, les facultés jésuites de théologie et de philosophie de Buenos Aires, et curé dans la capitale argentine à partir de 1980, il part en Allemagne en 1986, achever sa thèse de théologie à Fribourg, puis revient en Argentine, comme curé à Cordoba, à 700 km à l’ouest de la capitale, au pied de la sierra, puis à Mendoza, près de la frontière chilienne.
En 1992, il est nommé par Jean-Paul II évêque auxiliaire de Buenos Aires. Simple marchepied avant sa promotion, le 28 février 1998, comme archevêque de la capitale argentine. Il est créé cardinal par le pape en février 2001.
Sa notoriété internationale croît quand il est nommé rapporteur général du synode des évêques qui se tient en octobre 2001 à Rome. Il surprend par ses déclarations sur le rôle de l’évêque. Celui-ci est un «maître de foi», un «maître de la prière», attentif particulièrement aux pauvres. Le cardinal Bergoglio veut encourager la «collégialité» visant à déconcentrer le pouvoir romain au profit des évêques locaux: «Au-delà d’un rapport juridique de communion hiérarchique, il faut viser à une collégialité affective».

Défenseur des déshérités
Après le charisme éclatant de Jean-Paul II, l’intellect lumineux de Benoît XVI, les cardinaux misent donc sur l’austérité rayonnante de François 1er. Timide, réservé, parlant peu, il n’aura pas levé le petit doigt pour faire campagne. C’est précisément ce qui est jugé comme l’un de ses grands mérites. Des centaines d’Argentins s’employèrent à récolter des fonds et des billets d’avion pour Rome afin de rendre hommage au nouveau cardinal, mais il les arrêta. Il les obligea à rester dans leur patrie et ordonna de distribuer l’argent aux pauvres.
Il vit ainsi depuis toujours. Depuis qu’il est archevêque de la capitale argentine, le luxueux évêché adjacent à la cathédrale est resté vide. Il habite un appartement proche, qu’il partage avec un autre évêque âgé et malade. Le soir, il fait la cuisine lui-même, pour les deux. Il roule peu en auto. Il circule en autobus revêtu de sa soutane de simple prêtre. Certes, il lui est devenu plus difficile maintenant de circuler incognito. Dans sa patrie, son visage est toujours plus populaire. Depuis que l’Argentine s’est enserrée dans une crise terrible, il s’est imposé comme l’une des principales figures de l’autre voix, celle des démunis.
Il fait tout pour rester proche de ses prêtres pour lesquels il a ouvert une ligne téléphonique directe. On le voit d’ailleurs souvent déjeuner d’un sandwich dans un restaurant avec un de ses curés et il n’a pas hésité, en 2009, à venir loger dans un bidonville chez un de ses prêtres menacé de mort par des narcotrafiquants.
Le nouveau pape mène une vie ascétique et se lève à 4h30 du matin pour une journée de travail assidu qu’il commence toujours par une longue lecture d’une presse à laquelle il n’a accordé qu’une seule interview. L’homme est en effet connu pour parler peu et écouter beaucoup.

Julien Abi-Ramia
 

Symboles
Il était 19h06 à Rome lorsque la fumée blanche s’est élevée dans le ciel du Saint-Siège. Sur le balcon de la basilique Saint-Pierre, François 1er est apparu en soutane blanche mais sans l’étole.
En référence à ses origines argentines, le nouveau pape a ironisé dès son premier discours sur le fait que «les cardinaux sont allés chercher le nouveau pape au bout du monde». Il a également remercié son prédécesseur, le «pape émérite» Benoît XVI pour son œuvre à la tête de l’Eglise, et appelé à la «fraternité».
François Ier, tout juste élu, a aussi demandé à la foule, enthousiaste, de prier silencieusement pour lui. Le nouveau pape s’est ensuite retiré, souhaitant à la ville et au monde une «bonne nuit et un bon repos».

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