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Nº 2903 du vendredi 28 juin 2013

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Après la bataille, la traque. L’armée démantèle l’émirat d’Assir

A l’issue de 48 heures de combats acharnés, l’Armée libanaise, qui a perdu 17 de ses hommes, a pris possession lundi du quartier général d’Ahmad el-Assir à Abra, situé entre la ville de Saïda et le camp palestinien de Aïn el-Héloué. Grâce à l’intervention décisive des forces spéciales, plusieurs dizaines de partisans du cheikh salafiste ont été interceptés. Leur leader, lui, a réussi à fuir.
 

Le 20 février dernier, au cours d’une conférence de presse organisée dans son bureau sommairement aménagé façon bunker, l’imam de la mosquée Bilal Ben Rabah évoquait pour la première fois l’arrivée «de combattants du parti de l’Iran» ayant pris location de plusieurs appartements autour de «son» quartier de Abra. Leur mission, le surveiller, lui et ses hommes installés dans la zone. «La journée, ils nous observent, terrés dans leur pied-à-terre; la nuit, ils reçoivent des armes». Selon Assir, ces hommes sont membres des Brigades de la Résistance, des unités affiliées au Hezbollah et composées de Libanais de différentes communautés. Le terreau d’un affrontement armé se met en place. Les provocations iront crescendo dans la zone. De la parole aux actes. La semaine dernière, le cheikh salafiste adressait un ultimatum. «Si les appartements ne sont pas fermés d’ici lundi, nous opterons pour la solution militaire. Nous sommes prêts à mourir pour notre dignité», ajoutait-il, le regard menaçant et déterminé du caïd en mission divine prêt à en découdre. Il sera passé à l’action quelques heures plus tôt.
Dimanche, en fin de matinée, une voiture quitte l’îlot sécuritaire de la mosquée. A l’intérieur, Fadi Beyrouthi, l’un des gardes du corps d’Assir, et son beau-frère. A quelques dizaines de mètres, sur la route qui mène à Saïda, en contrebas, ils s’arrêtent à un barrage mobile de l’Armée libanaise. Les militaires en poste scrutent le véhicule et ses occupants qui finissent par être arrêtés. En apprenant la nouvelle, Assir entre dans une colère noire. Son garde du corps mis aux arrêts, et les combattants du Hezbollah qui l’encerclent continuent de se pavaner en toute liberté? La médiation avec les interlocuteurs de l’armée échoue, le garde du corps ne sera pas relâché. La réponse ne tardera pas, et elle s’écrit en lettres de sang. Aux alentours de 14h30, le barrage est littéralement mitraillé. Le bilan est lourd: «Deux officiers et un soldat ont été tués, et plusieurs autres blessés, tandis que nombre de véhicules militaires ont été endommagés», indiquera le communiqué de l’Armée.

Opération éclair
De son QG, Assir lance sa fitna et ses fatwas. La dérive militaire de son discours était sensible depuis plusieurs mois. Après avoir obtenu ses galons de chef de meute qui n’a peur de rien, à travers ses prêches enflammés, Assir a regroupé autour de lui une mosaïque de fidèles, qui se comptent par centaines, composée de jeunes Libanais séduits par son discours, de réfugiés palestiniens à l’expérience militaire et terroriste certaine et de Syriens sensibles à la lutte contre le Hezbollah. Il lui suffit de piocher autour de la colline de Abra.
La géographie de Saïda a des potentialités attirantes pour Assir. Sur le littoral, Saïda, sa vieille ville puis les quartiers de Wastani au nord et de Dekerman au sud. Aux frontières est de la ville, des collines creusées par sept vallées naturelles sur lesquelles se sont installées les banlieues fourmillant d’immeubles construits dans les années 60. Sept collines, sept quartiers. Abra y occupe une place centrale. A l’ouest, la route de Hlaliyé descend jusqu’à Wastani; à l’est, Majdalyoun, où est domiciliée la députée du Courant du futur Bahia Hariri; Abra surplombe sur sa face sud le quartier chiite de Haret Saïda et en contrebas trône la zone palestinienne de Miyé Miyé et du camp de Aïn el-Heloué.  
Durant des mois, des dizaines de combattants dévolus à la cause ont pu se familiariser avec le lieu, ses collines, ses immeubles en dénivelé qui permettent d’observer les mouvements de troupe de l’Armée libanaise. Bénéficiant également d’accointances politiques et administratives sur le plan local, le groupuscule d’Assir a répertorié les points à surveiller, ceux à contrôler en cas de déploiement et d’affrontement. Un plan de bataille est mis sur pied. Pour contrôler Saïda, les hommes d’Assir ont identifié deux fronts; celui du bord de mer, par lequel passe l’autoroute maritime qui relie le Sud au reste du pays. Sur celui-ci, des hommes chargés d’ériger des barrages de pneus brûlés – les routes sont aspergées de mazout pour empêcher les véhicules militaires de circuler – pour isoler la ville. D’autres combattants, maîtrisant les dédales de la ville, lourdement armés, prêts à affronter commandos et colonnes de blindés. Mais le principal des forces défensives est concentré autour de la mosquée Bilal Ben Rabah. La géographie des lieux impose une autre stratégie. Les gardes sont nombreux, mais la présence des immeubles offre la possibilité d’y placer des snipers.
Autour de la mosquée, Assir a construit un véritable bunker à ciel ouvert, une forteresse qu’il voulait imprenable. Après avoir élargi vers l’extérieur son réseau politique, il a décidé de concentrer ses activités militaires dans un îlot sécuritaire, situé au sommet de la colline. Assir a progressivement étendu son autorité sur un périmètre d’un kilomètre carré, prenant en otages une vingtaine de pâtés d’immeubles résidentiels, utilisés comme boucliers. Autour de la mosquée, des blocs de béton pour filtrer les passants, des barrages fouillent les voitures. A l’intérieur du petit émirat, la vie est sévèrement régentée; les femmes doivent porter le niqab, elles ne doivent pas se montrer sur les balcons. Lorsque les affrontements ont commencé à se rapprocher de l’entrée de Abra, des dizaines de résidants ont pris la fuite, se réfugiant à Jezzine ou plus à l’est. Ils ont compris qu’Assir menait là une bataille décisive.
Dans la ville et sur les collines, les affrontements aux mitraillettes et aux roquettes ont tout dévasté sur leur passage. Une offensive suicide destinée à faire de nombreux dégâts. Pendant 48 heures, le fracas des rafales n’aura presque jamais cessé, signe de la violence des combats. Les civils sont terrés chez eux, pris au piège de cette bataille qui se déroule d’abord sur le littoral et qui, progressivement, s’est élevée vers Abra. Une centaine d’entre eux ont été blessés. Pendant plusieurs heures, Saïda a été coupée d’électricité et d’eau.
Assir joue le tout pour le tout. Sur Twitter, il appelle ses partisans des quatre coins du pays à converger vers Saïda pour mener la bataille et les soldats sunnites de l’Armée libanaise à faire défection. Mais le commandement de l’armée a fait montre d’une détermination et d’une main de fer rarement observées ces derniers mois. En quelques heures, la troupe sécurise le littoral. Dans l’autre camp, les combattants prêts à sacrifier leur vie détalent comme des lapins. De manière assez discrète, des éléments proches du Hezbollah − certaines sources font état de la mort de l’un de ses responsables, Mohammad Saleh, au cours de ces affrontements − se positionnent autour des domiciles de Bahia Hariri et de Fadel Chaker, dont le frère, Abdel-Rahman Chmandour, chef du groupuscule du Jund el-Cham à Aïn el-Héloué a été tué au cours des affrontements.
Si les hommes d’Assir ont décidé de mener une opération d’une telle envergure, c’est sans doute parce qu’ils pensaient que l’armée n’aurait pas l’autorisation de riposter. Cette erreur de calcul lui aura été fatale. Au prix de 17 martyrs (voir encadré), l’Armée libanaise a fini par prendre le contrôle du secteur de Abra. Il a fallu quelques heures pour sécuriser la zone désertée, le commandement craignait que les bâtiments ou les cadavres aient été piégés. Dans son QG, des caches d’armes, des explosifs et un réseau souterrain de tunnels ont été découverts.
Les leaders Ahmad el-Assir et Fadel Chaker ont réussi, eux, à s’enfuir. «L’Armée libanaise, ainsi que tous les autres services de sécurité, sont à la recherche d’Assir et de 123 de ses partisans contre lesquels des mandats d’arrêt ont été délivrés par le Tribunal militaire», explique une source militaire. Les services de renseignement travaillent sur plusieurs hypothèses pour retrouver le fuyard: il pourrait se trouver dans le camp de Aïn el-Heloué − où des groupes extrémistes sont présents − ou en Syrie, ou encore, après s’être déguisé en femme, avoir rejoint Tripoli. Dans le courant des affrontements, plusieurs rumeurs ont fait état de graves blessures dont auraient souffert les deux compères. La victoire militaire est aussi éclatante que la poigne dont l’Armée a fait montre.

Julien Abi Ramia

Les 17 martyrs de l’armée
Le lieutenant Samer Jreiss Tanios, né à Rmeich, dans le Sud, la ville dont était 
originaire le général François Hage.
Le sous-lieutenant Georges Bou Saab, blessé à plusieurs reprises lors de la bataille de Nahr el-Bared.
Le sergent Toni Hazouri, du caza du Akkar.
Le sergent Omar Youssef, de Tripoli.
Le sergent Ali Masri, originaire de 
Baalbeck.
Le sergent Ibrahim Barraj, originaire de Barja, dans le Chouf.
Le sergent Ali Hamzé, de Khodr, dans le caza de Baalbeck.
Le caporal Abdel-Karim Tohaymi, de Zahlé.
Le soldat Rami Khabbaz, de Kalamoun, près de Tripoli.
Le soldat Bilal Saleh, de Brital, dans le caza de Baalbeck.
Le soldat Elie Nicolas Rahmé, originaire de Tyr.
Le soldat Johnny Nicolas, de Bcharré.
Le soldat Wassim Hamdan, de Rachaya.
Le soldat Bilal Idris, du Akkar.
Le soldat Mohammad Husseini, de Hermel.
Le soldat Ahmad Ghoreib, du Akkar.
Le soldat Taleb Mama, de Tripoli.

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