Magazine Le Mensuel

Nº 2892 du vendredi 12 avril 2013

Société

Victimes de maltraitance. Halte aux violences faites aux femmes

Malgré les campagnes de sensibilisation, trop nombreuses sont encore les femmes qui souffrent de maltraitance. Peut-être parce que la maltraitance prend bien de formes et que l’on ne sait jamais vraiment où elle commence et où elle finit. Témoignages et état des lieux.

«Dès le début de notre mariage, Omar, 28 ans, qui s’est avéré très doux lors de nos fiançailles, a changé d’attitude à mon égard, confie Mona. C’était un alcoolique qui m’a fait vivre l’enfer. Au début, il se contentait de m’ignorer, comme si je faisais partie du décor ou alors, d’un seul coup, pour un rien, il se mettait à hurler dès que j’ouvrais la bouche. Quand il était vraiment ivre, il donnait des coups de pied dans les meubles, il claquait les portes, cassait de la vaisselle… Je supportais son comportement, mettant tout sur le compte de l’alcool. Les choses se sont mises à se dégrader. Il me frappait. Je n’osais rien dire. Je le craignais autant que je le méprisais. Aujourd’hui, en me rappelant cette partie de ma vie, je me demande comment je me suis ainsi laissé faire. A la maison, je rasais les murs pour l’éviter. A son insu, j’utilisais un moyen de contraception pour ne pas tomber enceinte. Ce qui m’a sauvée. Après trois ans de mariage, il a demandé le divorce sous prétexte que j’étais stérile. J’ai passé de longues années avant de pouvoir faire de nouveau confiance à un homme», raconte la jeune femme.
«Mon père est un médecin célèbre, raconte Nada. Venant d’un milieu modeste, il a épousé ma mère pour sa fortune. Dix ans après leur mariage, il était devenu millionnaire du fait de son succès professionnel. Et là, d’un coup, son attitude a changé à son égard. Il ne l’a jamais violentée, ni battue certes, mais il passait son temps à la rabaisser, à l’offenser devant nous. Elle, sensible, d’une bonté illimitée, essayait de faire comme si de rien n’était. Nous n’en parlions à personne, mon frère et moi. Mais nous souffrions de voir cette femme exceptionnelle se rabaisser devant les humiliations infligées par son mari, juste pour sauver le foyer et les apparences. Il l’utilisait comme un objet que l’on brandit quand besoin est. Dans la chambre conjugale, il l’obligeait à subir ses sévices sexuels pour mieux la manipuler. Et elle, amoureuse, se laissait faire. Pendant vingt ans, ma mère a vécu ce calvaire jusqu’au jour où mon frère et moi, partis étudier en France, avons refusé de maintenir le contact avec elle jusqu’à ce qu’elle se libère de la coupe de cet homme. Ce fut le déclic. Elle s’est rebellée et a décidé de quitter la maison pour venir s’installer avec nous. Elle se fait suivre par un psychologue et remonte doucement la pente», conclut Nada.

Comment définir la maltraitance?
On distingue trois catégories de maltraitance: physique, sexuelle et psychologique. Les violences physiques sont celles qui se voient le plus, puisqu’elles laissent des traces sur le corps maltraité. Reste que, souvent, l’auteur des sévices frappe sur les parties masquées du corps par des vêtements, et que la victime, sous l’emprise de la peur et de la honte, fait tout pour dissimuler ces marques. Les violences sexuelles sont le viol, l’inceste, les attouchements, l’exhibitionnisme, la prostitution, l’exploitation à des fins pornographiques. Dès qu’une personne profite de sa position de supériorité pour imposer son autorité et dominer le corps de l’autre, il y a maltraitance. Les violences psychologiques sont les plus difficiles à cerner: les injures, le désintérêt, la malnutrition, le mépris, la dévalorisation systématique, les humiliations, les négligences comme l’absence de soin ou d’encadrement affectif ou les agressions verbales relèvent de maltraitance. Les symptômes de la maltraitance sont nombreux. D’un point de vue physique: brûlures, coups, griffures, bleus, bosses, plaies, hématomes, cicatrices, fractures… D’un point de vue physiologique: santé fragile, douleur au ventre, à la tête, au dos, vomissements ou malaises gastriques répétés, troubles alimentaires ou du sommeil, retard du développement… D’un point de vue psychologique: dépression, peur, anxiété, mutisme, isolement, hyperactivité, réflexes de protection, refus du contact visuel, méfiance, besoin incessant de plaire, manque de confiance en soi, échec ou hyper investissement scolaire, universitaire et professionnel, conduite à risques comme le vol, la toxicomanie, l’alcoolisme…
Toutes celles qui se reconnaissent comme victimes de maltraitance doivent savoir qu’une autre vie est possible, quelles que soient les difficultés pour y arriver. Le passage est difficile certes. Douloureux. Il demande beaucoup de courage et de détermination, mais on y gagne une vie qui mérite d’être vécue. Il faut dire qu’au Liban, la loi à ce sujet est très floue et les autorités policières n’interviennent pas avec rigueur quand elles reçoivent des plaintes de maltraitance. Ce qui n’augure rien de bon, c’est que certaines instances religieuses considèrent par ailleurs que les femmes victimes de maltraitance doivent supporter leur état pour préserver leur foyer. Les ONG s’occupant de ce cas de figure tentent par tous les moyens de changer cet état de choses et espèrent pouvoir faire pression sur les autorités politiques et judiciaires pour que toutes formes de maltraitance soient sévèrement punies.

Danièle Gergès
 

Et les hommes… à l’abri de la maltraitance?
Non, affirment toutes les études menées à cet effet. Certes, sur le plan physique la violence touchant les femmes est nettement plus importante, mais certains représentants de la gent masculine sont victimes de maltraitance morale qui a des effets très néfastes sur le déroulement de leur vie. Pierre est un exemple très significatif. Fou amoureux de Zoha, il l’a épousée et «mis le monde à ses pieds», comme il le dit poétiquement. Mais ce qu’il ne savait pas, c’est que sa femme était d’une jalousie maladive et allait transformer sa vie en enfer. «Tout était prétexte de doutes chez elle, confie-t-il. Je ne voyais qu’elle. J’en étais dingue, mais rien n’y faisait. Elle fouillait constamment mes poches, mon cellulaire, et bâtissait des scénarios d’adultère dans sa tête bien que ses «fouilles» s’avéraient vaines. Les choses se sont gâtées quand elle a commencé à me faire suivre, à m’empêcher de dormir la nuit me traitant de tous les noms, parce que je lui étais soi-disant infidèle. Lors des soirées chez les amis, elle fabulait et racontait mes inexistantes aventures, me rabaissant sans cesse devant tout le monde, devant nos deux enfants, bien trop jeunes pour comprendre son attitude. Dix ans après cet harcèlement psychologique continu, j’ai fini par mettre terme à notre mariage, malgré l’amour que je continuais à lui porter».

 

De la maltraitance des femmes au Liban
Selon Kafa, une organisation libanaise luttant contre les formes d’exploitation et de violence envers les femmes, trois quarts des femmes libanaises ont subi, à un moment ou à un autre de leur vie, des violences physiques de la part de leur mari ou d’autres hommes de leur entourage. Dans le système démocratique multiconfessionnel du Liban, les affaires de violence domestique sont portées devant l’un des quinze tribunaux religieux, ou tribunaux des affaires familiales, dont les lois datent de l’ère ottomane. Le nouveau projet de loi propose que la violence domestique ne relève plus de la compétence des tribunaux religieux mais de celle du système judiciaire civil, et ne dépende pas des spécificités confessionnelles, donnant les mêmes droits aux femmes musulmanes et aux femmes chrétiennes.

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