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Nº 2892 du vendredi 12 avril 2013

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Tammam Salam imagine un gouvernement. Entre les conseils des uns et les exigences des autres

L’état de grâce n’aura duré que quelques heures pour Tammam Salam. Quel profil aura son gouvernement, chargé de superviser les élections? Entre le Hezbollah et ses alliés qui appellent à la formation d’une équipe politique d’union nationale, le 14 mars favorable à un gouvernement neutre et le pôle centriste décidé à arbitrer les élégances, la tâche du Premier ministre désigné s’annonce extrêmement ardue. Etat des lieux et des exigences.

Ouverte par l’unanimité autour de la nomination de Salam et prolongée par les félicitations reçues en son fief de Moussaïtbé, la parenthèse enchantée s’est rapidement refermée. Face au discours rassurant du Premier ministre se dresse, désormais, une montagne de doléances contradictoires mises en veille l’espace de quelques heures. Les chefs d’orchestre de la démission du gouvernement précédent ont rouvert le jeu. Et c’est pour entrer dans la partie que l’ensemble des forces politiques du pays se sont portées sur le nom de Tammam Salam. Ils savaient d’avance que la formation du gouvernement serait difficile et que l’horizon des élections législatives pimenterait le bras de fer entre les deux camps. Mais dans leur esprit, il fallait réduire la pression dans le pays et, si jamais le processus venait à s’envenimer, ils auraient encore assez d’atouts pour orienter le débat. Le 14 mars, le Hezbollah et ses alliés sont maintenant sur la même ligne de départ. Aux concurrents maintenant de s’étalonner.

Les quatre travaux d’Hercule
S’il en doutait, les premières consultations de Tammam Salam lui ont donné un aperçu clair de ce qui l’attend. Le Premier ministre a donc à répondre à quatre questions dans l’ordre. Doit-il former un gouvernement politique ou neutre? Le 14 mars formera-t-il avec les centristes la nouvelle majorité? Comment répartir les portefeuilles et quelle sera sa feuille de route? Aujourd’hui, à ces quatre interrogations, les trois camps ont des réponses différentes.
Peut-être faut-il commencer par écouter les attentes du Premier ministre lui-même. «Je m’engage à sortir le Liban des divisions politiques qui se sont répercutées sur le plan de la sécurité, à éloigner les dangers nés de la situation tragique dans le pays voisin. Je souhaite former un gouvernement d’intérêt national pour le bien du Liban et adopter une loi électorale, le plus vite possible, qui garantirait une représentation équitable de toutes les parties». Rien de révolutionnaire, juste la volonté de ménager les sensibilités.
Intentions mises à mal par le premier sujet de controverse. En désignant un Premier ministre issu de ses rangs, le Courant du futur, et avec lui l’ensemble du 14 mars, pensent sans doute détenir un bel avantage. Officiellement, la coalition appelle à la formation d’un gouvernement non-politique composé de ministres qui s’engageraient à ne pas se présenter aux élections. Secrètement, elle pense qu’elle pourrait former, avec Walid Joumblatt, une majorité simple. Dans ces deux cas, l’objectif est clair, écarter le Hezbollah et ses alliés du pouvoir. Mais la décision du 8 mars et du Courant patriotique libre (CPL) de désigner Tammam Salam a, sans doute, barré la route à cette voie royale. Après avoir digéré la démission du gouvernement qui expédie pour le moment  les affaires courantes, ces derniers sont revenus en ordre de bataille. Bien que sous la houlette du leader du CPL, Michel Aoun, la loi électorale ait été élevée en tête de liste de ses priorités, l’ex-majorité semble déterminée à sauvegarder ses acquis gouvernementaux.  

Neutralité des trois tiers?
Pour elle, les doléances du 14 mars ne sont pas dénuées d’arrière-pensées. D’abord un fait. A l’heure où ces lignes sont écrites, le précédent gouvernement est toujours aux manettes. Un autre fait: quelle que soit la composition du prochain Conseil des ministres, ce sont les députés du Parlement qui voteront la confiance ou non. Dans cette optique, difficile d’imaginer les partis politiques déléguer leur pouvoir à une équipe apolitique. Sur ce sujet, comme sur tous les autres, c’est le pôle centriste qui aura le dernier mot. Ces dernières heures, Walid Joumblatt, qui semblait plutôt pencher vers la formation d’un gouvernement d’union, s’est quelque peu rétracté. En premier lieu, pour ne pas s’enfermer dans un positionnement qui l’empêcherait de faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Surtout, pour préserver son rôle de faiseur de majorité. Si majorité politique il doit y avoir, il en sera. Sinon, il fera en sorte de conserver sa position centrale.
Il est acquis qu’il décidera de l’équilibre des forces au sein du gouvernement Salam. Il a déjà formulé ses désirs. Non au retour du CPL dans la gestion des ministères de l’Energie et des Télécoms. Sur ce plan, la situation a, là aussi, quelque peu évolué. Seuls trois ministères sont l’objet de toutes les attentions: les Finances qui décident de la marche à suivre, l’Intérieur chargé d’organiser les élections et l’Energie qui attire les convoitises. Certaines voix estiment que les compteurs sont remis à zéro. Selon elles, aucune communauté, aucun parti ne pourra se réclamer de la propriété de ces portefeuilles. Cette nuance n’empêchera pas la lutte acharnée qui opposera le 14 mars au CPL et ses alliés, au-dessus desquels planent l’omnipotent Joumblatt, le président Michel Sleiman et le Premier ministre en dernier recours. Les élections se profilent et pour les préparer, rien ne vaut le contrôle des ministères régaliens et ceux dits de services aux citoyens. C’est à partir de là que découlera la répartition des autres portefeuilles entre les partis.
Mais au-delà de cette lutte de pouvoir, se pose une dernière question, plus globale.     

La déclaration ministérielle
En réalité, ceux qui ont précipité la chute du gouvernement Mikati ont pris acte de son incapacité à gérer la situation du pays. La politique de dissociation aura été un cuisant échec, surtout avec la présence omnipotente du Hezbollah et de ses alliés au pouvoir qui a fini par hystériser la communauté sunnite, solidaire de sa sœur syrienne, entrée en résistance. Najib Mikati a essayé de faire le poids dans la balance en lui donnant des gages, mais c’était devenu insuffisant et contre-productif. Walid Joumblatt et Nabih Berry, soucieux des équilibres internes et les chancelleries étrangères, craignant qu’un nouveau front du conflit syrien ne s’ouvre au Liban, se sont mis d’accord pour mettre un terme à cette escalade. Avec la bataille des antagonismes qui a repris de plus belle, la place du gouvernement libanais face au conflit syrien est un enjeu qu’observeront attentivement les grandes puissances qui comptent.
La déclaration ministérielle se limitera-t-elle à la Déclaration de Baabda, dernier document sur lequel l’ensemble des forces politiques se sont mises d’accord? En tout cas, le Hezbollah, par la voix du leader de son bloc parlementaire Mohammad Raad et celle du vice-président du conseil exécutif du parti Nabil Qaouk ont prévenu: à leurs yeux, le triptyque «peuple-armée-résistance» est sacré.
L’embellie est terminée et il faut s’attendre à un long processus. La démission du gouvernement Mikati aura eu l’avantage d’enrayer une escalade et l’inconvénient de rouvrir un débat sans fin. A la différence des chancelleries étrangères qui ont, elles, les moyens de trancher dans le vif, aucune des forces politiques n’a aujourd’hui la possibilité d’imposer ses choix. Le Hezbollah, qui a consenti à la chute du gouvernement qu’il a formé, semble vouloir se concentrer sur d’autres objectifs et Walid Joumblatt, pour prouver sa position centrale, ne peut qu’agir qu’après l’émergence du blocage. Après sa rencontre avec le Premier ministre désigné (voir encadré), le leader du PSP a vendu la mèche: «Il lui revient de trouver la formule adéquate qui conviendrait à toutes les parties et qui serait bonne pour la stabilité et la croissance. Après les élections, on en reparlera».
Alors que les dossiers de la loi électorale et de la Syrie deviennent incandescents, le monde politique libanais fait le choix confortable, «court-termiste» mais inoffensif du statu quo et de la patience. A la hauteur des enjeux?

Julien Abi Ramia
 

Le protocole des consultations
Mardi et mercredi, Tammam Salam a effectué un premier tour d’horizon. Après avoir rencontré le président du Parlement Nabih Berry – qui s’est ensuite réuni avec Michel Aoun, les ministres Gebran Bassil et Ali Hassan Khalil, puis les députés Sleiman Frangié et Ibrahim Kanaan – le Premier ministre désigné a rencontré Najib Mikati qui a expliqué que la tenue des élections législatives constituait l’objectif du prochain cabinet ministériel.
Le vice-président du Parlement, Farid Makari, a recommandé d’octroyer les principaux portefeuilles ministériels, ceux de l’Energie et des Télécommunications à titre d’exemple, à des personnalités compétentes qui n’appartiennent à aucun parti.
Le leader du CPL, Michel Aoun, s’est exprimé en faveur d’«un gouvernement d’union nationale capable d’affronter les développements, à l’ombre de la situation instable», ajoutant que les législatives ne forment pas la seule priorité.
Le Bloc du Hezbollah a expliqué vouloir un gouvernement politique consensuel pour superviser les élections et gérer les affaires nationales. «Nous avons aussi demandé que toutes les parties libanaises y soient représentées, de façon proportionnelle à leur représentation au Parlement».
De son côté, le Bloc de Walid Joumblatt a insisté sur le fait qu’il n’imposerait pas «de conditions préalables afin de parvenir à la stabilité». 

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