Magazine Le Mensuel

Nº 2917 du vendredi 4 octobre 2013

à la Une

Teatro al-kabir. Le théâtre des Mille et Une Nuits

Le Grand Théâtre de Beyrouth… le «teatro al-kabir», l’un des derniers témoins de la vie culturelle beyrouthine de la première moitié du XXe siècle attend, impatiemment, derrière ses barrières, de connaître son avenir. Le «jeddo» a déjà bien vécu et a parcouru presque un siècle. Tant d’histoires sont écrites sur ses murs….  

«Salle comble au Grand Théâtre, lundi dernier, pour la reprise des Amants terribles. Et quelle salle! On y respirait une atmosphère légère, si légère que l’esprit s’y sentait allégé de tout le poids de dehors, écrit le 3 mars 1946 le rédacteur de La Revue du Liban. Tout un monde raffiné, cultivé, élégant: celui des lettres, des arts, des sciences, des facultés, … et tout ce que l’armée, la politique et la finance comptent d’esprits fins et curieux, s’étaient donné rendez-vous à cette soirée du théâtre français. Un public de Beyrouth qui a prouvé − aux dires des acteurs − qu’il avait la même sensibilité, la même spiritualité que le public parisien».
La Grande semaine de la Comédie française… une quinzaine de représentations étaient jouées pratiquement toujours à guichets fermés, à raison de deux pièces par jour, à 15h30 et 21h. Les prix des billets allant de 1 à 100 livres libanaises selon l’horaire et la place. Les plus chères étaient celles situées dans les «Baignoires» (loges au rez-de-chaussée), puis les autres loges, les fauteuils d’orchestre, du balcon et du paradis, comprendre le deuxième balcon ou poulailler aménagé de bancs.
«Les autorités françaises, alors mandataires au Liban dans les années 20, avaient une politique de planification culturelle. Elles créaient une ouverture pour les spectacles français, rapporte le metteur en scène Alain Plisson. «Le problème à Beyrouth, c’est qu’il n’y avait pas de lieu pour recevoir des spectacles et des comédiens. Il y avait juste quelques cinémas. La municipalité de Beyrouth a alors décidé de construire un théâtre en mesure de recevoir la Comédie française. Ses plans avaient certainement dû être élaborés en amont à Paris, car le Grand Théâtre faisait penser à un théâtre parisien dont l’expertise technique n’était pas forcément connue des Libanais, dit-il. C’était une très belle scène avec toutes les possibilités techniques de l’époque. Une construction typiquement classique avec un parterre, deux balcons, des loges de quatre personnes, une corbeille pour les musiciens et des coulisses en dessous de la scène».
Edifié dans les années 20, sur une propriété de Jacques Tabet au bout de l’avenue Maarad, le Grand Théâtre aurait été élaboré à partir des plans de Youssef Aftimos, célèbre architecte de la municipalité de Beyrouth et de l’immeuble Barakat, futur Beit Beirut. «L’immeuble du Grand Théâtre, construit avec une belle pierre de taille, abritait essentiellement des librairies spécialisées dans la vente de livres scolaires et de vieux livres, écrit Gabriel Rayès dans ses mémoires Le centre-ville de mon père. Des arcades protégeaient le trottoir couvert sur toute la longueur et faisaient face à l’immeuble Lazarié qui occupait l’autre côté de la rue». L’immeuble aurait, d’autre part, accueilli des chambres d’hôtel. Le théâtre, lui, «avait vu le début du cinéma muet avant de devenir, tour à tour, théâtre et cinéma suivant les circonstances», ajoute l’auteur. La salle était aérée grâce à un disque de 150 cm de diamètre, installé dans le plafond.
On l’ouvrait et refermait électriquement juste avant le début du spectacle. Les frères Carpassity, imprésarios beyrouthins, en furent les premiers locataires. Ils y produisaient des pièces de théâtre et des revues musicales. Jacques Tabet, lui-même poète et grand amateur de théâtre, y avait sa loge en permanence. Le Grand Théâtre était également une tribune pour les conférenciers de passage à Beyrouth à l’instar de Corbett Ashby, présidente de l’Union féministe internationale en 1935. Ses hôtes célèbres: la Compagnie du Mogador, Marie Bell, Charles Boyer, Leslie Caron, Béchara Wakim, Youssef Wehbé, Mohammad Abdel-Wahab, et dit-on, Oum Kalsoum ou Sabah, encore âgée de douze ans.
«Malgré tout, dans les années 30, il n’y avait pas de quoi alimenter une saison théâtrale entière, souligne encore Alain Plisson. Il fallait animer la salle d’une manière différente et la doter d’une deuxième facette: le cinéma. Une fois qu’un film était passé au Roxy – petit bijou qui n’aurait jamais dû être détruit -, il passait au Grand Théâtre, car les deux salles appartenaient à la famille Murr (Gabriel et Elias). On y projetait des films occidentaux dans un premier temps puis des films arabes à partir des années 60, le Grand Théâtre étant situé dans une zone populaire». Si les années 30 et 40 ont été sa période dorée, le temps pèsera rapidement sur ce lieu. Alors qu’en 1946, sa programmation était annoncée aux côtés des cinémas Roxy, Opéra, Hollywood, Rialto et Rio, dix ans plus tard, elle disparaît. «Malheureusement, dès les années 50, la concurrence est apparue pratiquement en face, poursuit l’homme de théâtre. Le Capitole avait la prétention d’être un cinéma-théâtre, bien plus moderne que son voisin. Ce dernier, dans les années 60, avait déjà perdu de son éclat. Les choses vieillissent vite. La salle s’était dégradée. Il n’y avait pas eu de modernisation et les moyens techniques n’étaient plus les mêmes qu’autrefois. Tout était à refaire».
De rendez-vous mondain, au début du XXe siècle, le Grand Théâtre passera au rang de cinéma porno durant la guerre civile, servant de divertissement aux combattants de la ligne verte. Dans le film documentaire de Omar Naïm, Grand Theater, a tale of Beirut, Roger, autrefois étudiant, raconte le périple qu’il fallait suivre pour arriver au Grand Théâtre. «C’était un lundi, se souvient-il encore. Nous avions cours de chimie, mais nous sommes partis de l’université pour aller au Grand Théâtre. Ce n’était pas facile. Il y avait des tireurs embusqués partout, c’était un no man’s land. Des signalisations avaient été installées, il y était inscrit: «Danger Sniper». Des flèches étaient dessinées sur les murs. Nous les avions suivies, d’une ruelle à une place jusqu’à des sacs de sable et nous nous sommes retrouvés devant le cinéma». La guerre finie, c’est à l’écrivain Mohammad Kacimi de parler des heures sombres du Grand Théâtre dans ses Illuminations publiées dans la collection La pensée de midi. «Au cœur de la vieille ville qui n’existe plus, il reste la carcasse du Grand Théâtre de Beyrouth, recouverte d’une bâche verte. Au-dessus de la porte d’entrée, il y a été marqué Théâtre des Mille et Une Nuits. Chaque voyelle est trouée par une balle, écrit-il. Pendant la guerre, les miliciens venaient faire la sieste, sur scène, dans la salle, ou dormir dans les loges. Ils découpaient parfois les rideaux pour panser les blessures des combattants ou ils empruntaient dans les ateliers les costumes de Tartuffe, de Don Juan ou de Cyrano. Les deux camps ont saccagé à égalité le lieu. Là, tout baigne dans la poussière et le vide, les costumes tailladés à coups de baïonnettes, les chaises frappées de croix et de croissants, la scène trouée par les roquettes et les rideaux ont servi de linceuls. C’est l’unique scène au monde qui donne une tragédie sans avoir besoin de dramaturge, de comédiens et encore moins de metteur en scène».
Dans les années 90, le Grand Théâtre reprend vie le temps de quelques rares manifestations. «Je me rappelle de cette soirée, consacrée à Nadia Tuéni, qui avait eu lieu au Grand Théâtre en 1992 ou 93, dans l’intention de provoquer une certaine envie de voir revivre ce lieu», raconte Alain Plisson. «La reconstruction du centre-ville, dit-il, n’avait pas encore commencé et tout n’était encore qu’un champ de ruines. C’était extrêmement émouvant de revoir cette salle pleine. Jadis, dit-il, on s’habillait pour faire honneur aux artistes qui s’y produisaient. Je regrette cette époque. On faisait d’une sortie au théâtre un événement. J’ai la nostalgie de tous ces lieux de Beyrouth d’antan, même les plus incongrus. Beyrouth, c’était autre chose… il n’y a aujourd’hui plus d’âme». Celle du Grand Théâtre semble encore bien présente. Malgré la consolidation de ses fondations, orchestrée par la société Solidere en 2004 (en plus de sa rénovation extérieure), le théâtre reste amputé de sa scène, de ses coulisses et de son parterre de fauteuils. Il est pourtant facile d’imaginer ses heures de gloire, assis sur les bancs du poulailler, juste à côté de la salle de projection où trois anciens fauteuils ont été laissés en souvenir pour les spectateurs. Du rideau d’ouverture, il ne reste que les haillons des loges, des losanges de velours rouge. Les couleurs des murs, effacées, fluctuent entre le rose, le jaune et un dégradé de bleu. Au rez-de-chaussée, le guichet est toujours là, à quelques mètres du portail principal où sont encore attachées les dernières lettres des «Mille et une nuits».
Depuis dix ans, plusieurs projets de sa rénovation ont été à l’ordre du jour. Le dernier en date: sa transformation en un hôtel de luxe, dessiné par les soins des cabinets Rogers Stirk Harbour and partners et d’Anouska Hempel Design. Sur le site de cette dernière, on y découvre une vidéo de ce que le lieu serait après rénovation. Tout simplement magnifique malgré l’absence de fauteuils dans la salle du théâtre. Selon les associés sur ce projet, Rogers Stirk Harbour and partners, «Ce bâtiment qui était autrefois un théâtre et un hôtel au-dessus, deviendra un hôtel avec un théâtre en dessous», affirmait l’architecte Andy Young au cours d’une conférence à l’AUB, le 15 juin 2012. Il ajoutait qu’ils «prévoyaient de faire du Grand Théâtre le lieu le plus spectaculaire, grandiose et étonnant de tout le Moyen-Orient». Un projet qui, d’après le site d’Anouska Hempel Design, devrait prendre fin en 2014, à moins que Solidere, qui n’a pas souhaité communiquer sur le sujet, ne prévoie d’autres rebondissements. Quoi qu’il en soit, si ce dernier projet aboutit, il reste à souhaiter que l’accès au «théâtre» soit accessible à tous les Libanais.

Delphine Darmency

L’oubli de l’oubli par P. H. Boutros
En 1997, suite à l’hommage au Grand Théâtre de Beyrouth rendu par l’Alba et la compagnie Théâtre Ecarlate, Pierre Hage Boutros met par écrit ses réflexions. Extraits.
«Fragment rescapé au milieu du grand chantier de ce qu’on appelle le centre-ville, le Grand Théâtre donne la mesure de ce qui existait avant la table rase: sur lui nous lisons notre passé dans son intégralité et cette authenticité, cette transparence, est 
absolue. Pas de censure. Les Beyrouth 
successifs. La période du mandat, celle de l’indépendance, le boom économique des années soixante, vingt ans de déchirement, sept ans de chantier. Tout cela est manifeste dans les murs, les ajouts, les graffitis, la poussière, les dégâts, les couches de peinture superposées les unes aux autres, les souvenirs des spectateurs qui, enfin, se souviennent et racontent. Il rappelle à ceux qui l’avaient oublié que la ville n’est à nous que lorsque nos traces 
y sont présentes et lisibles».

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