Magazine Le Mensuel

Nº 2992 du vendredi 13 mars 2015

general

Témoignages. L’enfer de l’exode assyrien

Après les Yazidis, les Chaldéens et les chiites, les Assyriens sont la nouvelle cible du groupe Etat islamique (EI ou Daech), qui en a enlevé plus de 200, dans l’est de la Syrie, et détruit leurs villages et leurs vestiges archéologiques, les forçant à prendre le chemin de l’exode. Où iront-ils? Le Liban, qui compte une communauté d’Assyriens, sera-t-il leur terre d’accueil? Ceux qui ont fui rentreront-ils un jour? Témoignages.

Le 24 février, l’Etat islamique lançait une offensive contre plusieurs villages dans la province de Hassaké (nord-est de la Syrie) parmi lesquels Tal-Jazira, Tal-Tamer, Tal-Chamirane et Tal-Hermouz, kidnappant au passage plus de 220 Assyriens. Selon Oussama Edward, directeur du Réseau assyrien des droits de l’homme, basé en Suède, ces attaques ont fait fuir 5 000 personnes vers les villes de Hassaké et Qamishli. Depuis, vingt et un chrétiens ont été relâchés contre rançons, grâce à l’intervention d’une tribu sunnite de la région.
Edmond, réfugié assyrien au Liban depuis deux ans et originaire de Tal Jazira, raconte comment, un mois avant ces attaques, la peur de voir sa famille massacrée l’a conduit à convaincre son frère et sa sœur de le rejoindre in extremis au Liban. Situé au nord-est de la Syrie, le village de Tal-Jazira comptait à l’origine une quarantaine de familles, elles ne sont plus qu’une vingtaine, les autres ayant déjà fui au Liban ou s’étant exilées à l’étranger, au Canada, en Suède, en Australie ou en Allemagne. Avant l’offensive des jihadistes, les chrétiens vivaient dans cette région dans une relative tranquillité. En s’en prenant directement aux communautés chrétiennes, Daech a franchi une ligne rouge. Les Assyriens ne comprennent toujours pas pourquoi.

 

«Epuration ethnique»
Il est 4 heures du matin quand les troupes de l’EI pénètrent dans le petit village qui bénéficiait de la protection des forces kurdes. Pris par surprise, les combattants kurdes battent en retraite, laissant à la merci de l’assaillant les vingt familles chrétiennes encore présentes, avec pour uniques armes de simples fusils de chasse.
«Ils sont entrés, alors que la ville était encore endormie… ils ont brisé le crucifix et brûlé les livres anciens de la paroisse, puis planté le drapeau de l’EI au beau milieu de l’église de Mar Younane».
Six personnes sont tuées dans l’offensive. Mis à sac par les combattants de Daech, le village est incendié. Impossible dans ces conditions de récupérer les cadavres pour les enterrer. Le crime de ces Assyriens? Etre des «kouffar», des «impies», que ces fous d’Allah exècrent et souhaitent anéantir.
Devant la violence de ces exactions, Edmond n’hésite pas à parler d’«épuration ethnique», évoquant l’absence de véritable motif de la part des jihadistes: «Nous, Assyriens, ne comprenons pas pourquoi ils en veulent tant à nos familles et à nos vies… nous sommes un peuple pacifique, inoffensif! Nous ne nous occupons pas de politique et vivons simplement d’agriculture». Il regarde avec consternation une photo montrant son village en flammes, prise sans doute par un de ses proches obligé de fuir.
Evoquant les récents massacres, fin février, de trésors préislamiques et autres pièces inestimables, conservés au musée de Mossoul, Edmond parle d’un véritable «choc» vécu par la communauté assyrienne, qui les considère partie intégrante de son patrimoine. Ces collections renfermaient, en effet, des objets des périodes assyrienne et hellénistique, datant de plusieurs siècles avant l’ère chrétienne. Un brin moqueur, Edmond dénonce ces actes: «Ils ont détruit ces objets car, pour eux, ce ne sont que de vulgaires trucs païens et ils refusent toute représentation qui serait concurrente au prophète Mahomet… mais c’est idiot! Ces œuvres préexistaient même à l’islam… ils n’ont vraiment rien compris». Ces destructions avaient vivement été condamnées par la communauté internationale, certains experts n’hésitant d’ailleurs pas à les comparer à la démolition des Bouddhas de Bamiyan par les Talibans en Afghanistan, en 2001.

 

Parcours semé d’embûches
Sentant arriver la menace, il y a un mois, Edmond décide par précaution de faire venir sa sœur et son frère. Commence alors un parcours semé d’embûches qui les mènera tous deux jusqu’à la frontière libano-syrienne. De Hassaké, ville du nord-est de la Syrie où les chrétiens ont trouvé refuge, et où la nièce d’Edmond a accueilli cinq familles assyriennes, ils prennent un vol jusqu’à Damas avec la peur que leur avion ne soit pris pour cible par les tirs de Daech. Parvenus dans la capitale syrienne, ils prennent un taxi jusqu’à la frontière, où ils attendent deux jours, dans le dénuement le plus total. Il faut alors payer 100 dollars par personne pour entrer au Liban.
Selon l’archevêque de l’église assyrienne de Baouchrié, Monseigneur Yatron Koliana, les réfugiés désireux de se rendre au Liban doivent entreprendre un voyage pénible, de Qamishli à Hassaké, puis en voiture jusqu’à la frontière libano-syrienne où ils subissent des vexations: «Il faudrait contacter les autorités syriennes pour les rassembler, les faire venir en bus, cela serait plus facile pour les faire entrer au Liban. En outre, il faut leur faciliter l’obtention d’un titre de séjour: actuellement, au bout de six mois, ils deviennent clandestins…», déplore-t-il.
A cela s’ajoute le problème des autres réfugiés syriens qui ont franchi la frontière. «Les autorités libanaises rechignent à faire du favoritisme en privilégiant les Assyriens, reconnaît-il. Mais elles ont tout de même décidé de faciliter l’entrée des nôtres après les massacres de ces derniers jours». En attendant une régularisation de leur situation, sa paroisse délivre sous sa responsabilité une sorte de sauf-conduit jaune censé faciliter le passage des réfugiés aux barrages.
Selon lui, il y aurait aujourd’hui 12 000 Assyriens au Liban issus des migrations de la période d’avant-conflit. Ils se trouvent principalement dans le Metn-Nord et à Zahlé-Kssara. Nombre d’entre eux ont été naturalisés. L’Eglise assyrienne compte quatre paroisses et gère des écoles. Depuis le début de la crise syrienne, 1 500 familles assyriennes ont trouvé refuge au Liban; il s’attend à un afflux de 800 autres familles dans les semaines à venir. «Ces derniers jours, seules cinq familles assyriennes sont entrées au Liban. Elles se sont installées chez des proches dans le Metn et à Zahlé. Mais ce nombre réduit est dû à la difficulté de déplacement à l’intérieur de la Syrie. L’exode est un calvaire pour les déplacés. Mais le Liban est surtout un pays de transit: la plupart de ces réfugiés espèrent voyager…». Depuis le début de la guerre en Syrie, 300 familles assyriennes ont en effet obtenu leurs visas pour un pays en Occident. Les autres bénéficient du soutien de leurs proches, très solidaires. Les aides des ONG ne sont pas suffisantes, l’Eglise assyrienne est débordée.

 

Garder l’espoir
Face à cette hémorragie, Monseigneur Koliana garde cependant l’espoir de voir revenir certains chrétiens chez eux en Syrie, mais pas à Mossoul: «Quand Mossoul est tombée aux mains de l’EI, les musulmans sur place se sont fanatisés et retournés contre les chrétiens. Ce n’est pas le cas à Khabour et Hassaké, en Syrie, où ces derniers ont pu trouver refuge». Cet espoir dépend cependant d’une seule condition: que l’Occident les aide et garantisse leur sécurité: «Les combattants de Daech se battent avec des armes occidentales… Ce
sont les armes occidentales qui tuent les chrétiens d’Orient. Ma douleur n’est pas due à Daech, mais à l’indifférence du monde», dit-il.
Aujourd’hui, Edmond ne rêve que de deux choses: avoir une vie stable et travailler. En partance pour le Canada, il n’envisage pas une seconde de retourner en arrière: «Qui aura le courage de revenir? En Syrie et en Irak, nous sommes désormais considérés comme des impies, nous voulons tous partir. Nos frères libanais sont exaspérés par l’afflux de réfugiés. Un climat de méfiance s’est installé. Nous voulons plier bagage. Celui qui part en Occident ne reviendra plus». Un siècle après le génocide qui a touché aussi bien les Arméniens que les Assyriens, ceux-ci se retrouvent sur les chemins de l’exil. Echaudés, ils ont décidé de prendre un aller simple pour une nouvelle vie sous des cieux plus cléments.

Marguerite Silve

Zahlé, ville refuge
C’est à Zahlé qu’a pris fin le calvaire de la famille Khamdadicho. Edouard, Adam et Zoumaya, tous trois Assyriens originaires de Tal Damchich, ont pris la fuite après que Daech a attaqué leur village.
Leur exode, qui a commencé à Tal Damchich, s’est poursuivi à Hassaké jusqu’à Damas, en passant par la ville de Qamishli. Si certains se sont installés dans la capitale syrienne, d’autres comme la famille de Zoumaya ont préféré quitter le pays pour le Liban, prenant la direction du poste-frontière de Masnaa. Fuir la mort, un scénario tragique qui, aux yeux de Zoumaya, ne semble pas nouveau: «L’histoire se répète 82 ans après les massacres commis en 1933 par les Britanniques. Aujourd’hui, le massacre contre les Assyriens se répète et les instigateurs sont toujours les Britanniques, l’Occident et les sionistes qui portent le nom de ‘Daech’». Installés chez des proches à Zahlé dans une maison encore en construction située dans le quartier dit des Assyriens avec le reste de sa famille, l’angoisse ne les quitte pas, hantés par le sort de leurs proches restés en Syrie. Poussés par la peur, ils ont demandé l’aide d’un homme habitant le quartier, Tony Marokel, afin d’obtenir des visas. Ce dernier a accueilli ses proches à Masnaa avec en sa possession les documents désormais requis pour l’accueil des réfugiés syriens. La veille, la Sûreté générale avait annoncé qu’elle faciliterait l’entrée des Assyriens sur le sol libanais. Marokel a ainsi facilité l’accueil de dix-sept personnes.
Malgré les épreuves et le caractère tragique de la situation, les Khamdadicho veulent garder espoir. Le drame de certaines familles sans nouvelles de leurs proches détenus par Daech touche une grande partie de la communauté assyrienne. Ignorant ce que lui réserve l’avenir, Zoumaya s’estime chanceux et se dit que le plus important est peut-être d’être encore en vie.

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