Magazine Le Mensuel

Nº 2936 du vendredi 14 février 2014

general

Mgr Samir Mazloum. L’évêque-citoyen

«Je ne peux pas fermer les yeux devant une injustice. Se taire c’est devenir complice». Ces propos sont ceux de l’évêque Samir Mazloum qui, malgré ses nombreuses responsabilités au sein de l’Eglise maronite, se veut avant tout un citoyen. Un homme de grand courage, qui n’a pas peur de nommer les choses par leurs noms. Fondateur et président de Caritas pendant douze ans, il n’hésite jamais à se rendre sur le terrain lorsque les circonstances le demandent. Portrait.
 

C’est à Bkerké, dans son bureau aux murs tapissés de livres, que Monseigneur Samir Mazloum nous reçoit. Sur sa table de travail s’entassent des dossiers derrière lesquels il semble disparaître. Officiellement à la retraite depuis 2009, «une retraite active» comme il dit, car pour cet infatigable travailleur, il y a toujours quelque chose à faire. Un regard bleu qui pétille d’intelligence, un sourire bienveillant, qui laisse deviner la bonté qui se cache derrière le sérieux de la soutane, il nous emporte avec lui dans les souvenirs d’une vie si riche en expériences.
Monseigneur Samir Mazloum est né à Kaakour, un village du Metn-Nord, dans une famille de neuf enfants: quatre garçons et cinq filles. Son père Neemtallah comptait parmi les notables du village et sa mère, un modèle de bonté, était la fille du curé de la paroisse. «J’ai étudié à l’école du village et, petit, je servais déjà la messe. J’ai toujours été très proche de l’Eglise», confie Mgr Mazloum. En 1947, l’Eglise est en quête de nouvelles vocations. Son grand-père, curé du village, propose à son père que le jeune Samir, âgé de 12 ans, devienne prêtre. Pose-lui la question. Je ne peux pas le forcer, répond le père. «J’aimais l’image de mon grand-père et j’étais assoiffé de connaissances. Le village était étriqué pour moi», dit l’évêque. C’est ainsi qu’il fait son entrée au séminaire de Ghazir. «Au début, je ne savais rien de cette vie, mais j’ai appris à l’aimer et à l’apprécier. Les pères jésuites veillaient sur notre formation et j’ai réussi à être un bon élève». Par la suite, il étudie deux ans de philosophie scolastique puis quatre ans de théologie au bout desquels il décroche en 1964 une licence en philosophie et théologie.
Dès la première année où il est ordonné prêtre, il est nommé secrétaire de l’archevêché de Chypre, basé à l’époque à Antélias. On lui propose de se rendre aux Etats-Unis pour étudier l’anglais et se spécialiser en éducation. «Mais je n’avais aucun goût pour cela. Je voulais étudier la sociologie. C’est ainsi que j’ai été en 1965 à Paris, où j’ai fait un master en sociologie à la Sorbonne». Cette formation a une grande influence sur lui. Elle développe son esprit objectif et scientifique et éveille sa curiosité. «Cela m’a appris à bien connaître, à étudier les sujets avant de me faire une opinion et à ne pas accepter facilement les jugements portés sur les autres avant de m’en assurer personnellement. Tout cela a fortifié mon esprit analytique et m’a aidé plus tard à avoir une vision particulière de la politique et à ne pas me contenter des préjugés auxquels se suffit la majorité des gens». Lorsque les événements de mai 1968 éclatent en France, Monseigneur Mazloum est aux premières loges, au cœur de l’action. «C’était une révolution de la prise de parole, un moment où les étudiants parlaient et non les professeurs». A son retour au Liban en 1969, il enseigne la sociologie à la faculté de théologie et de philosophie de l’Université Saint-Joseph jusqu’en 1973.

 

Une Eglise pour notre monde
A cette époque, qui coïncide avec la clôture du concile Vatican II et le début d’un phénomène de renouveau au sein de l’Eglise, est né au Liban un mouvement dit: «Une Eglise pour notre monde», qui appelait à un renouveau dans les structures de celle-ci. «A mon retour de Paris, j’ai été convié à participer à cette action. C’était un espace large dans lequel je pouvais faire quelque chose. Je suis devenu le secrétaire général de ce mouvement». Sous son impulsion, est organisé un congrès qui réunit plus de 350 personnes. Tous les sujets y ont été abordés: la vie spirituelle, l’organisation de l’Eglise, la vie des évêques et des prêtres, le rôle de l’Eglise envers les pauvres… «On assistait durant ces années à la naissance des courants de gauche, au bouillonnement des camps palestiniens, alors que la société et l’Eglise étaient figées. Nous avons essayé de parer au volcan qui menaçait d’éclater et nous suivions de très près cette ébullition. J’étais au cœur même de ce mouvement».
En 1975, avec le début des événements, ils sont sept à huit prêtres à s’occuper des personnes qui se retrouvent du jour au lendemain sans ressources et sans toit, réfugiées sur leur propre sol. En mai 1975, l’Eglise fait appel à ce groupe de prêtres pour mener une grande action auprès des déplacés: Caritas est né et Monseigneur Mazloum est l’un de ses principaux fondateurs. Il assurera sa présidence douze années consécutives. «Que seraient devenues toutes les victimes de la guerre sans Caritas? Quelle aurait été l’image de l’Eglise si elle n’avait pas pris en charge le calvaire de ses fidèles à travers cette association? L’Eglise a ainsi montré qu’elle était proche de ses fils et partageait leurs souffrances». Très actif, l’évêque participe à l’action de Caritas sur le terrain. Il est présent parmi les gens. «J’accompagnais les camions d’aides partout au Liban. Au Sud, au Hermel, à Baalbeck, à Batroun, au Nord, partout où des gens souffraient et avaient besoin de soutien. Caritas a couvert toutes les régions libanaises. Nous sommes allés vers les gens sans attendre qu’ils viennent à nous. A un moment nous étions plus de 4 000 volontaires et nous avions un centre dans chaque village. Dieu nous a aidés dans cette mission. Nous avons reçu des aides estimées à des centaines de millions de dollars», dit Monseigneur Mazloum.
En 1989, il est nommé vicaire général du diocèse d’Antélias. «Pendant les premiers six mois, je ne voulais rien faire, juste me reposer. J’avais besoin d’une courte transition entre le tumulte de mes années à Caritas et ma nouvelle mission. Je voulais prendre du recul. Je passais mon temps à lire et à visiter les couvents». En 1997, il est nommé évêque, visiteur apostolique des maronites en Europe. Basé à Paris, il y reste trois ans. Il passe son temps à sillonner l’Europe en quête des communautés maronites pour leur organiser un service pastoral dans le but de les aider à se rassembler et à vivre leur foi chrétienne. En 2000, il est vicaire patriarcal à Bkerké et évêque de Zghorta, il poursuit sa mission de visiteur apostolique en Europe. Ses efforts sont couronnés de succès avec la création d’un évêché et d’un diocèse basés à Paris.

Serviteur inutile
Auprès du patriarche Nasrallah Sfeir, il vit une expérience très enrichissante. «C’est une personne que j’admire beaucoup et la plupart des dossiers dont j’étais responsable, c’est lui qui me les a confiés». Son nom fut plusieurs fois évoqué pour succéder au patriarche Sfeir. «Le Saint-Esprit sait choisir mieux que quiconque et il a fait un excellent choix», répond l’évêque avec humilité. Très modeste, il se considère «serviteur inutile», malgré ses lourdes responsabilités. Avec beaucoup de courage, il n’hésite jamais à s’exprimer et à donner son avis sur toutes les questions importantes. «Dieu m’a permis d’avoir une grande expérience pour voir les choses clairement et les analyser. C’est à partir de mes multiples fonctions au sein de l’Eglise, de mon observation minutieuse des événements et de mon action sur le terrain que j’ai appris à ne pas fermer les yeux. A travers mon action dans Caritas, j’ai vécu la souffrance des gens. J’ai connu la période des enlèvements sur la base de l’appartenance communautaire, j’ai vu des gens mourir sous mes yeux. J’ai vu la pauvreté, la misère et la faim. Je ne peux pas tolérer l’injustice. C’est de cela que je parle, car avant d’être un évêque, je suis d’abord un citoyen. Toute ma formation m’a aidé à lire les faits différemment des autres. Dieu a mis ces outils entre mes mains pour le faire. Je suis responsable envers Lui. J’essaie de faire mon devoir et si je ne le fais pas, je manquerais à mes obligations et, un jour, Dieu me demandera des comptes. Quand on connaît la vérité et on ne la proclame pas, on est complice. Je ne peux pas me taire».

Joëlle Seif
Photos Milad Ayoub-DR

Bkerké: entre politique et religion
De tout temps, le patriarcat maronite a joué un rôle très important dans la vie politique du pays. «Le Liban n’aurait pas eu d’existence sans l’action du patriarcat maronite tout au long de son histoire». Après la Deuxième Guerre mondiale, le patriarche Hoayeck était intervenu en se rendant à Versailles, pour parler au nom de tous les Libanais et 
présenter leurs demandes sur la base 
desquelles fut créé le Grand-Liban en 1920. «C’est une tradition dans les moments cruciaux que traverse le pays que Bkerké s’exprime à travers un mémoire. Les patriarches Arida et Hoayeck avaient eu recours à ces procédés et, aujourd’hui, le patriarche Béchara Raï a fait de même pour exprimer l’opinion de l’Eglise sur les derniers développements».
Selon Mgr Mazloum, il faut toujours 
distinguer entre la politique dans le sens de la course au pouvoir, qui n’est pas du ressort de l’Eglise et les affaires nationales. «Lorsqu’il s’agit d’affaires nationales telles que la préservation de l’Etat, la coexistence, un des fondements du Liban, les droits de l’homme, l’Eglise ne peut pas se taire et rester les bras croisés, puisqu’en définitive, son but premier c’est l’être humain et ses droits. Elle a une responsabilité envers ses fils et si elle ne l’assume pas, elle ne fait pas son devoir envers eux. L’Eglise ne peut pas garder le silence en voyant ses enfants menacés! C’est dans cet esprit que s’inscrit le mémoire de Bkerké», conclut 
Monseigneur Mazloum.

 

L’art et la musique
Dans sa jeunesse, l’évêque Samir Mazloum fut un grand sportif. «J’ai repris, aujourd’hui, la marche que je fais quotidiennement pendant une heure dans les bois entourant le 
patriarcat». Il aime particulièrement la musique classique, les musées et les voyages. «J’aime voyager, découvrir de nouvelles 
civilisations et de nouvelles cultures».

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