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Nº 2922 du vendredi 8 novembre 2013

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Chiite, salafiste, kurde, israélien. Les nouveaux «croissants» du Moyen-Orient

Avec le Printemps arabe, le Moyen-Orient a basculé dans une phase d’incertitude et de conflits. Ces révolutions secouant notre région mèneront-elles à un redécoupage des Etats et
une redéfinition des frontières?

Selon la chercheuse Roxane Farmanfarmaian du Global Policy Institute (Institut de politique globale), le Moyen-Orient se trouve sur la plus grande zone de fracture opposant, depuis des siècles, les puissances navales aux puissances terrestres. Par le passé, c’était l’Empire britannique (géant naval du XIXe siècle) et la Russie des Romanov, empire terrestre de la même époque, qui rivalisaient dans cette région, dans ce que l’on appelait alors le Grand jeu colonial. Aujourd’hui, c’est au tour de la Russie et des Etats-Unis de s’affronter dans cette même zone, afin d’affirmer leur domination.
Les Etats arabes se situant dans cette zone de hautes turbulences peuvent, en changeant leur fusil d’épaule, altérer d’une manière ou d’une autre le cours des choses.
La Syrie représente donc une nouvelle zone de conflits, en bordure de la Turquie, de la Jordanie, du Liban et d’Israël, avec en toile de fond, la rivalité croissante entre deux grandes puissances pétrolières, l’Iran et l’Arabie saoudite. «La guerre en Syrie pourrait, peut-être, changer la dynamique régionale et il est certain que quelque chose est en train de se passer. Cela ne veut pas dire pour autant que nous assistons à la naissance d’une nouvelle carte où les pays seraient découpés sur une base ethnique ou confessionnelle», affirme Nadim Shehadeh, chercheur auprès du centre de réflexion britannique Chatham House.
La guerre en Syrie est donc une source de tension régionale, mise en exergue par les ambitions hégémoniques iraniennes confrontées aux desiderata saoudiens, ainsi que par le rapport de force entre les Etats-Unis et la Russie. Ces lignes de fracture se manifestent par la formation de nouveaux croissants définis par l’appartenance ethnique ou religieuse des populations locales, estime Roxane Farmanfarmaian.
 

Le croissant chiite
Dominé par l’Iran, le croissant chiite est l’un des plus anciens. La seconde guerre d’Irak caractérisée par la montée au pouvoir des chiites, longtemps marginalisés sous le régime du président Saddam Hussein, a poussé ce pays, important producteur de pétrole, dans l’escarcelle iranienne. La guerre en Syrie a affaibli le régime du président Bachar el-Assad, membre de la communauté alaouite, une branche du chiisme, le rendant militairement et politiquement de plus en plus dépendant du régime iranien.
Depuis la révolution de 1979, l’Iran s’est toujours efforcé d’exporter son programme régional par le biais d’une idéologie anti-américaine et anti-israélienne. Cette politique a été également appliquée à la Syrie, avec l’émergence du «Front de la défense», ainsi que dans les territoires palestiniens, l’appui de l’Iran au Hamas s’étant prolongé jusqu’au début du soulèvement en Syrie.
Avec la montée au pouvoir du Premier ministre, Nouri el-Maliki, les liens entre la Syrie, l’Irak et l’Iran se sont consolidés. «Cela a considérablement renforcé le croissant chiite qui, maintenant, relie Beyrouth, Damas, Bagdad et Téhéran le long de cette nouvelle ligne de fracture», affirme la chercheuse.
 
L’influence salafiste
Face au croissant chiite, se dresse un arc salafiste. «Il s’étend du Mali en passant par la Libye, l’Egypte, la Jordanie, l’ouest de l’Irak, jusqu’à la côte pétrolière du Golfe arabo-persique et l’Arabie saoudite», indique-t-elle. Cet arc englobe également le nord de la Syrie, où les salafistes et les combattants d’al-Qaïda en provenance d’Arabie, de Libye, de Jordanie et d’Irak, ainsi que d’autres pays, s’affrontent aux forces loyales au président Assad, soutenues par l’Iran et le Hezbollah, dans un conflit qui devient, de jour en jour, de plus en plus sectaire. Le croissant sunnite maintient des liens étroits avec les Etats-Unis et l’Occident. Ses membres «ont tenté de faire preuve de leadership sur la question syrienne en galvanisant le rôle médiateur de la Ligue arabe», constate la chercheuse. Une tâche compliquée par les dissensions au sein de l’opposition syrienne. «L’opposition syrienne est très diversifiée, comprenant notamment les tribus, les Kurdes, les islamistes et certaines minorités. Elle reflète la réalité syrienne, le régime Assad ayant éradiqué toute opposition, ce qui explique les difficultés qu’éprouvent les différentes factions à s’entendre», commente Shehadeh.

 

La chasse gardée d’Israël
Le croissant est-méditerranéen est la chasse gardée d’Israël. Avec l’avènement du Printemps arabe, l’Etat hébreu s’est trouvé de plus en plus isolé, notamment en raison de son désaccord avec la Turquie, autrefois son fidèle allié. «Afin de détourner l’attention de sa politique dans la question palestinienne, Israël a fait du dossier nucléaire iranien sa priorité, en poussant (de plus en plus loin) sa rhétorique guerrière et en dénonçant le soutien de l’Iran à la Syrie», souligne Farmanfarmaian.
Israël se tourne nécessairement vers l’Europe. On assiste donc à l’émergence d’un croissant est-méditerranéen partant d’Israël et passant par Chypre et la Grèce, tout en suivant la nouvelle ligne de gisements de gaz méditerranéen. A court d’énergie en raison des sanctions (internationales contre l’Iran), la Grèce est une destination idéale pour le (produit) des gisements gaziers israéliens découverts au large des côtes méditerranéennes, toujours selon l’analyste.

Les nouveaux modérés
La Turquie représente le cœur de ce croissant lié à l’Egypte, la Jordanie et le Liban. Le retournement de la situation en faveur des militaires et, contre le président égyptien Mohammad Morsi et la confrérie des Frères musulmans, pourrait ralentir le renforcement de l’islam politique et se répercuter sur d’autres pays comme la Jordanie et éventuellement la Syrie. Dans le cas d’une stabilisation de la situation en Egypte, la plus grande nation arabe pourrait récupérer son rôle de leader régional en se joignant à la Turquie.
S’étendant de la Syrie orientale au nord de l’Irak, la Turquie et le sud-ouest de l’Iran, l’épicentre de ce cinquième croissant se trouve à Irbil. Ce grand Kurdistan fait l’objet d’une véritable guerre des frontières entre la Turquie et l’Irak, dans laquelle plus de 500 personnes perdraient la vie tous les mois, selon la chercheuse. «Le régime Assad étant actuellement occupé par ses propres problèmes, le Kurdistan syrien a acquis une nouvelle autonomie», ajoute-t-elle. Ces changements ont enhardi les combattants du PKK et mené à un mouvement de représailles sévères de la part de la Turquie, où les Kurdes représentent 18% de la population.
«De nombreux nostalgiques du nationalisme arabe, en passant par le Baas syrien au Kémalisme turc, craignent un nouveau redécoupage de la région sur des bases ethniques ou religieuses qui répondrait aux instincts les plus primitifs. Je ne conteste pas qu’il y ait un changement et qu’un nouvel ordre semble se dessiner, mais cela ne veut pas dire qu’il sera nécessairement de nature sectaire. Le Printemps arabe a agi comme un ressort en permettant de libérer des identités trop longtemps réprimées par des dictatures totalitaires», conclut Nadim Shehadeh. 


Mona Alami 

Quid du Liban?
Selon Nadim Shehadeh, le Liban ne s’est pas conformé au modèle du XXe siècle moderne qui a façonné une grande partie des nations arabes, les classes politiques libanaises n’ayant pas réussi à construire un Etat fort. «Au cours des dernières cinquante années, nous avons raté les révolutions nassérienne, chehabiste et nos divisions internes nous ont poussés à la guerre civile. Les Libanais se sont habitués à vivre à l’ombre d’un Etat faible et ont appris à survivre dans ce contexte. En quelque sorte, nous avons appris les règles du jeu», constate Shehadeh. Le chercheur considère que les processus révolutionnaires sont de longue haleine. Il estime également que la Jordanie y 
échappera, sans doute, comme elle a 
survécu au mouvement des Officiers libres des années cinquante. «Pour ce qui est des petites monarchies du Golfe, elles seront sans doute moins touchées, mais l’Arabie saoudite, elle, est toutefois plus vulnérable».

Complot sioniste?
Les théoriciens de la conspiration voient dans le Printemps arabe un complot américano-sioniste visant à diviser et à affaiblir les plus puissants voisins arabes d’Israël. L’invasion de l’Irak par les Etats-Unis est venue confirmer cette idée pour bon nombre d’entre eux. La Syrie, déchirée par une guerre prenant une tournure de plus en plus confessionnelle, n’a fait que convaincre les indécis. De même pour la montée des Frères musulmans en Egypte où de plus en plus d’adhérents à la théorie de complot voyaient un morcellement de leur pays au profit des Palestiniens qui s’empareraient au final du Sinaï. Shehadeh rejette, lui, la théorie du complot sioniste, qui serait renforcée, à son avis, par l’apparition de cartes représentant une région découpée sur des bases sectaires, comme celle publiée récemment par le New York Times. «De telles cartes resurgissent fréquemment depuis l’invasion de l’Irak dans les années 90», assure le chercheur. «Mais l’idée de l’alliance des 
minorités sur laquelle se fonde le complot sioniste n’est plus applicable aujourd’hui, car l’Israël moderne n’a plus la possibilité de s’allier avec les autres minorités régionales».  

 

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