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Nº 2923 du vendredi 15 novembre 2013

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Des jours difficiles pour les rebelles. Assad sera-t-il sacrifié à Genève II?

Après s’être fait prier pendant de longs mois, l’opposition syrienne a finalement décidé de participer, sous conditions, à la conférence de Genève II, qui pourrait avoir lieu avant Noël. Cette décision intervient alors que sur le terrain, le régime de Bachar el-Assad enregistre plusieurs victoires, qui écartent la possibilité de son renversement. Mais la guerre est loin d’être terminée.  

Il aura fallu deux jours de discussions houleuses, à Istanbul, pour que les différentes factions de la Coalition nationale syrienne (CNS), se décident à annoncer sa participation à la conférence Genève II, dont la tenue a été maintes fois reportée. Ce «oui» sous conditions intervient après de longs mois de tergiversations entre les différents acteurs de la CNS, qui accumulaient les points de désaccord et les exigences envers le régime de Bachar el-Assad.
Saluée par les Occidentaux, dont les Etats-Unis, qui ont qualifié de «grand pas» cette participation, la décision de la Coalition nationale syrienne n’a pas été prise sans mal. Réunis à Istanbul, depuis samedi matin, les différents groupes qui composent la CNS ont eu du mal à s’accorder. Selon le quotidien syrien − non étatique − al-Watan, les discussions auraient été très vives, voire même physiques… Les opposants en seraient même arrivés aux mains. Citant les commentaires d’opposants syriens sur les réseaux sociaux, al-Watan affirme que le chef de la CNS, Ahmad Jarba, aurait même «giflé» le porte-parole de l’Armée syrienne libre (ASL), Louai Mokdad… provoquant une réplique à coups de lancer de chaussures de ses amis. L’ambiance était visiblement plus qu’électrique. Les écueils à une participation de l’opposition étaient nombreux. Dimanche matin, les composantes de la CNS avaient affirmé attendre l’approbation des combattants sur le terrain, opposés à la voie diplomatique de Genève II, afin de donner plus de légitimité à une éventuelle participation. Un objectif difficile à atteindre, vu les multiples désaccords entre les groupes de rebelles combattants en Syrie, d’obédiences diverses.
Ce n’est finalement que lundi, donc, que la CNS conclut un accord pour une participation. Même les représentants du Conseil national syrien, jusque-là opposés à la conférence de Genève II, ont donné leur aval. Sous conditions. Parmi celles-ci – elles sont très nombreuses – la Coalition demande, en préalable, un accès libre aux zones assiégées pour les organisations humanitaires, la libération des prisonniers politiques, et affirme que toute conférence internationale doit aboutir, de facto, à une transition politique. Le départ de Bachar el-Assad du pouvoir, comme prélude à toute négociation, n’apparaît plus avec autant de force que durant les mois précédents. Adib Chichakli, l’un des membres de la CNS, a ainsi déclaré, plutôt laconiquement, dans Le Monde: «Tout ce qu’on peut espérer, c’est que ces discussions aboutissent au départ de Bachar el-Assad».

 

Le régime… mais pas Assad
Toutefois, et sans doute pour achever de convaincre les opposants à Genève II, la Coalition nationale syrienne a répété que la conférence devait se baser sur «un transfert intégral du pouvoir» à un gouvernement transitoire, insistant sur le fait que le président syrien «Bachar el-Assad et ceux qui ont du sang sur les mains ne jouent aucun rôle dans la phase transitoire». En revanche, «la participation d’autres représentants du régime dans le gouvernement de transition ne nous pose aucun problème», a ainsi affirmé Abdel Basset Sayda, ex-président du Conseil national syrien, au Wall Street Journal. Autre condition de la CNS: l’aile militaire de l’opposition, essentiellement l’Armée syrienne libre (ASL), doit être partie prenante des négociations, histoire de donner plus de poids et de légitimité à la réunion de Genève. A ce sujet, il faut rappeler que le chef de l’ASL, Salim Idris, avait dit, plus tôt, qu’il n’irait pas à Genève tant que ses troupes ne seraient pas suffisamment armées pour prendre l’avantage sur le terrain.
Malgré ce «oui» sous conditions de la CNS, rien n’est encore réellement fait. La conférence dont aucune date n’a encore été fixée, pourrait être reportée, une fois de plus aux calendes grecques. Car, pour ne pas se mettre à dos les combattants, la CNS a mis en place un comité, qui aura pour lourde tâche, d’expliquer et de convaincre les rebelles sur le terrain de l’intérêt d’une participation à Genève II. Une mission qui s’annonce plus que délicate, quand on sait que la plupart des insurgés, en majorité regroupés autour de franges islamistes radicales, rejettent catégoriquement toute issue diplomatique.
Par ailleurs, les nouvelles exigences de la Coalition nationale syrienne auront sans doute du mal à être avalisées par le régime. Autre condition posée à Istanbul, les rebelles souhaitent que Moscou formule, par écrit, sa position sur le conflit syrien. Rien de moins. Selon des analystes interrogés par le quotidien russe Nezavissimaïa Gazeta, une telle demande pousse le processus de paix dans l’impasse.
Après des mois de tergiversations, la décision prise ce lundi à Istanbul, intrigue. En filigrane, il apparaît que l’opposition, sous la double pression des Américains et des Russes, et très divisée politiquement, n’avait pas vraiment le choix.
Selon un expert français de la Syrie, de retour des Etats-Unis, il apparaît que «les querelles de l’opposition syrienne lassent les Etats-Unis». Cet analyste, qui a rencontré de hauts responsables américains, explique également que «les Américains considèrent que si Assad l’emporte, après tout, ils n’auront rien perdu, puisqu’il était déjà du côté iranien». A ce désintérêt envers l’opposition s’ajoute un autre facteur, américano-américain. «Obama a de gros problèmes de politique intérieure avec la dette et sa couverture maladie qui ne passe pas. La Syrie ne l’intéresse pas». «Au fil de mes rencontres, il est apparu que les Etats-Unis ne veulent plus s’impliquer, ils veulent éviter que la Syrie devienne un ‘‘failed state’’, mais leurs partenaires dans la région, la Turquie et l’Arabie saoudite, continuent le combat», poursuit cet expert.
Par ailleurs, les Américains semblent s’être faits à l’idée que Bachar el-Assad resterait au pouvoir, selon le chercheur français. «J’ai rencontré un congressman qui était contre l’intervention en Syrie et qui ne veut pas voir al-Qaïda s’y développer», souligne-t-il. Aux Etats-Unis, les chrétiens libanais et syriens sont très actifs pour dénoncer l’intervention américaine. Tandis que «beaucoup de journalistes et de membres de think tanks sont persuadés qu’Assad reste», affirme cet observateur.
Pour Vladimir Sotnikov, de l’Institut d’études orientales à l’Académie des sciences de Russie, cité par l’agence de presse russe Ria Novosti, «une compréhension entre Moscou et Washington sur la préparation de la conférence est donc primordiale pour qu’ils puissent la sortir de cette nouvelle impasse». «Si la Russie et les Etats-Unis tombaient d’accord, l’opposition devrait calmer ses ardeurs. Car elle serait face à la volonté commune de deux grandes puissances qui souhaitent Genève II». Selon l’analyste, l’Arabie saoudite − qui supervise la CNS − pourrait se retrouver sur la touche, une fois de plus. «Riyad a déjà compris que les grandes puissances pouvaient se passer de lui. Comme elles l’avaient fait concernant le désarmement chimique. Cela a piqué au vif l’Arabie saoudite. Si deux grandes puissances s’engagent dans le règlement d’une grave crise, Riyad et Doha ont des chances de se retrouver sur la touche. Telle est la situation. Je pense que c’est précisément ce que craint la CNS», affirme Sotnikov.
Le «lâchage» américain de l’opposition syrienne, qui expliquerait en partie le soudain empressement de la CNS à participer à Genève II, est à combiner avec l’état des forces sur le terrain.

 

L’armée progresse
Il semble que, depuis plusieurs semaines, les forces loyales à Bachar el-Assad enregistrent les victoires sur le terrain.
Dernier succès en date pour le régime, la reprise de la base militaire 80, située juste à côté de l’aéroport d’Alep, au terme de trois jours de combats acharnés. Une zone que les rebelles détenaient depuis plus de six mois. Plus qu’une simple victoire militaire, cette avancée laisse entrevoir une réouverture prochaine de l’aéroport d’Alep, fermé depuis plus d’un an. Car l’armée syrienne a sécurisé la majeure partie des abords de l’aéroport, tout le sud-est. Les combats se concentrent désormais sur la deuxième ville du pays avec l’armée syrienne, les comités populaires et les milices du Baas, regroupés dans l’Armée de défense nationale, aidés par le Hezbollah et des milices irakiennes et iraniennes. L’enjeu est tel que les groupes islamistes, tel que le Front al-Nosra, rameutent leurs troupes pour éviter que les quartiers d’Alep qu’ils occupent ne tombent aux mains des forces gouvernementales.
La reprise de la base 80 a été rendue possible après la chute de Sfeira, une ville située à 20 km, au sud-est d’Alep, qui était aux mains des rebelles depuis un an. L’armée régulière contrôle donc désormais la portion de l’autoroute reliant Sfeira à Alep. La localité de Tall Aarane est aussi retombée dans l’escarcelle du régime.
Ces victoires, avant tout stratégiques, permettent à l’armée d’Assad de «resserrer l’étau définitivement sur les lignes d’approvisionnement des rebelles d’Alep à partir du nord et de l’est», a estimé le quotidien syrien al-Watan.
Après cette avancée, les forces du régime souhaitent désormais déloger les rebelles de l’aéroport militaire de Qoueris, plus à l’est de Sfeira.
Dans la banlieue de Damas, l’opposition armée est également sous pression, depuis qu’elle a perdu, jeudi 7 novembre, la ville stratégique de Sbeineh. La prise, ces derniers jours, de villes comme Husseinié, Ziabié et Bouedia, permettrait au régime de scinder les fronts occidentaux et orientaux de la Ghouta, mais surtout de totalement cerner la Ghouta orientale. Plus au nord, devrait intervenir prochainement la bataille de Qalamoun, à la frontière avec le Liban, qui promet d’être acharnée.
De quoi donner des sueurs froides aux rebelles qui n’ont de mainmise réelle que sur la région d’Idlib et dans le nord du pays, sur l’axe Alep-Raqqa-Deir Ezzor, où ils doivent se frotter aux combattants kurdes.
Cette contre-offensive du régime laisse transparaître une future reconquête du territoire, qui pourrait intervenir quand la frontière turque sera contrôlée, avec l’aide des Kurdes.
Sur le terrain, donc, l’opposition armée recule. Un diplomate onusien, cité par Georges Malbrunot, dans Le Figaro, estime d’ailleurs que «si (les rebelles) ne vont pas à Genève, ils risquent de tout perdre».

Jenny Saleh

Les Kurdes font cavalier seul
Les Kurdes du nord-est de la Syrie ont annoncé mardi l’établissement d’une administration 
autonome de transition. Cette décision intervient quatre mois après que les dirigeants kurdes de Syrie, qui combattent sur le terrain les groupes jihadistes, eurent annoncé leur intention de mettre en place un gouvernement provisoire.
Désormais, la région kurde sera divisée en trois zones, chacune dotée d’une Assemblée locale et de représentants au sein d’un organe exécutif régional. «Les premières responsabilités de 
l’administration de transition seront de préparer des lois pour les élections locales et de préparer les élections générales, ainsi que des questions politiques, militaires, économiques et de sécurité dans la région et en Syrie», stipule le communiqué.

Gouvernement transitoire
Pour donner sans doute un peu plus de poids à sa participation à Genève II, la Coalition nationale syrienne a commencé à former, depuis Istanbul, un gouvernement provisoire pour les zones tenues par les rebelles.
Ce gouvernement, qui sera dirigé par Ahmad Tomeh, un islamiste modéré nommé depuis septembre dernier, resterait toutefois à 
l’extérieur du pays, pour des raisons de sécurité. Il siègerait donc à Gaziantep, du côté turc de la frontière.

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