Magazine Le Mensuel

Nº 2890 du vendredi 29 mars 2013

Editorial

Fitna: qu’en est-il vraiment?

Pour se battre, il faut des hommes, et pour brûler, des quartiers. Je suis allé les voir.
Saïda. Les portraits des Hariri et de la famille Saad sont partout. Aucun  étendard noir. Un calicot refuse l’instrumentalisation de la religion par la politique! Dans la vieille ville commerçante, on trouve des bâtiments religieux, des écoles, des cafés, remarquablement réhabilités et beaucoup de gens. Un bon tiers des femmes ne sont pas voilées. Là, les salafistes sont présents. Peu nombreux, ils traînent à ne rien faire. Les gens sont aux portes de leurs boutiques. On discute à voix haute. Les difficultés de tous les jours sont le premier sujet. Jamais de politique.
Beyrouth. Les quartiers chauds, les nouvelles lignes de démarcation: de Barbour à Zokak Blat. Les portraits des politiciens permettent de savoir la confession des habitants de chaque immeuble. Mais les fils de l’écheveau sont serrés, il est difficile de tracer une ligne. Pas de regard fou ni de méfiance affichée. Aux abords des permanences ou des mosquées, les marqueurs sont plus visibles. Je rentre dans des boutiques, je me crois de nouveau à Saïda, on ne parle que des misères de chaque jour. Dans les quartiers exclusivement sunnites, de Tariq Jdidé à Sabra, je rencontre quelques barbus comme une curiosité de cirque. Tendus entre les murs, des calicots à la gloire de l’islam, l’un dit que «Mahomet nous unit», pas de blasphèmes. Le plus visible dans cette partie de la ville: la pauvreté et des mines désespérées.
Dans la banlieue sud, de Haret Hreik, à Bir el-Abed, les avenues sont larges, les immeubles neufs, les commerces ont de grandes vitrines. Une banlieue banale. Avec ma manie de compter, je relève que sur cent femmes, quarante ne sont pas voilées. A Ouzaï, tout est différent. Avec le Akkar, il est le lieu le plus misérable du Liban. Des maisons de bric et de broc et des magasins qui ressemblent plus à des dépôts. C’est le vivier infini du militantisme chiite, des jeunes, pas agressifs, mais que de désillusions dans les regards!
Tripoli. D’abord la rue de Syrie, la ligne de feu, noire de monde. Des immeubles criblés de balles. L’armée y est partout, les soldats sont équipés de la tête aux pieds, et des blindés. Bab el-Tebanné, la sunnite, puis Baal Mohsen, l’alaouite. Pas d’hommes armés, un ou deux salafistes et une très grande pauvreté. Retour dans la ville, la majorité est sunnite et le fait savoir, mais sans blasphèmes aussi. Le vieux souk est un trésor architectural, complètement négligé. Il y a toujours eu des salafistes. Aujourd’hui, ils sont plus nombreux. De vieux pieux, des misérables en haillons, des jeunes, deux en treillis qui iront faire le coup de feu à Bab el-Tebanné, des commerçants et beaucoup de drapeaux noirs. Encore une fois j’ai compté. Sur une ruelle, ils étaient 32 barbus sur 400, soit huit pour cent, le double si l’on compte ceux qui ne s’affichent pas. Comme à Saïda, on y converse à voix haute. Dans un café où les langues sont plus déliées, le même discours, les mêmes complaintes, le quotidien pénible, pas de politique.
Mais alors où est la fitna? Elle a grandi dans les cœurs. Depuis 2005, le Hezbollah a multiplié les fautes graves et les sunnites ont manqué d’intelligence politique. Mais alors comment ne sommes-nous toujours pas en guerre? A cela, d’abord, des raisons historiques. Les chiites au Liban n’ont jamais été traités comme des parias comme leurs coreligionnaires dans les pays du Golfe et en Irak. Depuis que leur résistance à l’envahisseur israélien leur a donné leurs lettres de noblesse, ils n’ont pas cet esprit revanchard des chiites irakiens après la chute de Saddam Hussein. Ensuite, les deux communautés ont ensemble gouverné le Liban sous la tutelle syrienne. De plus, le Liban est une démocratie même si elle est imparfaite. Chiites et sunnites, surtout à Beyrouth, vivent côte à côte dans certains lieux. Ils ont surtout un socle commun d’habitudes qui atténue les différences. Ce sont des citoyens généralement instruits, qui ont voyagé, qui émigrent. Entrepreneurs, ambitieux pour leur bien-être matériel et leur statut social. Tous ces facteurs, mis ensemble, les font hésiter à en découdre. Ceci est une lueur d’espoir. On ne pourra pas indéfiniment colmater les brèches. La pauvreté qui se généralise est mauvaise conseillère. Le Hezbollah devrait avoir le courage de renoncer à son alignement sans faille sur l’Iran, d’accepter ce qui se passe en Syrie, même si cela devait l’affaiblir, de repenser la défense du Liban comme une responsabilité commune. Quant aux sunnites, même si les salafistes restent minoritaires, ils doivent les condamner sans la moindre ambiguïté, on ne compose pas avec une frange aussi dangereuse.
Le Liban peut se redresser, il en a les moyens. Il faut entamer le chantier d’éradication de la pauvreté, quelques actes de bonne volonté et surtout un infléchissement du discours, pour faire passer l’ouragan. Ce n’est pas de la candeur, les Libanais sont autant sensibles aux mots qu’aux actes. Ils ne veulent pas encore la guerre, ils peuvent encore l’éviter.

Amine Issa

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