Magazine Le Mensuel

Nº 2932 du vendredi 17 janvier 2014

Editorial

Le déni des réalités

Si elle n’était pas aussi dramatique, la situation serait, dans le meilleur des cas, ridicule. On ne peut, certes pas dire drôle, malgré la parodie que jouent les dirigeants auxquels ce titre sied très mal. Ils ne gèrent, en définitive, rien. Seul le négativisme les caractérise. Le miracle libanais, dont nos ancêtres et nous-mêmes, en avions été les chantres, n’a peut-être pas totalement disparu. Preuve en est l’euphorie, même artificielle et précaire, que nous avons vécue cet été, et qui s’est éteinte avec les ignobles attentats perpétrés au centre-ville et à Dahié, tandis que le Nord continuait à flamber. De semaine en semaine, de mois en mois, de fête en fête, les annonces prometteuses se multiplient, les formules gouvernementales valsent au rythme des rencontres furtives ou officielles de ceux qui détiennent la clef de la solution. Ils n’ont réussi, à ce jour, qu’à donner le tournis au citoyen lambda, qui n’y comprend plus rien et qui, à la limite, s’en désintéresse.
Ses priorités sont ailleurs. Il y va de sa survie et de celle de sa famille. Les responsables sont-ils conscients des difficultés majeures que rencontrent ceux dont ils ont la charge? Ont-ils des statistiques qui leur disent combien d’enfants sont privés de scolarité et combien de jeunes n’ont plus accès aux études universitaires, faute de moyens? Connaissent-ils le taux de chômage dans le pays? Celui qui touche en priorité les jeunes et qui grossit au rythme des difficultés que connaissent les entreprises du fait de la crise politique, de sa mauvaise gestion, pour ne pas dire son absence de gestion? Les économistes, comme les patrons, tirent la sonnette d’alarme. Ils ne sont, hélas, entendus que par des contribuables. Les pontes de la République font la sourde oreille, ne se heurtant certainement pas, eux-mêmes, à ce genre de problèmes. Entendent-ils, faute de les écouter, ceux qui ne cessent de les alerter sur leurs difficultés à joindre les deux bouts, à assumer les besoins de leurs familles et qui crient haut et fort leurs souffrances dans les rues? Ceux qui, par désespoir, bloquent les routes, histoire d’attirer l’attention sur leur sort? Ont-ils le courage d’aller sur les réseaux sociaux pour comprendre ce que les jeunes pensent d’eux et ce qu’ils leur demandent? Voient-ils coller aux portières de leurs luxueux véhicules, ces petites filles qui sillonnent les rues quémandant le prix d’un pain? Loin de nous le désir de faire pleurer les ménagères dans leurs foyers, nous voulons tenter de réveiller ceux qui dorment sur leurs lauriers flétris, qui continuent à discuter du sexe des anges et refusent de regarder en face la réalité d’un pays qui se fractionne au fil des ans. Un pays dont l’Etat s’affaiblit au fur et à mesure que se renforcent impunément les armes «privées». A ceux qui déplorent l’émigration massive qui vide le pays de ses cerveaux et de ses compétences, des responsables, dans un optimisme affiché et factice, répondent que cela fait la richesse du pays grâce à l’afflux de l’argent gagné à l’étranger. Sont-ils seuls à ne pas comprendre que les temps ont changé et qu’il est loin celui où nos émigrés pouvaient encore faire fortune et enrichir leurs proches restés au pays? Elle est loin l’époque où, selon l’anecdote, il suffisait de se baisser pour ramasser de l’or sur la chaussée à Rio, Buenos Aires ou Riyad. Par une mauvaise gestion et des divisions qui ont frappé sa population, le Liban, Pays du Cèdre, jadis symbole de la joie de vivre, de la culture et des arts, a cédé à ses voisins la place privilégiée qu’il occupait et pas seulement dans la région. Sa réputation de pays béni des dieux traversait les frontières. Des frontières qui se ferment de plus en plus devant les Libanais qui souffrent de l’amalgame des genres et sont, de ce fait, soupçonnés d’être, pour le moins, trafiquants sinon terroristes. Nous sommes carrément anesthésiés par les propos lénifiants de ceux qui nous promettent un gouvernement dans les quarante-huit heures, quarante-huit heures qui se prolongent à l’instar du Parlement, du gouvernement démissionnaire, et qui sait, de la présidence malgré un refus catégorique du chef de l’Etat de rester au palais au-delà de la fin de son mandat. Sommes-nous à la veille d’un sursaut de conscience responsable? Au prix de quelles concessions et pour quel avenir? 


Mouna Béchara

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