Magazine Le Mensuel

Nº 2905 du vendredi 12 juillet 2013

POLITIQUE

Parlement, gouvernement. Verrouillage politique

Sursaut salutaire ou enlisement inexorable? Derrière les appels à l’unité nationale lancés par l’ensemble du monde politique après l’attentat de Bir el-Abed, les divergences entre les leaders du pays sont toujours aussi profondes. La séance parlementaire de la semaine prochaine et la formation du gouvernement Salam restent en suspens.
 

D’un côté, la coalition du 14 mars, soudée comme jamais car réunie sous la bannière de l’opposition à Bachar el-Assad et au Hezbollah, avec le Courant du futur (CDF) comme figure tutélaire qui impose à ses alliés un discours extrêmement vigoureux (voir encadré). De l’autre, le Courant patriotique libre (CPL) et le mouvement Amal ont clarifié leurs positions respectives au sein de leur alliance avec le Hezbollah (voir page 20). Cette redistribution des cartes, Tammam Salam l’observe dans la sérénité, ne cessent de dire ses proches. Pourtant, sa tâche semble impossible. Voilà un premier ministre désigné face auquel se dressent d’innombrables obstacles. «Toutes les options sont possibles», a-t-il récemment déclaré, même celle de la démission. Visiblement prêt à former un gouvernement de son fait, mettant les partis politiques devant le fait accompli, Salam doit jongler avec la position de son parrain Walid Joumblatt sur le sujet, qui tient à ce que soit formé un gouvernement regroupant toutes les composantes du pays. Or, le CDF refuse catégoriquement de siéger aux côtés du Hezbollah, préférant la formation d’une équipe neutre.

Inéluctable échec de Salam?
C’est ce que lui a indiqué Fouad Siniora ces dernières heures. Pour ne rien simplifier, si gouvernement d’union nationale il devrait y avoir, Salam serait favorable à la formule du 8-8-8, dont huit ministres pour le 8 mars. Une revendication aujourd’hui en suspens. A la faveur de la clarification opérée par le mouvement Amal et le CPL et la dissolution du 8 mars en termes de politique interne, le président de l’Assemblée, Nabih Berry, a indiqué que «l’option du tiers de blocage est devenue caduque et a été retirée des négociations». Il a été décidé qu’au sein du cercle des alliés du Hezbollah, chaque parti pourra négocier en son nom propre avec le Premier ministre. Une décision relayée par Gebran Bassil et le leader du mouvement Amal au maître de Moussaïtbé. Dans l’absolu, le retrait de la revendication du tiers de blocage aurait pu constituer un point positif pour la mission de Salam. Mais il se méfie du cadeau empoisonné.
Lorsqu’il discutait avec le 8 mars, quand il existait encore, il s’adressait à un seul interlocuteur, il faisait face à un seul bloc de revendications. Avec l’émiettement de la coalition, Salam doit désormais négocier avec chacun des leaders. Sans doute a-t-il été rassuré par la prise de position de Nabih Berry qui a clairement exposé ses conditions. Amal et le Hezbollah veulent cinq ministres à 24, six à 30. Le duo présentera une liste élargie de ministrables à Salam. Or, le CPL, affranchi, peut très bien réclamer le même nombre de ministres, au nom de son poids parlementaire. Les partis chiites et le CPL peuvent demander un total de dix portefeuilles, formant au final le tiers de blocage. Un calcul qui est loin d’avoir échappé au 14 mars qui y voit «une manœuvre déguisée».
Ses conditions d’entrée au gouvernement, elles, sont extrêmement claires. D’abord, le retrait de Syrie du Hezbollah. On explique, au sein du 14 mars, qu’il est inconcevable de donner une couverture politique aux agissements du Parti de Dieu en Syrie, qui contredit les engagements arabes et internationaux du Liban basés sur la désolidarisation du pays de ce qui se passe de l’autre côté de la frontière. A ce titre, le futur gouvernement devra intégrer les récentes prises de position du président de la République, Michel Sleiman, qui a sommé le Hezbollah de se retirer de Syrie et qui veut rendre à l’Etat le pouvoir d’utilisation de la force.
Compromis possible
Dans ce contexte, deux forces à suivre avec attention. D’abord, les représentants au Liban des chancelleries des grandes puissances qui estiment qu’il est devenu urgent qu’un gouvernement soit formé, une position que de nombreux ambassadeurs sont venus expliquer à Tammam Salam, au chef de l’Etat et à l’ensemble des leaders politiques.
Autre aiguillon à suivre, Walid Joumblatt dont les représentants multiplient les navettes avec Riyad, sans doute pour convaincre l’Arabie saoudite de faciliter la tâche de Salam et de lâcher un peu dus lest sur la présence du Hezbollah au futur gouvernement.
Lundi, le leader druze a exprimé sa vive inquiétude quant à la situation. «Contrairement au slogan brandi ‘‘Halte à la peur’’, nous préférons brandir celui de la crainte et de la vigilance, parce que celui qui ne craint pas pour l’avenir du Liban à cause des défis croissants qui l’entourent est irrationnel et irresponsable. Si certains, parmi les parties au conflit, prennent plaisir, sans aucune précaution, aux jeux du bord du gouffre, nous annonçons franchement que nous sommes inquiets». Le CDF et le Hezbollah ne sont pas épargnés.
Par ailleurs, dans son allocution, Joumblatt a mis en garde contre «un vide qui risque de s’étendre à toutes les institutions de l’Etat et notamment à l’armée, critiquant «certains arrogants au sein du bureau de la Chambre qui sont revenus sur l’accord relatif à l’ordre du jour de la réunion parlementaire, dont un des principaux articles se rapporte à la prorogation des mandats du commandant en chef et du chef d’état-major de l’armée». Sur ce dossier, Nabih Berry maintient sa volonté de tenir séance la semaine prochaine et garder l’ordre du jour tel qu’il a été entériné la semaine dernière. L’opposition de Michel Aoun à toute prorogation et la volonté du CDF d’intégrer au débat celle du mandat d’Achraf Rifi avaient torpillé la dernière séance. Mais sous l’impulsion de Saad Hariri, son parti pourrait abandonner cette revendication, pavant la voie à la participation de ses parlementaires à la prochaine séance et entériner la prorogation de Jean Kahwagi.
Sursaut salutaire ou enlisement inexorable? Les Libanais ont l’habitude de voir les leaders politiques du pays sortir des solutions miracle au plus près du gouffre. Semblant plus que jamais proche de la démission, Salam, qui s’est donné près d’une semaine pour former son gouvernement, pourrait obtenir gain de cause, grâce à Berry et aux alliés chrétiens de Michel Aoun, qui pourraient bien représenter ce dernier dans l’éventualité, devenue possible ces dernières heures, où le CPL venait à ne pas être représenté au gouvernement. Et Berry pourrait être rejoint en dernier recours par le 14 mars sur le dossier de la prorogation des mandats des chefs sécuritaires. Mais l’inquiétude de Walid Joumblatt, fin interprète des situations de crise, ne pousse pas à l’optimisme. 


Julien Abi Ramia

Le Futur, réceptacle de la colère
Le 28 juin dernier, la députée de Saïda, Bahia Hariri, expliquait que «ce qui s’est passé à Saïda ressemblait pour nous à un nouveau 14 février», date de l’assassinat de Rafic Hariri en 2005. Dimanche, l’autre député de Saïda, l’ancien Premier ministre Fouad Siniora, expliquait tout de go que «les demandes du cheikh salafiste Ahmad el-Assir étaient celles de la moitié des Libanais». Des déclarations étonnantes qui marquent la volonté du Courant du futur de faire siennes les revendications de plus en plus affirmées de la communauté sunnite du pays.
Autre point focal du discours du parti post-Abra, les messages adressés à l’Armée libanaise, qui est mise en garde contre le deux poids deux mesures. «Les mesures prises par les autorités militaires concernées d’arrêter deux soldats pour des violations et des abus commis à Abra constituent un bon début au niveau de la reddition des comptes. Sur ce plan, le Bloc du Futur attend toujours les résultats de l’enquête concernant la participation du Hezbollah aux combats de Abra, et les mesures concrètes visant à faire de Saïda une ville dépourvue d’armes», rappelait cette semaine le bloc 
parlementaire du Courant du futur, quelques jours après la rencontre exceptionnelle à Majdelyoun, au domicile de Bahia Hariri.

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