Magazine Le Mensuel

Nº 2920 du vendredi 25 octobre 2013

à la Une

Successeur de Moghnié. L’énigmatique Moustafa Badreddine

A 52 ans, Moustafa Badreddine a eu plusieurs vies, toutes consacrées à la résistance. Membre fondateur du Hezbollah, cet artificier formé à l’école palestinienne dirigerait aujourd’hui les opérations du parti en Syrie. Portrait du beau-frère de Imad Moghnié, son alter ego, recherché par le Tribunal spécial pour le Liban (TSL) pour son rôle présumé dans l’assassinat de Rafic Hariri, qui a obtenu ses galons au Koweït.

Le 16 octobre dernier, un site Internet israélien, stop910, du numéro de l’unité du Hezbollah chargée des opérations extérieures, publie quatre photos exclusives d’un homme présenté comme le nouveau responsable de la branche militaire du Hezbollah. Elles montrent un homme claudiquant, qui doit forcer sur sa jambe droite pour marcher. Un quidam au visage bouffi et à la barbe soignée, caché sous une casquette bon marché. Selon le site, ce monsieur tout-le-monde boitillant serait l’un des hommes les plus recherchés du Moyen-Orient, voire du monde. Il s’agirait de Moustafa Badreddine, l’un des combattants les plus chevronnés de l’organisation tentaculaire du Hezbollah. Son nom est associé à une dizaine d’affaires de terrorisme à travers le monde. Un soldat de l’ombre, dont les derniers clichés aux mains des services de renseignement qui le traquent datent d’il y a dix ans. Retour sur la vie de ce super agent, qui serait impliqué, selon les enquêteurs du Tribunal spécial pour le Liban (TSL), dans l’assassinat, en 2005, de l’ancien Premier ministre, Rafic Hariri.         
 

Formé par les Palestiniens
Selon l’acte d’accusation, publié par le TSL, Moustafa Badreddine serait né le 6 avril 1961 à Ghobeiry, dans la banlieue sud de Beyrouth. Son père s’appelle Amine, sa mère Fatima Jezzini. Au registre d’état civil, il porte le numéro 341. On ne sait que peu de choses sur son enfance, juste qu’il appartient à cette génération de la communauté chiite qui se sent marginalisée. De ce ressentiment naît sans doute son appétence pour la résistance active. A peine entré dans l’âge adulte, Moustafa s’engage dans les rangs de la Force 17, unité d’élite du Jihaz el-Rasd, le service de sécurité de l’OLP de Yasser Arafat, qui avait pris ses quartiers à Beyrouth. Craignant des ennemis venus de l’intérieur, la Force 17 engage des non-Palestiniens. Une sorte de garde prétorienne, chargée de la sécurité des hauts dirigeants du Fateh et de l’exécution d’opérations ciblées, qui n’existe que le temps de ses actions. Un modus operandi qu’il perpétuera par la suite.
Moustafa Badreddine s’enrôle par conviction. Nous sommes à la fin des années 70. Il a dix-huit ans à peine lorsque, le 14 mars 1978, l’armée israélienne lance au Liban-Sud l’opération Litani pour repousser l’OLP au nord du fleuve du même nom. A la même période, la Révolution islamique en Iran n’en est qu’à ses balbutiements. Badreddine exercera ses talents au sein de la Force 17 pendant deux ou trois ans. Il y devient instructeur et forme de jeunes soldats aux explosifs et au sabotage. L’un d’eux est son futur beau-frère, un certain Imad Moghnié. Lorsqu’en 1982, dans le cadre de l’opération Paix en Galilée, l’armée israélienne envahit le Liban, l’OLP et la Force 17 sont contraintes d’abandonner Beyrouth. Badreddine, Moghnié et quelques autres compagnons quittent les rangs de la résistance palestinienne. Ils ne resteront pas longtemps inactifs. Ils savent qu’un nouveau mouvement de résistance libanais et chiite est en train de se mettre en place sous la férule des Gardiens iraniens de la Révolution. La lutte continue.

 

Membre fondateur du Hezbollah
Le positionnement institutionnel de Nabih Berry, leader du mouvement Amal de l’imam Moussa Sadr, qui décide de siéger au comité de secours formé par le président Elias Sarkis, lance une vaste reconfiguration de la représentation chiite. Une nouvelle organisation politique voit le jour, mise sur pied par un comité de neuf dignitaires − qui formera par la suite le Conseil de la Choura − dont fait partie l’actuel secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah. La formation de l’unité combattante du parti est, elle, dirigée par Hussein Khalil sur les plateaux de la Békaa pendant l’été 1982. Comme Badreddine et Moghnié, Khalil a fait ses gammes au sein de la Force 17. La branche militaire du Hezbollah est mise en place sur le modèle du Jihaz du Fateh, avec des membres du mouvement Amal. Une nébuleuse complexe, impénétrable pour les observateurs extérieurs et composée de multiples groupuscules, à la manière des sociétés-écran qui utilisent des prête-noms pour masquer l’identité de la maison mère.
Comme l’Organisation pour les opprimés de la terre ou celle du Jihad islamique, Badreddine et Moghnié − qui épouse Saada, la sœur du premier en 1983 − formeront ainsi plusieurs milices fantômes. Ils passent massivement à l’action au cours de la première moitié des années 80. A vingt ans à peine, avec son compère, Badreddine est présumé avoir commandité, organisé ou exécuté plusieurs attentats ou enlèvements sur le sol libanais et ailleurs. A leurs noms sont rattachées, de près ou de loin, les attaques contre les Marines US et le Drakkar français à Beyrouth en 1983. A cette époque, le Hezbollah existe mais n’apparaît pas. Badreddine entre alors dans la clandestinité. En cette année 1983, il décolle de l’aéroport de Beyrouth, muni d’un passeport au nom d’Elias Saab, à destination du Koweït, «théâtre de l’une des plus vastes attaques terroristes du XXe siècle», selon le New York Times.         
Quelques semaines après l’attentat contre les Marines à Beyrouth, six explosions secouent Koweït City, le 12 décembre. Un camion rempli de bombonnes de gaz éventre la façade de l’ambassade américaine. Un autre camion piégé vise la plus grande raffinerie du pays. Une attaque est menée contre l’usine américaine de fabrication de munitions Raytheon. Trois autres voitures explosent face à l’ambassade de France, sur la tour de contrôle de l’aéroport et le centre d’alimentation électrique du pays. Six personnes sont tuées. En 1985, Badreddine aurait ordonné l’assassinat de l’émir du Koweït, cheikh Jaber. Une tentative qui échoue le 25 mai. Après plusieurs mois d’enquête, dix-sept personnes sont arrêtées. Douze membres du parti irakien chiite al-Daawa, ainsi que trois Libanais, dont Badreddine. La sentence tombe. La plupart d’entre eux sont condamnés à la peine capitale. Les mouvements chiites armés promettent une ère de terreur s’ils ne sont pas libérés. Les actions terroristes − détournements d’avions, enlèvements, attentats − se multiplient.
Badreddine n’est libéré que le 8 février 1990 à la faveur de l’invasion du Koweït par l’Irak. S’est-il échappé de sa prison où il a été amputé? Ce sont les Irakiens qui l’ont libéré? L’histoire ne le dit pas. Du Koweït, il part en Iran, où les gardiens de la Révolution l’exfiltrent à nouveau vers Beyrouth. Badreddine est de nouveau dans le circuit. A son retour, il prend de nouvelles responsabilités qui dépassent dorénavant le cadre militaire. La Guerre du Golfe et le désarmement des milices au Liban ouvrent une nouvelle ère. Lorsque Hassan Nasrallah devient secrétaire général du Hezbollah en 1992, il intègre Badreddine dans son cercle restreint. Dans les années 90, les opérations du Hezbollah se concentrent sur Israël. Badreddine, qui a perdu une jambe, prend un peu de recul par rapport au terrain et fait partager son expertise au poste de superviseur. Badreddine prend du galon, il devient l’assistant de Imad Moghnié, son alter ego qui, pendant la détention du premier au Koweït, a gravi les échelons. Les deux hommes se partagent la direction des opérations du parti.         
 

La bataille stratégique de Syrie
Au fil des années, Badreddine rattrape le temps perdu et prend du galon. Lui et son beau-frère ne rendent de comptes qu’au secrétaire général. Le conseiller personnel de Nasrallah devient membre à part entière du Conseil de la Choura, l’organe de direction du parti. Il prend en parallèle la direction de sa branche militaire. Aucune datation fiable n’est disponible, mais cette promotion a eu lieu après 2005, date de l’assassinat de Rafic Hariri (voir encadré). Le 12 février 2008 est une date importante pour Badreddine. Ce jour-là, à Damas, Imad Moghnié meurt dans un attentat. Près d’un an plus tard, en juin 2009, il prend la succession de son beau-frère à la tête des opérations extérieures. Le 13 septembre 2012, le département US du Trésor inscrit le nom de Badreddine sur sa liste noire.
Son nom est cité dans plusieurs affaires en Egypte, à Chypre, en Azerbaïdjan, en Bulgarie ou au Nigeria, où les autorités ont identifié
des cellules dormantes qui graviteraient dans l’orbite du Hezbollah. Mais les derniers indices de sa présence mènent dans la ville stratégique de Qoussair, en Syrie. Le 20 mai dernier, l’Armée syrienne libre (ASL) indiquait dans un communiqué «qu’il a été confirmé que Moustafa Badreddine était présent à Qoussair, d’où il dirige les opérations du Hezbollah». Certaines sources sur le front syrien expliquent qu’aujourd’hui, Badreddine serait sur les hauteurs d’Alep pour préparer une nouvelle offensive.
Cet homme mène une double vie depuis des années et pourtant, on en sait peu sur sa deuxième, celle du citoyen ordinaire. Son adresse précise au Liban est inconnue, bien que son nom ait été associé à la maison appartenant à un certain Khalil el-Rahi, sise rue Abdallah el-Hage, à Ghobeiry, ainsi qu’à l’immeuble al-Jinan, sis rue el-Odaimi, dans le quartier voisin de Haret Hreik, où les photos publiées par le site israélien auraient été prises. On dit de lui qu’il dirige plusieurs affaires au Liban et en dehors, principalement immobilières. Insaisissable.

Julien Abi Ramia

Dans le viseur du TSL
Pour les procureurs du TSL, Moustafa 
Badreddine aurait dirigé l’opération de l’assassinat de Rafic Hariri «de manière générale» et «donné l’autorisation finale pour commettre l’attentat», dixit l’acte d’accusation. Grâce aux données téléphoniques obtenues par les enquêteurs, qui dessinent cinq réseaux de contacts distincts, Badreddine aurait utilisé au moins huit téléphones, tous attribués à Sami Issa, notamment pour coordonner l’attentat avec l’accusé Salim Ayache, l’exécutant en chef de l’opération Hariri.

 

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