Magazine Le Mensuel

Nº 2911 du vendredi 23 août 2013

general

Raghida Dergham. Le meilleur des deux mondes

Elle vit entre deux mondes, entre deux cultures différentes sans appartenir exclusivement à l’un ou à l’autre. Très jeune, cette Libano-Américaine a tracé son chemin aux Etats-Unis. De New York à Boston, en passant par les couloirs des Nations unies, elle est éditorialiste et correspondante diplomatique en chef du quotidien d’expression arabe basé à Londres, al-Hayat, depuis 1989. Portrait de Raghida Dergham.  
 

Du Liban où elle est née, elle a gardé des souvenirs bien ancrés dans sa mémoire, des endroits qui ont été détruits et qu’elle a essayé de retrouver sans succès. Alors qu’elle fréquentait l’école des Franciscaines, sa mère qui pensait que l’anglais était la langue de l’avenir, l’en avait retirée pour l’inscrire dans une école anglophone. «Ma mère estimait que l’éducation était très importante. A l’époque, l’école était une vieille maison avec des vers qui nous tombaient dessus» confie Raghida Dergham.
Avec nostalgie, elle se souvient encore de l’odeur du jasmin et des «meilleures frites» que sa grand-mère préparait.
A onze ans, elle lisait déjà beaucoup. «Je n’étais jamais rassasiée de lecture. Je cachais les livres à l’intérieur du manuel de littérature arabe pour que ma mère ne les voie pas et j’ai commencé à écrire. J’ai toujours rêvé qu’un jour, il y aurait une machine qui pourrait lire mes pensées et les inscrire sur papier». Elle commence par rédiger de petites histoires. Une de ses amies en parle à son professeur qui lui demande de lui montrer ses écrits. «Il m’a beaucoup encouragée à publier ce que j’écrivais dans al-Hasna’. C’étaient des poèmes, de la prose et de courtes histoires. J’avais 15 ans. J’ai été au bureau d’al-Hasna’ accompagnée de ma tante, car je n’avais pas le droit de sortir seule. Ce fut un très grand moment lorsqu’Ounsi el-Hage, le rédacteur en chef, a dit: ‘‘Entrez’’ et a souhaité la bienvenue à la grande écrivaine. Je ne savais pas s’il se moquait de moi. J’avais l’estomac noué et je tremblais de peur», raconte Raghida Dergham. Elle est payée 50 L.L avec lesquelles elle invite son père au Yildizlar. Elle écrit ensuite pour le supplément du Nahar, al-Anwar. Lorsqu’un jeune homme lui propose une sortie, elle répond: «A condition que mon père m’accompagne». Ils vont tous les trois au cinéma et Raghida s’installe entre les deux. «Nous avons été ensuite au Horseshoe. J’ai pris un chocolat chaud, alors qu’ils prenaient un verre. J’avais 16 ans».

Au pays de l’Oncle Sam
C’est lorsque son oncle, vivant aux Etats-Unis, vient pour une visite au Liban que commence à germer dans son esprit l’idée de se rendre chez l’Oncle Sam. «J’ai décidé d’aller le voir à New York. Au départ, je pensais que j’allais à Manhattan, mais je me suis retrouvée à Montréal sans trop comprendre pourquoi avant de réaliser que j’allais à l’Etat de New York», confie amusée la journaliste. Elle s’inscrit à l’Université de New York, où elle obtient une bourse et étudie «creative writing and journalism». Elle fait de petits boulots pour subvenir à ses besoins: bar tender, serveuse et tous les jours, à minuit heure de Beyrouth, elle est au téléphone avec ses parents.
Après New York, elle se rend à Boston pour un master et anime pendant deux ans à la radio une émission titrée Hanin en arabe et en anglais. «Cette expérience m’a beaucoup aidée car j’étais responsable de tout dans cette émission». Alors qu’elle était supposée travailler aux Nations unies, la personne avec qui elle avait établi les contacts est promue et celle qui l’a remplacée estima qu’elle n’avait pas la voix adéquate et ne possédait pas le profil requis pour le job et elle refuse tout simplement de l’engager. «Qu’à cela ne tienne, j’ai entrepris des contacts. J’ai commencé par des correspondances pour al-Anba’ el-Koweïtiya, La Voix de l’Orient, Radio Monte Carlo et le Nahar arabe et international». De 1981 à 1989, elle dirige le bureau d’al-Hawadess aux Etats-Unis avant de devenir la correspondante diplomatique en chef du quotidien d’expression arabe basé à Londres al-Hayat. Ses apparitions sur les chaînes américaines sont nombreuses, elle y fait des analyses politiques.
A son actif, un nombre important d’interviews avec des personnalités mondiales dont vingt chefs d’Etat, notamment l’ancien président des Etats-Unis, George W. Bush, soixante ministres des Affaires étrangères dont Condoleezza Rice et Colin Powell. «Pour moi, chaque interview est particulière, mais je garde surtout en mémoire mon entrevue avec Ramzi Youssef, accusé d’avoir participé
à l'attentat du World Trade Center en 1993. J’étais seule dans une cellule avec celui qui était supposé être le plus dangereux terroriste du monde. On ne savait rien de lui et j’étais curieuse de tout savoir à son sujet. C’était très différent de l’interview du président soudanais, Omar el-Bachir, entouré de son gouvernement et de toute son équipe. La psychologie de chaque entretien est différente», souligne Dergham. Si elle s’estime satisfaite des interviews qu’elle a réalisées, elle est particulièrement fière de sa colonne hebdomadaire, tous les vendredis dans al-Hayat. «C’est un article que j’écris avec un grand intérêt et qui me pousse à une réflexion profonde. Je donne mon avis et c’est un papier très lu». Ses interventions à la télévision, particulièrement sur la 
LBC (Lebanese Broadcasting Corporation) durant huit ans, étaient très attendues. «J’aime beaucoup que les gens me disent on vous attend. Il y a une relation très personnelle entre le téléspectateur et moi. Je dissocie totalement l’avis que je donne des informations que je possède. Mon métier nécessite que je respecte le lecteur et le téléspectateur. Je leur dois la vérité et mon job est de poser les questions». D’ailleurs poser des questions est le mot-clé de la carrière de Raghida Dergham. «En tant que journalistes, nous avons un privilège qu’aucun autre métier ne donne: celui de poser des questions et d’obtenir la réponse que nous devons donner aux lecteurs. C’est cela que j’aime dans la profession, ainsi que la collecte d’informations».
Quand on lui demande le secret de cette brillante réussite qui paraît trop belle pour être vraie et comment elle a fait pour s’imposer à New York dans ce domaine, elle répond tout simplement: «J’ai bien appris les bases du métier». Pour Raghida Dergham, le journalisme repose sur des fondements. «Il existe une déontologie pour gagner la confiance des gens. Il y a des choses qui se disent et d’autres pas. Il faut tout le temps faire des recherches, connaître le sujet sinon on est exploité. La personne que vous interviewez a le droit de donner son avis, mais vous avez le droit de poser votre question. Et celle-ci ne peut être posée que si vous avez bien préparé votre dossier. Les gens sentent lorsque vous êtes professionnels et vous font confiance. Qu’ils aiment ou pas votre travail, ils vous suivent. Je suis la première des correspondantes étrangères arabes à paraître à la télévision». Au départ, elle a la crainte de rester confinée aux Nations unies, mais elle réussit à utiliser ce poste en tremplin pour tisser des relations avec la plupart des pays du monde.
Raghida Dergham n’aime pas parler de sa vie privée, mais c’est avec une grande fierté et beaucoup d’amour qu’elle parle de sa fille unique, Thalia, 23 ans. «C’est une fille indépendante, sûre d’elle. Malgré le fait que nous soyons très proches, elle n’oublie jamais que je suis sa mère. Nous avons grandi ensemble elle et moi». Et c’est par ces quelques mots qui en disent long qu’elle conclut notre entretien: «Moi, je me suis construite sur le tas, mais ma fille je l’ai élevée au détail».

Joëlle Seif 
Photos Milad Ayoub – DR

Beirut Institute
Parmi ses multiples occupations, Raghida Dergham est aujourd’hui présidente et fondatrice du Beirut Institute, un think tank arabe qui se veut indépendant. «Il existe plusieurs centres de réflexion 
dans le monde arabe, mais la 
particularité du Beirut Institute est celle d’avoir une dimension internationale. C’est une réflexion collective pour trouver des solutions aux défis qui se présentent et saisir chaque nouvelle opportunité». 
Pour la journaliste, le Beirut Institute serait également une tribune pour les jeunes en vue de donner leurs opinions et créer eux-mêmes leurs destins.  

Ce qu’elle en pense  
Social Networking: «Cela consomme beaucoup de temps. Il faut qu’il y ait des limites car cela envahit la vie privée. Je suis sur Facebook pour garder le contact avec la famille et les amis et sur Twitter pour publier mes articles. De plus, il faut être prudent. Je dis toujours à ma fille que tout ce qui se fait sur le Social Networking reste, comme un tatoo, pour la vie et vous poursuit à jamais. Cela vous ôte la liberté de changer d’avis. La liberté, y compris celle de changer d’avis, est quelque chose de très précieux. La seule limite qu’on devrait avoir c’est celle que l’on s’impose à 
nous-mêmes».
Ses loisirs: «Aller à la plage. J’aime la mer et j’ai une relation très particulière avec l’eau. J’aime aussi les soirées entre amis et, par-dessus tout, passer du temps avec ma fille. Depuis qu’elle est enfant, nous passons chaque année un mois ensemble».
Sa devise: «Ne pas avoir peur. Le courage d’aller à l’aventure. Oser».

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