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Nº 2998 du vendredi 24 avril 2015

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L’«homme malade» se venge sur ses sujets. Reconstitution d’un crime contre l’humanité

Le 24 avril 1915, 600 Arméniens notables sont assassinés à Constantinople. C’est le signal du début d’un génocide, le premier du XXe siècle, dont la Turquie refuse toujours, cent ans plus tard, d’en reconnaître même l’appellation.
 

A la fin du XIXe siècle, l’Empire ottoman est très affaibli. En proie aux ingérences étrangères, à l’expansion de la Russie et aux revendications d’indépendances nationales, le sultan Abdel-Hamid II instaure un pouvoir central fort. L’Etat prend peu à peu des allures d’Etat policier. C’est dans ce contexte qu’émerge le parti d’opposition des Jeunes-Turcs, ardent nationaliste, prônant un centralisme autoritaire. En 1855, dans un entretien entre l’ambassadeur de Grande-Bretagne et Nicolas Ier, ce dernier qualifiait déjà l’empire «d’homme malade», impuissant face au démembrement de son territoire. A l’époque, l’Empire ottoman en conflit avec la Russie est soutenu par la France et la Grande-Bretagne, qui profitent allègrement de la situation pour prendre possession de certains de ses territoires.
 

Révolution des Jeunes-Turcs
A partir de 1907, la situation politique se détériore rapidement. Ne supportant plus les humiliations infligées à l’empire par les puissances étrangères, un groupe de jeunes officiers turcs de Salonique et de Macédoine s’insurgent contre Abdel-Hamid II. C’est l’entrevue de Reval, entre Edouard VII et Nicolas II, qui met le feu aux poudres. Ces entretiens, présentés comme les prémices d’un démembrement de la Turquie, intensifient la contestation des Jeunes-Turcs. Abdel-Hamid II rétablit finalement la Constitution le 23 juillet 1908 et des élections sont organisées. Un an plus tard, les Jeunes-Turcs le renversent et installent sur le trône Mohammad V.

Epuration ethnique
La même année, soucieux d’établir une nation turque racialement homogène, les Jeunes-Turcs commanditent le massacre de 20 000 à 30 000 Arméniens de Cilicie, dans la province ottomane d’Adana. Ces actes criminels ne sont malheureusement qu’un prélude au génocide qui aura lieu quelques années plus tard. Les populations arméniennes chrétiennes deviennent victimes d’un programme de «turquification». En 1913, les Jeunes-Turcs, qui viennent d’arriver au pouvoir, s’allient avec l’Allemagne. Défaite par les Russes à Sarikamish en décembre 1914, l’armée turque bat en retraite et, exaspérée, assassine sur son passage les Arméniens dans les territoires qu’elle traverse. Afin de justifier ces exactions, Talaat Pacha présente les Arméniens comme des «ennemis de l’intérieur», qui collaborent avec la Russie chrétienne et font le jeu des puissances extérieures. Ses craintes le poussent à ordonner la liquidation des élites arméniennes, puis des Arméniens de l’armée. Le 15 septembre 1915, il ordonne l’extermination des populations civiles, «sans tenir compte de l’âge ni du sexe». Les Arméniens sont chassés de leurs villages et déportés vers Alep, puis à Deir Ezzor, en Syrie. En juillet 1916, des milliers d’Arméniens sont poussés sur les chemins de l’exode à travers les déserts de la Mésopotamie. Dans des conditions épouvantables, privés d’eau et de nourriture, la plupart y laisseront la vie, tués ou mourant de soif.
D’avril 1915 à décembre 1918, environ  1,2 million d’Arméniens sont exterminés. Lors de l’éclatement de l’Empire ottoman, qui marquera la fin du génocide, ils ne seront plus que 300 000.

Marguerite Silve

L’exode de Cilicie vers le Liban
La présence des Arméniens au Liban remonte au XVIIIe siècle. En 1749, l’Eglise catholique arménienne s’installe dans un couvent à Bzommar et, en 1832, une autre vague d’émigrés arrive au Mont-Liban, qui fut gouverné par deux moutassarefs d’origine arménienne: Daoud Pacha (1861-1868) et Ohannes Pacha (1912-1915). Mais la majorité des Arméniens du Liban sont les rescapés du génocide y ayant trouvé refuge dès 1915. A l’époque, ils sont recueillis par les Pères jésuites dans le cadre de la Mission d’Arménie (fondée en 1881) pour aider les rescapés du génocide. A partir de 1923, les jésuites perpétueront leurs œuvres auprès des Arméniens réfugiés en Syrie et au Liban. En 1922, l’installation d’une administration turque crée un vent de panique au sein des populations de Cilicie, en particulier chez les Arméniens. Résolus à quitter la Turquie, les territoires syrien et libanais apparaissent très vite comme les rares destinations possibles. Entre novembre et décembre 1921, la Cilicie se vide d’une grande partie de ses habitants. Le départ des Arméniens se fait par bateau depuis Mersin, et à la fin décembre, 15 500 rescapés débarquent à Beyrouth. D’autres s’installent dans les villes de la côte libanaise, dont 2 000 à Tripoli. Un nombre équivalent s’installe à Tyr et Saïda. Ce nombre s’est accru en 1939, en raison du rattachement à la Turquie du sandjak d’Alexandrette, qui causa l’exil des 15 000 Arméniens qui y vivaient. On estime aujourd’hui la communauté arménienne, saignée à blanc par de nombreux exils vers les Etats-Unis, l’Europe ou le Canada, notamment pendant la guerre, à 140 000 personnes environ.  

 

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