Magazine Le Mensuel

Nº 3013 du vendredi 7 août 2015

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Charles Aznavour. Le roman d’une vie riche

Avec plus de 1 300 chansons et plus de 100 millions de disques vendus, Charles Aznavour est une véritable légende vivante. Celui que le Time Magazine a élu Entertainer of the 20th century et que la CNN qualifie de «chanteur de variétés le plus important du XXe siècle» est un homme d’une grande gentillesse, franc et direct, qui dit toujours ce qu’il pense. Emouvant de simplicité et de modestie, il n’hésite pas à nous dire à la fin de notre entretien: «Je vais vous confier un secret. J’ai toujours été un grand timide et je le suis toujours dans beaucoup de circonstances».

Dans sa suite au 21e étage de l’hôtel Four Seasons de Beyrouth, Charles Aznavour nous reçoit. Délaissant la table à laquelle il était assis, il s’installe dans un fauteuil. L’entretien de vingt minutes, accordé en exclusivité à Magazine, se prolonge plus de quarante minutes. Face à la vue de la mer qui s’étale magnifique sous nos yeux et devant notre admiration, il lance: «C’est vous qui profitez de cette vue, moi je ne fais que passer». Pour Magazine, il revient sur ses débuts, les personnes qui ont marqué sa vie, son engagement pour l’Arménie, sa vision des chrétiens d’Orient et bien d’autres sujets.
 

Edith Piaf, un modèle
Charles Aznavour a neuf ans lorsqu’il débute sa carrière. A dix ans et demi, il quitte l’école «parce que les études étaient payantes après le certificat. Mes parents n’avaient pas les moyens de m’envoyer dans un collège ou dans une école privée. Il a fallu rattraper tout cela. Il est difficile d’apprendre tout seul ce que les maîtres ne vous apprennent pas», confie le chanteur.
Edith Piaf a beaucoup marqué la vie de Charles Aznavour. Il voit en elle «une amie, une complice, un modèle aussi. Elle fait partie des trois modèles de ma vie qui sont Charles Trenet, Maurice Chevalier et Edith Piaf. Ce sont les personnages qui m’ont apporté le plus dans la vie. Après, c’est moi qui ai apporté aux autres», ajoute Aznavour avec son franc-parler.
Quand on lui demande quelle est sa plus belle chanson, il répond laconiquement: «Je ne sais pas. Cela n’a aucune importance de toute façon. L’important c’est ce que le public aime». Durant sa longue carrière, Charles Aznavour a abordé une multitude de thèmes. Il a raconté l’amour sous toutes ses formes et coutures. L’amour paternel, maternel, l’amour malheureux, l’amour interdit, l’homosexualité. Pourtant, il n’est pas l’homme de ses chansons et celles-ci ne parlent pas de lui. «J’ai écrit des textes qui n’ont rien à voir avec moi. J’en ai fait sur l’homosexualité sans être homosexuel, sur les non-entendants sans en être un. Bon, maintenant je n’entends plus bien mais à l’époque où j’ai fait cette chanson, j’entendais mieux. J’ai écrit sur les parasites, je ne le suis pas ainsi que sur 43 faits de société. Le seul que je peux revendiquer c’est peut-être celui de conduire trop vite. Sinon, le reste ce n’est pas moi».

 

Proche des siens
Pour le crooner, le monde du show-business est un univers qu’il ne connaît pas. «J’ai rencontré de grandes personnalités et cela n’a rien à voir avec le show-business. Le mot est commercial et le commercial ne m’intéresse pas». Lorsqu’on prie Aznavour de nous parler de ses amours ou des femmes de sa vie, il répond en toute simplicité: «On ne parle pas de cela chez moi. Ce n’est pas arménien de parler de ces choses-là et dans ce cas je suis très arménien. Nous sommes des Orientaux. C’est un sujet qui ne regarde personne».
Malgré la célébrité et la gloire, Charles Aznavour est un homme très proche des siens et sa famille représente ce qui compte le plus pour lui. Sa fille l’accompagne habituellement dans ses voyages. Il fait partie de ceux qui pensent qu’il ne faut pas attendre de mourir pour laisser quelque chose aux siens. «Il vaut mieux donner de son vivant», dit-il.
Son plus grand succès est incontestablement son métier. «J’ai réussi dans mon métier et c’est la réussite d’un enfant d’émigrants. Vous savez, la Turquie n’a pas le dixième de la réussite des Arméniens dans le monde. Ils ont éliminé notre intelligentsia et, pourtant, il n’y a pas un seul grand chanteur ou compositeur turc dans le monde. J’admets qu’il y a tout juste un ou deux écrivains».
Des échecs, il en a connu comme tout le monde. Celui qui l’a le plus marqué? «Je ne m’en souviens pas. J’élimine de ma mémoire ce qui ne m’arrange pas, tout comme j’élimine les gens qui ne m’intéressent pas et qui veulent être présents à tout prix». Pour lui, c’est une chose facile à faire. «Elle nous semble difficile car on ne l’a pas appris parce que nos parents nous ont élevés trop doucement pour cela». Son plus grand bonheur? «La famille d’abord, mon métier ensuite», répond Aznavour sans aucune hésitation. Les amis occupent aussi une grande place dans la vie de Charles Aznavour. «Les amis, lorsqu’ils sont vrais, font partie de la famille. Je ne les vois pas différemment des miens». Son grand ami fut pendant très longtemps Ted Lapidus, qui n’est plus de ce monde, Fred Mella, qui était la voix des Compagnons de la chanson, Edith Piaf et deux autres personnes qui ne sont pas très connues et qui font pour moi partie de la famille».
Le rire n’est jamais absent de la vie du chanteur. «Tout me fait rire. Une vie sans humour n’est pas une vie. En revanche, je n’aime pas la vulgarité, mais je n’ai pas peur des gros mots». Un nom qui a particulièrement marqué Aznavour: Georges Garvarentz. «J’ai eu trois compositeurs dans ma vie: Pierre Roche, Gilbert Bécaud, jeune compositeur que j’ai connu chez Piaf, et Georges Garvarentz, le plus efficace de tous. Depuis, je n’ai plus eu de compositeurs. C’est moi qui compose mes propres chansons».

 

Des duos inoubliables
Des duos, il en a fait des tas dans sa vie avec les plus grands noms du spectacle. Celui qu’il aurait voulu faire et ne l’a pas fait? «Avec Ray Charles. Nous étions très amis et il avait un fils arménien. Mon duo préféré est le premier que nous avons fait avec Pierre Roche et que nous avons présenté pendant huit ans à New York, Paris, Montréal. C’est là que j’ai eu le goût des duos».
A 91 ans bien sonnés comme il le dit lui-même, Charles Aznavour est toujours très actif. Le secret de son énergie? «Elle vient de l’époque où nous n’avions rien. Pour sortir de rien, il faut avoir de l’énergie. Depuis, je suis un homme énergique. Nous n’avons jamais été misérables, mais nous avons connu la pauvreté. Quand un pauvre n’a pas d’énergie, il ne peut pas faire grand-chose».
La première chose à laquelle il pense le matin, c’est faire sa toilette. Ensuite ses exercices. «Je ne prends pas mon petit-déjeuner avant d’être habillé et pomponné comme il le faut. Je ne m’imagine pas arriver devant mon épouse avec le cheveu de travers, l’œil qui coule. Je me veux impeccable. Après cinquante ans de mariage, c’est de plus en plus important». Il n’a pas le temps de ne penser à rien avant de se coucher car il a deux heures de travail avant de s’endormir. «J’apprends quelque chose car je n’ai plus beaucoup de mémoire et je lis une heure».
Charles Aznavour se considère comme un cas tout à fait particulier dans le monde artistique, dans sa manière de penser les choses et de les sauvegarder. «Je suis un amoureux du passé. C’est un merveilleux réservoir pour l’écriture». Un autre trait qui le distingue: son amour de la nature humaine. «J’aime mon prochain et, là, je suis très proche des catholiques. Je ne suis pas catholique, mais j’ai été enfant de chœur à l’église catholique», ajoute-t-il avec son humour tellement fin.
La politique, Charles Aznavour s’en fiche royalement. «Je voyage souvent en Arménie avec un homme d’Etat français quelle que soit sa couleur politique, je m’en fous. Je sais que cela existe mais moi je ne prends pas partie. Je suis français. Le peuple a voté pour un président, il est mon président quelle que soit sa couleur politique. Je n’aime pas les gens sectaires. C’est drôle, ça ne dérange personne». Il ne vote pas pour la politique mais pour la personne qui lui paraît la plus apte à diriger la France. «Quand j’ai dit au président François Hollande: je n’étais pas de votre parti, il a eu un grand sourire et m’a répondu: cela n’a aucune importance. Et il avait raison. Je suis un homme libre et je le resterai jusqu’à ma mort ou peut-être même après. J’ai écrit les sujets que je voulais même lorsque ma femme s’exclamait: tu ne vas pas écrire cela! J’ai dit des choses qu’on ne dit pas dans les chansons. J’ai parlé de l’odeur sous les aisselles, de la cellulite, de la prostate. Pourquoi avoir peur des choses?».
Cet homme que la presse avait décrit comme «trop petit, trop moche et avait une voix terrible» est une légende, un des plus grands chanteurs du monde. Comment se voit-il? «Il y en a même qui ont dit qu’on devrait interdire aux paralytiques de monter sur scène!». Aucun esprit de revanche chez le grand Aznavour. «Je ne suis pas revanchard, mais j’aimerais au contraire rencontrer ces personnes qui l’ont dit et écrit. Le dernier en date a écrit que je faisais mes adieux et cela m’a énormément embêté. Je n’ai jamais dit cela de ma vie! Lorsque je ferai mes adieux je le dirai… ou peut-être je ne le dirai pas. On verra à l’époque. On a encore le temps…».

Joëlle Seif
Photos Milad Ayoub-DR

«Nous avons le même Dieu… chacun vit sa religion»
 

Parlez-nous de votre engagement pour l’Arménie.
Ce n’est pas un engagement. C’est ce que tout Arménien devrait faire à travers le monde. Je prends pour modèle mes amis juifs. Ils sont tous pour Israël même s’ils ne sont pas d’accord avec lui. Ils font tous quelque chose pour ce pays. Il y a beaucoup de projets qui se font pour l’Arménie qui viennent de l’étranger, surtout des Etats-Unis. Kirk Kerkorian a beaucoup donné pour l’Arménie. Il y a également des projets de construction. Il y a des personnes qui ont offert aux musées des objets qui coûtent des fortunes. Au-dessus de ma maison, à Erevan, il y a deux musées qui contiennent des œuvres qui ont beaucoup de valeur, un Botero par exemple. Il faut faire de ce pays qui est celui de nos origines un pays que l’on regarde avec beaucoup de curiosité. Il faut que les gens se demandent comment ont-ils fait tout cela. J’en fais moins pour la France que pour l’Arménie. Mais pour la France, je promène le français partout dans le monde.

Que pensez-vous de la situation des chrétiens d’Orient?
Dans ma famille, nous avons cinq religions: musulman, juif, protestant, catholique et arménien orthodoxe. On n’a jamais eu un mot contre l’autre. J’ai emmené ma famille et mon gendre qui avaient fait un mariage musulman en Arménie dans une petite chapelle ravissante où je les ai mariés en arménien aussi. Nous avons le même Dieu. Que l’on ne nous emmerde pas avec le reste! Je suis définitif là-dessus. Ma sœur héberge en France dans sa propriété des musulmans qui s’occupent d’elle mieux que sa propre famille. Chacun vit sa religion. Lui fait sa prière cinq fois par jour et je trouve cela normal. Lorsqu’ils jeûnent le Ramadan, ma sœur jeûne avec eux. Je dis aux musulmans autour de moi qu’il faut que les enfants apprennent l’arabe. Il ne faut pas oublier la langue de ses racines. C’est lorsqu’on sera tous ainsi que le monde changera et non lorsqu’on sera en lutte pour la religion, pour la langue et pour la frontière. On en a marre de tout cela! Nous sommes au XXIe siècle! Il est temps d’agir comme des peuples majeurs et non pas mineurs. Dans mon prochain disque, j’ai une chanson dans laquelle j’ai inséré la ligne Religions, je vous aime toutes. J’y tiens beaucoup. Je suis entouré de musulmans et de juifs. Je ne suis pas antisémite. Je suis pro-sémite. Je ne parle pas d’Israël, je parle des juifs. Je ne fais pas l’amalgame entre Israël et les juifs. Ce n’est pas la même chose et ce n’est pas le même peuple. Ils ont la même religion, ils y tiennent et ils ont raison. Et moi j’ai une religion. J’y tiens et j’ai raison.

Comment voyez-vous le Liban, ce pays que vous connaissez depuis si longtemps?
En fait, je ne connais pas le Liban, je connais des Libanais. Pour connaître le Liban, il faut aller dans la campagne, discuter avec les gens qui ne parlent pas le français. Aujourd’hui, j’ai visité le Grand sérail. C’est la première fois que je visite quelque chose.

Propos recueillis par Joëlle Seif

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