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Nº 3009 du vendredi 10 juillet 2015

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[Copy of] Du Caire au Sinaï. L’égypte sombre dans la violence terroriste

Les festivités du 30 juin 2015, prévues pour célébrer le 2e anniversaire de la destitution de Mohammad Morsi, n’ont pas eu lieu. Elles ont été annulées par un communiqué de la présidence de la République en signe de deuil, à la suite de l’assassinat du procureur général Hicham Barakat et de la recrudescence des attaques terroristes.

La série de drames qui a frappé l’Egypte a commencé le 29 juin à 8h du matin. C’est l’heure où le procureur général quitte son appartement, situé dans un quartier élégant d’Héliopolis pour se rendre à son bureau. Le convoi du magistrat n’accuse jamais le moindre retard, et son trajet est toujours le même. Mais au matin du 29 juin, une voiture piégée explose dans un passage central. La voiture de Hicham Barakat est réduite en pièces.
Selon les premiers résultats de l’enquête, la voiture piégée contenait près de 400 kg de TNT. Les photos hallucinantes de cet attentat montrent une quarantaine de voitures endommagées, dont quatre complètement détruites, et des façades de maisons ravagées.
Les chaînes de télévision déroulent les images et affirment que Hicham Barakat souffre de blessures légères. Cinq heures plus tard, sa mort est annoncée et maints programmes de télévision sont supprimés, remplacés par des placards de deuil.
Le lendemain, toutes les chaînes de télévision, et la presse écrite, s’attardent sur les défaillances sécuritaires, qui sont toujours incapables de prévenir les opérations terroristes. Pourtant, cela faisait plus de deux semaines que les menaces de bains de sang en Egypte abondent sur la Toile électronique à l’occasion du 30 juin. En outre, des menaces directes adressées au procureur général circulaient de façon massive sur les sites jihadistes.
 

Les magistrats ciblés
Les médias décrivent le courage de Hicham Barakat, qui a déféré devant la justice des milliers de Frères musulmans, et a fait mettre sous séquestre les fonds de la confrérie qui «financent le terrorisme». Barakat avait l’habitude de dire à ses intimes: «J’agis en toute bonne conscience, je serai seul en face de Dieu au moment de Lui rendre des comptes».
Sa phrase a été reprise, lors des funérailles, par le président Abdel-Fattah el-Sissi. Toutes les preuves ne sont pas encore établies, mais les médias égyptiens accusent les Frères musulmans et les membres du groupe Ansar Beit el-Makdess (les partisans de Jérusalem) d’avoir orchestré l’assassinat. En décembre 2014, ce groupe a pris le nom de Province du Sinaï et a fait allégeance à Daech. Sitôt la mort de Barakat annoncée, ces terroristes ont diffusé une vidéo montrant l’assassinat par balles de trois jeunes magistrats, le 15 mai 2015 à el-Ariche, quelques heures après la condamnation à mort de Mohammad Morsi.
La stratégie des islamistes armés consiste désormais à s’attaquer aux juges chargés d’instruire les affaires de la confrérie, afin de les terroriser et de les empêcher d’accomplir leur tâche avec rigueur.

 

Sissi durcit le ton
Malgré l’extrême sévérité des médias envers les membres des services de sécurité, ils ont rendu hommage à leur habileté ce même 29 juin. Ils ont réussi à déjouer une vaste opération terroriste, planifiée pour être exécutée en concomitance avec l’assassinat du procureur général. Il s’agissait d’attaques contre des tribunaux au Sinaï et dans les villes du canal de Suez, ainsi que d’autres assassinats de juges. Dix-sept membres d’Ansar Beit el-Makdess ont été arrêtés.
Le 30 juin 2015 sera aussi le point de départ d’une implacable répression contre les Frères musulmans. Le président de la République l’a annoncé lors de son allocution, retransmise par toutes les chaînes de télévision, à l’issue des funérailles du procureur général: «La main de la justice est entravée par les lois. Nous n’allons pas attendre. Nous allons amender la législation pour nous permettre de rendre justice rapidement».
Entouré des proches de la victime, le raïs déclare: «Nous n’allons pas attendre cinq ans, dix ans, pour juger les gens qui nous tuent». Il a ensuite martelé: «S’il y a une condamnation à mort, elle sera exécutée».
C’est une nouvelle étape dans le régime du président Sissi. Dès le 1er juillet, des juristes étudient la rédaction de la nouvelle loi antiterroriste.
Le même jour, une offensive de très grande envergure est lancée dans le nord du Sinaï par les brigades d’Ansar Beit el-Makdess. Elles attaquent simultanément plusieurs barrages de l’armée au sud de Cheikh Zouwayed et de Rafah. Les contingents de l’armée se déchaînent et parviennent à endiguer les attaques des pro-Daech. Le bilan des accrochages est 21 morts militaires et plus de 150 daéchistes, tandis que les blessés se comptent par centaines.
Les bombardements et les ratissages, menés jeudi 2 et vendredi 3 juillet par les avions et les unités d’élite égyptiennes dans les fiefs des terroristes, notamment dans les huit villages au sud de Cheikh Zouwayed, font plus de 70 morts.
Samedi matin, le maréchal Sissi décide d’effectuer une visite-surprise sur les champs de bataille. Il revêt son treillis militaire et se rend au Sinaï-Nord.

 

Loi controversée
C’est une grande première. Sissi, toujours vêtu en civil depuis l’annonce de sa candidature à la présidence en mars 2014, a mis sa tenue de combat. C’est en sa qualité de commandant suprême de l’armée qu’il se rend sur le front. Il s’en explique devant les officiers et les soldats: «J’ai porté l’uniforme militaire en signe de respect et d’hommage à l’armée égyptienne, et pour saluer ceux qui sont morts en martyrs lors de l’accomplissement de leur devoir. La confiance du peuple en son armée est sans limites. L’Histoire gravera l’héroïsme de l’armée égyptienne et son rôle dans la préservation de la patrie. Je suis venu pour rendre hommage et saluer les héros des forces armées».
Dans les médias, sa visite est traitée sous l’angle de la défaite du plan mené par le «Daech du Sinaï», qui souhaitait infliger de lourdes pertes aux soldats égyptiens et annoncer l’établissement dans la région de la Province du Sinaï. La riposte égyptienne et la visite de Abdel-Fattah el-Sissi sur le front ont démontré l’échec de ce plan.
«Le contingent de l’armée au Sinaï ne représente que 1% des effectifs de nos forces armées. Les récents attentats terroristes étaient un message adressé par les forces du mal aux Egyptiens. Il visait à donner une fausse image de la sécurité et de la stabilité en Egypte et à porter atteinte à la dignité du pays».
A la fin de l’allocution prononcée devant un rassemblement d’unités opérationnelles, le président Sissi a visité une position avancée de l’armée pour saluer ses officiers et ses soldats. Dimanche matin, la Une de tous les journaux égyptiens montrait le commandant supérieur de l’armée, en treillis, serrer des mains, suivre les opérations militaires dans la cellule de crise, échanger des commentaires avec les généraux…
C’est une victoire totale, sans aucun doute. Mais par leur ampleur, les dernières attaques dans le Sinaï laissent présager un nouveau tournant, beaucoup plus dur, dans la guerre menée par l’armée contre le terrorisme.
Si l’on rapproche cette analyse de la nouvelle loi antiterroriste dont la rédaction est terminée, un chapitre sévère s’ouvre en Egypte entre le gouvernement et ses ennemis.
Le 5 juillet, le Conseil supérieur de la magistrature a approuvé le projet de loi contre le terrorisme, proposé par le gouvernement Mahlab, sous réserve d’amender cinq articles concernant la procédure. Ainsi, le conseil a rejeté la proposition de créer un tribunal spécial aux procès de terrorisme. En revanche, il a admis l’article 33 qui rétablit la peine de prison contre les journalistes accusés de publier des informations erronées, susceptibles de démoraliser le grand public. Le Syndicat des journalistes qualifie d’«inconstitutionnel» ce projet de loi: l’article 33 est contraire à l’article 77 de la Constitution.
Le président Sissi devra trancher tous ces litiges dans les jours qui viennent. Une tâche difficile, mais indispensable, à l’heure où le pays des Pharaons veut se tailler une nouvelle image avec l’inauguration du nouveau canal de Suez.

Denise Ammoun, Le Caire
 

Cinq jours de folie
29 juin 2015 Assassinat du procureur général.
30 juin Sissi annonce la rédaction d’une nouvelle loi antiterroriste.
1er juillet Attaque d’envergure par les brigades de Daech dans le Sinaï.
1er juillet L’armée égyptienne inflige de lourdes pertes aux daéchistes.
4 juillet Le maréchal Sissi se rend au front en treillis.
5 juillet La loi antiterroriste est rédigée.

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